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29 juillet 2016 5 29 /07 /juillet /2016 20:11

Tatzber FaireLu par Alain Bagnoud, Valais Libre.

 

Imaginez un professeur de lycée ou de collège, divorcé, père d'une fille adolescente, en phase avec une génération toujours susceptible de le dépasser, à la loyale ou pas. Ce professeur, c'est Hédi. "Peut mieux faire..." relate une journée de sa vie. Ce roman est signé Leyla Tatzber, "née berbère en Auvergne", et auteure du recueil de nouvelles "Rondes".

 

L'idée de l'écart générationnel entre un prof, son enfant et ses élèves constitue le fil rouge de "Peut mieux faire...". Cela commence un peu par la bande, par la mise en scène, à l'heure du petit-déjeuner, des relations entre Hédi, le père enseignant, et sa fille, qu'il ne voit que par intermittence puisqu'il est divorcé. Les échanges s'avèrent rythmés: le père tient à ses principes, la fille tient à tracer sa propre route. On croit lire son sourire dans les échanges familiaux, mais l'écart générationnel est bien installé.

 

Cet écart familial fait écho, dans "Peut mieux faire...", à la distance entre l'enseignant et ses élèves. L'auteure peint un tableau pessimiste de ce qu'est devenu l'enseignement, dans un pays qui pourrait être la France plutôt que la Suisse (en dépit du lieu d'édition). S'installe dès lors une sorte de schizophrénie, bien agencée, entre un enseignant qui veut juste transmettre un savoir empreint de culture, conformément à un certain bon sens à l'ancienne, et des autorités dont les lignes directrices et programmes ne concordent pas avec ses vues.

 

L'auteure montre par ailleurs certains travers de la vie en établissement scolaire, vue du monde enseignant. Elle excelle à montrer le côté inadéquat de la répartition de certaines tâches a priori éloignées du strict métier d'enseignant: la gestion de la machine à café, pour le plus anecdotique, ou la prise en charge d'une personne atteinte dans sa santé dans le cadre scolaire. En particulier, l'auteure montre avec pertinence que le système offre toujours des manières de se débiner en cas de coup dur, et montre ainsi la veulerie de certains membres du corps enseignant.

 

Mais plutôt qu'un ouvrage sur la perte de sens du monde enseignant, ce que "Peut mieux faire..." aurait pu être, ce livre est un roman au final optimiste. En effet, Hédi fini par trouver une cause à défendre, ou du moins sa promesse, à travers la prise en charge d'un enfant en situation irrégulière, nommé Luis et venu d'Amérique du Sud. Ce virage aux airs de revanche illumine la fin d'un roman marqué par l'impression constante que Hédi est dépassé par son contexte de vie.

 

Il y a donc un choc des générations dans "Peut mieux faire...", bien présent, et force est de constater que Hédi, l'enseignant, se donne de la peine pour faire mieux. Quand il s'agit de le décrire, l'auteure oscille entre une écriture musicale presque poétique, et des pages où le pragmatisme romanesque l'emporte. On comprend que pour une fois, la rituelle sanction "Peut mieux faire..." s'adresse à l'enseignant plutôt qu'à ses élèves; et le lecteur se laissera bercer par la musique du livre, et emporter par sa poésie finalement optimiste, fondée sur un sujet d'une grave actualité.

 

Leyla Tatzber, Peut mieux faire..., Charmey, L'Hèbe, 2010.

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 15:40

Tatzber RondesLu par Jean-Marc Theytaz.

 

Une pile à lire, c'est un univers! Je m'y suis replongé, et j'en ai tiré le recueil de nouvelles "Rondes" de l'écrivaine française et berbère Leyla Tatzber. Excellent moment, du coup, que la lecture de cet ouvrage à l'écriture exigeante et fine.

 

On pourra gloser sans fin sur la pertinence du titres, qui n'est pas évidente. Le recueil ne met pas en scène des femmes particulièrement bien en chair, comme on pourrait l'imaginer. Tout au plus acceptera-t-on que ce mot, "Rondes", fait référence à un certain horaire, mentionné dans l'une des nouvelles. Ou que chaque nouvelle est un univers "rond", qui se suffit à lui-même.

 

Car il est question, dans "Rondes", de création artistique. L'auteure sait interroger celle-ci, par exemple en démystifiant les oeuvres d'art présentées à la Biennale de Venise ("Contre toute attente"). Le dispositif littéraire est simple: le lecteur suit une femme en visite, captivée presque davantage par son téléphone portable qui pourrait sonner que par les oeuvres exposées, présentées comme peu parlantes. Simple, le dispositif l'est du reste un peu partout comme ici: l'auteure n'a besoin que de peu de chose pour monter une histoire, reflet d'un éclat de vie.

 

Le thème de la création est omniprésent dans "Rondes", volontiers sur le mode de l'interrogation. Le lecteur appréciera la figure de l'écrivain dont l'appartement brûle, dans "L'Incendie", nouvelle amenée par touches lentes. Il goûtera aussi l'évocation de la plaine de Plainpalais à Genève dans "Ici-bas", une évocation qui ouvre la nouvelle et se réclame du Nicolas Gogol des "Nouvelles de Saint-Pétersbourg".

 

En pointillés, le thème de la mythologie est également présent. C'est dans "Laïos, roi de Thèbes, père d'Oedipe" qu'il prend le plus de place: cette nouvelle revisite le mythe d'Oedipe à la manière moderne. Le lecteur sera donc surpris de voir Jocaste se balader en scooter - et avorter, chez un gynécologie bien d'aujourd'hui. Ce faisant, elle fait capoter un mythe connu, celui d'Oedipe. Cette mythologie antique fait écho aux mythes d'aujourd'hui, tel celui de Georges Brassens, qui irrigue "En ce temps-là...", nouvelle qui clôt lumineusement le recueil.

 

Les nouvelles de "Rondes" donnent parfois une impression ambivalente de distance, entretenue par une écriture travaillée, délicate et allusive, empreinte de poésie. Impossible d'agir de loin dans "L'Incendie", par exemple, et la narratrice l'accepte presque sereinement; et la distance détestable (on a envie d'agir!) est soulignée par la paire de jumelles à travers laquelle elle voit l'action. Parfois, au contraire, l'écriture rapproche le lecteur de ce qui est dit: une femme qui vit ce qui pourrait être une expérience proche de la mort dans "Ici-bas", laissant entendre que l'âme demeure un moment consciente après la mort. D'une manière générale, du reste, l'utilisation du "Je" implique le lecteur en rapprochant le narrateur.

 

Il faut peu de choses à l'écrivaine Leyla Tatzber pour faire une nouvelle, et le lecteur goûte la sobriété allusive de chaque texte. Une sobriété qui laisse toute la place à l'expression intérieure des personnages: une épouse qui considère son mari, une femme qui meurt noyée, une autre qui découvre une tombe d'une personne proche. L'impression laissée est celle d'un recueil empreint de culture, écrit tout en exigeante délicatesse.

 

Leyla Tatzber, Rondes, Charmey, L'Hèbe. 2011.

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