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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 23:33

Dubath Lutte

Lu par Alain Bagnoud, Francis Richard.

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi.

 

Commentant ma lecture de "Des geôles" de Jean-Yves Dubath, j'avais écrit "Exigeant jusque dans les geôles". Et ayant reçu il y a quelque temps le dernier livre de cet écrivain lausannois, "Un homme en lutte suisse", je me suis immédiatement demandé si l'auteur sera aussi exigeant jusque dans les ronds de sciure. Force est de constater que la réponse est affirmative... même si ce n'est pas tout à fait pour les mêmes raisons.

 

L'écrivain donne la parole à un lutteur suisse, un de ces hommes musculeux qui vont se battre à deux dans un rond de sciure, selon des règles ancestrales typiquement suisses mais qui trouvent leurs racines dans la lutte gréco-romaine et une parenté dans des sports de combat traditionnels d'autres nations. Particularité: le narrateur a des lettres, ce qui lui permet de citer Honoré de Balzac et Lucien de Rubempré.

 

L'écrivain s'est montré exigeant avec lui-même, c'est certain. A travers ce lutteur lettré, on perçoit la voix de l'auteur, fidèle à elle-même, avec ses tours recherchés, sa préciosité même parfois. Cela n'empêche pas la précision, qui éclate dans le choix d'une terminologie exacte, quitte à utiliser des termes alémaniques. Et puis, l'on cite les adversaires, les grands noms de ce sport, d'hier et surtout d'aujourd'hui, ses lieux mythiques comme le Lac Noir, et aussi ce que l'on ressent lors des combats, nommés "passes", qu'on soit face à l'adversaire ou assis dans les gradins.

 

On le devine, "Un homme en lutte suisse" se distingue par une observation fine de l'art du lutteur suisse, "à la culotte": on croirait lire le témoignage d'un véritable sportif. L'écrivain amène son lecteur jusque sur le rond de sciure pour lui montrer les prises, les gestes, mais aussi les regards et les interactions entre lutteurs. Il donne aussi à ressentir l'amertume des défaites, éventuellement noyée dans le vin blanc, et l'ambiance des fêtes de lutte suisse en général. Sans compter les supporters, au premier rang desquels se trouve souvent, passionnée, l'épouse des lutteurs. Et si l'écriture est travaillée, la lecture reste claire, garante d'un moment éblouissant.

 

Offrant un roman bref, l'auteur a aussi la sagesse de proposer des chapitres courts, comme peut l'être une passe. Sur un sport rural populaire avant tout en Suisse alémanique, l'écrivain porte un regard suisse romand, rare et donc précieux, qui a aussi quelque chose d'urbain dans son style recherché. Ainsi, il s'aventure dans un monde inattendu, qui n'a pas encore forcément ses lettres de noblesse littéraire. C'est là un mérite suprême: avec "Un homme en lutte suisse", Jean-Yves Dubath invite ses lecteurs à plonger dans un monde nouveau.

 

Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse, Lausanne, BSN Press, 2016.

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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 21:00

Dubath photo Dubath Geoles_zps4tzymvrv.jpgLu par Francis Richard.

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi!

 

L'écrivain suisse romand Jean-Yves Dubath semble être un habitué des thèmes littéraires très exclusifs. L'an passé, il a offert à un public cinéphile "La Causerie Fassbinder", un roman hermétique en forme de dialogue entre fanatiques du réalisateur d'"Effi Briest" et de "Lili Marleen". Paru chez Giuseppe Merrone, son dernier opus, "Des geôles", s'avère tout aussi exigeant envers son lectorat.

 

Quelques personnages dominent ce roman qui évoque l'univers carcéral, mais aussi le monde de la psychiatrie: il y a le médecin, Aeschlimann, le condamné, Wasser, et aussi Brigitte, infirmière, dont les hanches larges sont la source de plus d'un fantasme. Tout cela paraît fort grave; l'auteur a soin de placer dans sa narration la figure de Mlle Juliette, une perruche callopsite. Une manière de donner des ailes au récit!

 

L'auteur n'épargne rien à son lectorat, en effet. Scindée en trois chapitres (sur 128 pages!), "Des geôles" s'avère souvent lourd et étouffant comme une cellule de prison. L'aspect formel y contribue: l'auteur n'use guère du dialogue, et affectionne les phrases, voire les paragraphes longs. Avant même leur lecture, rien qu'à les regarder, les pages paraissent denses. L'écriture, quant à elle, va chercher loin ce qu'elle peut apporter au thème et à la problématique abordée, quitte à se perdre: on peut bien se demander ce que la figure d'Albéric Magnard, fort beau compositeur français au demeurant, vient faire dans un asile des Grisons.

 

Asile, prison? L'auteur pose pertinemment une question qui va traverser tout son roman, celle de la frontière entre criminalité et folie. Chacun, après tout, pourrait y être confronté, ne serait-ce que pour se défendre après un moment d'égarement qui a mal tourné. Alors certes, le condamné Wasser se met à rêver dès qu'on lui accorde une permission; mais c'est bien le médecin, supposément au-dessus de tout soupçon, qui va se retrouver coffré pour tentative de meurtre. Qui est le plus coupable? L'auteur ne répond pas.

 

Exigeante et très sérieuse en général, l'écriture laisse une petite place au rêve, et réserve au lecteur des univers flous et oniriques où émergent des constantes. On pense au monde des chorales, en particulier, ou à celui de la lutte suisse. Ces éléments composent un contrepoint à une action minimale et ancrent le récit dans une certaine Suisse où circulent les cars postaux. Et jusqu'au fantasme, l'auteur réussit à se glisser dans la peau de ses personnages principaux afin de leur donner toute leur épaisseur d'êtres humains. Quitte à se demander qui, du prisonnier, de la collaboratrice ou du médecin externe - sans parler de celui que la justice humaine a déclaré coupable - est vraiment le plus libre.

 

Jean-Yves Dubath, Des geôles, Lausanne, BSN Press, 2015.

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