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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 21:03

Sansonnens Ordres

Lu par Francis Richard.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

Tout commence lentement dans "Les ordres de grandeur", deuxième roman de Julien Sansonnens après "Jours adverses". Après avoir exploré le destin de personnes ordinaires, c'est au monde des médias et de la politique en Suisse romande qu'il s'intéresse, dans un roman de genre policier.

 

Lenteur en effet dès le premier chapitre, qui relate la séquestration et la terrible détention d'une jeune femme, victime de sévices sexuels insoutenables dans le secret d'une chambre hostile. Un choix habile de la part de l'écrivain, qui donne au lecteur l'impression d'être à la place de la femme, qui n'a qu'une hâte: que ça finisse - et qu'une impression: c'est que justement, ça ne finit jamais.

 

Et puis, l'auteur prend le temps de mettre les choses en place. De ce glaçant premier chapitre, on passe à la description d'Alexis Roch, journaliste de télévision populaire désireux de se lancer en politique. Propre sur lui, c'est un bonhomme charismatique, très à l'aise financièrement. Celui-ci va accompagner le lecteur durant tout le roman. Puis il sera question d'un patelin en France, et d'un homme qui y vit de manière apparemment sereine. Le lien entre ces trois situations n'est pas évident, laissant au lecteur l'impression initiale d'un récit qui erre sans but immédiatement clair. Patience...

 

Le parcours journalistique et politique d'Alexis Roch permet de découvrir un monde où les jalousies sont tenaces et où tous les coups sont permis. Avec Marco Camino, l'écrivain revisite le personnage de l'ami du héros... un ami plein de ressources mais peu recommandable. Le lecteur appréciera ce guide ambigu. Alexis Roch va-t-il accéder au gouvernement cantonal malgré l'adversité? Mais son pire adversaire n'est-il pas lui-même?

 

Ancré dans l'actualité (il y est fait allusion aux attentats de Charlie Hebdo), "Les ordres de grandeur" emprunte plusieurs éléments aux microcosmes journalistique et politique romands. Derrière les traits d'Alexis Roch, par exemple, on devinera les traits d'un Darius Rochebin et/ou d'un Fathi Derder. Pareil pour les péripéties: on songe par exemple à l'"affaire Resende" en parcourant l'épisode des images à caractère pédophile retrouvées sur l'ordinateur d'Alexis Roch.

 

Certaines scènes paraissent sous-exploitées, par exemple celle de l'agression sexuelle dans un salon de massage, ou celle des invectives racistes dans un restaurant, qui n'ont pas de suite, et c'est un peu dommage: elles paraissent plus illustratives qu'autre chose, alors qu'elles ne sont pas anodines. A cela près, "Les ordres de grandeur" promène un regard précis sur un univers où chacun devrait se méfier de chacun, et où les rapports de force sont parfois déjà présents depuis le temps des études, un temps qui a marqué des personnages comme ce jeune homme qui a fait sa vie dans le sud de la France en pensant pouvoir oublier des temps tragiques. S'il use parfois de paragraphes longs qui pèsent un peu sur le rythme, l'auteur sait aussi se montrer rapide quand il faut, faisant usage d'une écriture franche, pour ainsi dire virile, parfaitement en phase avec les bonshommes qu'il se plaît à mettre à nu.

 

Julien Sansonnens, Les ordres de grandeur, Vevey, L'Aire, 2016. 

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 20:12

partage photo gratuitDéfi Premier roman.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

Un auteur, et combien de plumes à son arc! L'écrivain suisse romand Julien Sansonnens est une personnalité engagée en politique, du côté gauche de l'échiquier, et tient un blog nécessaire consacré aux lettres romandes. Actif dans le domaine de la recherche en santé publique, diplômé de sciences sociales, il a signé un ouvrage sur le "Comité suisse d'action civique", groupe anticommuniste, en 2012.

 

Paru le 20 octobre dernier, son premier roman relate les vicissitudes d'un trentenaire à la recherche d'un sens pour sa vie. Et au-delà de la destinée individuelle de Sam, c'est toute une époque - la nôtre - que l'auteur questionne.

 

Un jeune homme d'aujourd'hui

C'est un jeune homme d'aujourd'hui que l'auteur met en scène, et force est de constater qu'il faut prendre le temps de s'installer dans un récit qui prend un plaisir bien déceptif à n'apporter au lecteur que les éléments ternes d'un quotidien durant lequel rien ou presque ne se passe. "Jours adverses" est divisé en deux parties, la première étant consacrée à la vie citadine du narrateur. Assez lourde à suivre, celle-ci dépeint le vécu d'un personnage qui occupe un "bullshit job" (métier à la con), pour reprendre la terminologie de l'anthropologue David Graber: joli salaire, mais peu d'intérêt et beaucoup de temps pour draguer sur Internet.

 

Résultat: notre personnage cède au syndrome de la chambre d'hôtes, à sa manière, en reprenant la gérance d'une buvette de montagne dans un trou perdu. Tel est l'objet de la deuxième partie, et durant celle-ci, surtout dans les moments de calme, on est à deux doigts de croire que l'auteur fait l'éloge de l'aurea mediocritas des anciens: un bon lieu pour vivre, un peu d'amour, des sous juste ce qu'il faut, un peu d'alcool pour huiler le tout, et tout baigne.

 

Mais cela ne peut pas marcher. L'auteur a en effet construit un personnage constant et crédible. Ce personnage fonctionne comme un pivot: "Jours adverses" le confronte à deux situations qui ne lui conviennent jamais à 100%. Le lecteur comprend donc que quand on part, on prend ses casseroles avec soi: le citadin Sam, volage et habitué des sites de rencontre sans lendemain, demeurera volage en haute montagne, ce qui va lui coûter cher en termes de bonheur.

 

Impossible de s'engager...

Ce caractère volage est à inscrire dans un autre élément plus important et parfaitement contemporain: Sam répugne à s'engager. Il est brièvement passé par un mouvement rouge, mais a claqué la porte sous un prétexte quelconque (on devine le politicien ouvriériste Josef Zizyadis derrière l'un des éléments de ce mouvement, mais on peut se tromper, et toute ressemblance est sans doute fortuite, n'est-ce pas?), et s'arrange pour quitter ses conquêtes, ou se faire quitter, dès que ça commence à devenir sérieux. On peut également mettre l'instabilité professionnelle de Sam au compte de ce refus de l'engagement: Sam a été photographe, bête de marketing puis cafetier - quel parcours atypique.

 

Par contraste, le pilier (!) de bistrot Maurice est une figure de fidélité à ses engagements de vie, jusqu'à la caricature: retraité de longue date, il garde ses réflexes d'anarchiste et de vieux rouge, et se targue d'avoir toujours vécu dans la région où il coule ses vieux jours. Sauf pour le service militaire, quand même.

 

... et de sortir du modèle de vie petit-bourgeois

La vision du modèle petit-bourgeois de vie baigne aussi "Jours adverses". Deux éléments emblématiques ne doivent rien au hasard à ce sujet. Le modèle est mis en place par Marco, ami de longue date de Sam (ce n'est pas pour rien qu'il apparaît dès les premières lignes du roman). Marco se glisse sans problème dans le moule du confort petit-bourgeois classique: une jolie maison avec vue sur le Léman, un aménagement design, une femme aimante, du bon vin sur la table, une table de ping-pong dans le garage, et même un chien. En fin de première partie, un repas permet à Sam de rejeter ce modèle avec violence.

 

Cela dit, ce modèle restera, avec le chien comme élément emblématique: sans vraiment s'en rendre compte, Sam reproduit le même modèle à son échelle, dans sa buvette d'alpage, allant jusqu'à filer le parfait amour avec Carole, figure sincère mais un peu incolore, enseignante de son état, avec des velléités artistiques. Le chien a même un prénom, humain qui plus est: Clément. Un repas au restaurant avec Maurice, à l'ambiance tendue, parachève le jeu d'écho entre la première et la deuxième partie de "Jours adverses".

 

Un ancrage local affirmé et contrasté

De Lausanne au Jura neuchâtelois: concernant la géographie, l'auteur ne fait pas dans la demi-mesure. Lausanne est certes "une belle paysanne qui a fait ses humanités"; mais en mettant en scène une agence de marketing, l'écrivain veut en montrer le caractère outrageusement urbain. Un caractère souligné encore par la présence de prostituées, et par la mise en scène d'une boîte de nuit, dès les premières pages du roman. Cela sans compter le CHUV, centre hospitalier universitaire vaudois, à la pointe de toute technologie médicale, indissociable de l'image de grande ville de Lausanne, où se passent quelques pages cruciales autour de la maladie du père de Sam. Un père qui a des relations problématiques avec son fils... et c'est réciproque.

 

Face à cela, la description du monde alpestre appuie aussi les traits caractéristiques, pour ne pas dire stéréotypiques: le vendeur de la buvette a un accent jurassien prononcé, et les lieux sont un vrai trou à neige, loin de tout si ce n'est du téléski. Cela dit, vu la poussée de bonheur fugace que ressent Sam là-haut, il est impossible de ne pas penser au topos classique du "locus amoenus". Cela, d'autant plus que l'auteur joue avec l'illusion qu'aucun acteur de l'ancienne vie de Sam ne peut venir le trouver ici - la figure de Séverine sera une pénible exception.

 

Mais, nous l'avons signalé, y vivre peut être malaisé parce qu'on y vient avec ses bagages, ses casseroles, son passé... sa personnalité enfin. Ce que l'auteur cerne à la perfection, accrochant un solide bémol à l'agrément de vivre loin de tout.

 

Un projet littéraire qui interroge

Alors certes, il y a un peu d'espoir à la fin du roman. Mais c'est surtout celui, très hypothétique, d'un personnage qui a trop joué avec des femmes sincères avec lui. Plus largement, le lecteur conserve de "Jours adverses" le souvenir du portrait d'un personnage lâche et fier de l'être, qui refuse de s'engager - et, à travers ses défauts, interpelle la société d'aujourd'hui et l'individualisme qui la caractérise.

 

Le projet littéraire s'avère porteur et réussi, dans la mesure où il met en scène un personnage principal crédible, prisonnier de ses travers, médiocre sans oser se l'avouer. Là, c'est le lecteur qui est directement interrogé: ami, quelles sont tes lâchetés?

 

Julien Sansonnens, Jours adverses, Sainte-Croix, Mon Village, 2014.

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