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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 20:47

Hallier Fou

"Ma mère est morte, c'est la fin du monde. Rien ne sera jamais plus comme avant. Pleure, Petit Prince." Entrée en matière programmatique que celle de "L'Evangile du fou" de Jean-Edern Hallier, roman paru en 1986 puis réédité en 2007. Incipit lourd de sens pour ce qui va suivre...

 

C'est que "L'Evangile du fou" est une biographie de Charles de Foucauld, certes, mais c'est aussi une promesse faite à sa mère. Promesse tenue de manière posthume, avec le sentiment d'une dette irréparable que l'auteur a faite à une femme qui n'est plus, et qu'il n'a pas su aimer comme il l'eût souhaité de son vivant.

 

Nous voilà au coeur de l'affaire: en parlant de Charles de Foucauld, Jean-Edern Hallier ne peut s'empêcher de parler de lui, généreusement, et de sa famille, et du monde qui l'entoure, dans une tentative désespérée d'embrasser l'absolu. L'écrivain se voit mourir à quatre ans, puis à 44 ans. Impossible de ne pas voir ici une perfection formelle: l'ouvrage recèle quatre grands chapitres, comme les quatre Evangiles...

 

Et puis, en écrivant "L'Evangile du fou" à 49 ans, soit cinq ans après l'année attendue de son décès, le romancier se considère comme un homme en sursis dans ce monde. Surtout, il tient à se montrer comme l'enfant qu'il dit être resté. Devenu un grand gosse, par exemple, l'auteur dit aussi se souvenir d'avoir inspiré, alors qu'il était encore petit, l'histoire du Petit Prince à Antoine de Saint-Exupéry. Tenez: c'est justement ce qu'annonçait l'incipit...

 

La vie familiale complexe de Jean-Edern Hallier, marquée par une hérédité religieuse lourde où le catholicisme, le protestantisme et même le judaïsme se fondent et en prennent pour leur grade, est un motif récurrent de "L'Evangile du fou". S'y dessine une certaine société, grand-bourgeoise voire aristocratique, cultivant l'entre-soi pétri de valeurs, "nos familles" comme l'auteur le dit par dérision. Le regard qu'il promène sur cette société aux allures fanées est féroce, sans quartier, en effet. L'auteur fait feu de tout bois, jouant avec les mots pour leur donner une puissance poétique considérable.

 

Ces mots entrent en résonance avec la biographie de Charles de Foucauld (on y vient quand même...). Il fallait que les deux vies, celles de Charles de Foucauld et celle de Jean-Edern Hallier, soient entremêlées dans le récit, puisqu'elles l'ont été dans le monde réel. Refusant de rédiger une hagiographie hiératique et convenue, l'auteur dessine un portrait iconoclaste, peut-être mythomane parfois, toujours flamboyante. C'est ainsi qu'il rappelle le fou de Dieu qui tente de convertir les bédouins, fonde des ordres monastiques, achète un nuage à un escroc...

 

Quel panache, quelle ampleur dans "L'Evangile du fou"! C'est toute une époque, tout un monde que l'auteur se plaît à retracer, avec une érudition de tous les instants, exacte et éclectique, sublimée par un style unique et envoûtant. Et si c'est de Charles de Foucauld que l'auteur entend parler, c'est en définitive d'un autre fou, de Jean-Edern Hallier donc, pitre génial, gamin insupportable et indispensable, écrivain de toutes les audaces, que l'on se souvient...

 

Jean-Edern Hallier, L'Evangile du fou, Paris, Albin Michel, 1986/2007.

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 20:55

hebergeur imageLe mystère plane toujours sur la mort de Jean-Edern Hallier, écrivain français dont les scandales et les éclats sont restés dans les mémoires. S'agit-il d'un décès subit, survenu tout naturellement lors d'une sortie à vélo, ou d'un assassinat politique, commandité par des hommes de pouvoir sur lesquels l'homme en savait trop? Dans leur ouvrage "La mise à mort de Jean-Edern Hallier", Dominique Lacout, un proche de Jean-Edern Hallier, et Christian Lançon remontent le fil. Et ce qu'ils mettent au jour a de quoi inquiéter.

 

Tout commence par un premier chapitre d'une bonne longueur: les auteurs ont jugé utile, et c'est à leur honneur, de brosser le portrait de Jean-Edern Hallier. Le lecteur redécouvre ainsi certaines de ses provocations et prises de position, par exemple à l'encontre du monde éditorial parisien et en faveur de l'autoédition. On apprend aussi que c'est un homme bavard, qui fréquente la Closerie des Lilas et s'adonne à la peinture.

 

Puis les auteurs se rapprochent d'un autre personnage clé: François Mitterrand. Ils rappellent certains faits dont on a tous entendu parler, mais qui étaient maintenus secrets durant les deux septennats de présidence: sa fille, ses liens troubles avec René Bousquet, son passé vichyssois, son cancer. Jean-Edern Hallier est au courant... et quelques déceptions face au pouvoir socialiste qui s'installe (et en particulier des promesses non tenues, Jean-Edern Hallier ayant, au départ, soutenu François Mitterrand contre Valéry Giscard d'Estaing, président sortant) vont le pousser à rechercher le meilleur moyen de dévoiler le pot aux roses.

 

Les auteurs se sont solidement documentés: entretiens, documents, lettres d'époque, coupures de presse, transcriptions d'écoutes téléphoniques, etc.; certains de ces documents sont reproduits en annexe, d'autres sont énumérés en bibliographie - ne manque plus, à cet ouvrage, qu'un index des personnes citées! Tout cela pour reconstruire la surveillance et les attaques dont Jean-Edern Hallier a fait l'objet: torpillage du journal "L'Idiot international", procès en pagaille, écoutes téléphoniques tous azimuts, pressions sur les éditeurs pour qu'ils ne publient pas "L'honneur perdu de François Mitterrand"... Le lecteur ne pourra qu'être étonné par les moyens mis en oeuvre par le pouvoir d'une démocratie moderne pour museler un écrivain remuant qui a des révélations à faire.

 

Les auteurs optent clairement pour la thèse de l'assassinat politique de l'écrivain. Certes, ils rappellent qu'on a pu soupçonner Jean-Edern Hallier, figure un brin mégalomane, de paranoïa; d'un autre côté, les éléments à charge qu'ils énumèrent accusent le pouvoir. Ceux-ci sont détaillés chapitre après chapitre, dans un souci d'investigation qui paraît approfondi et sérieux. Le ton employé n'a, lui, rien d'assommant; les auteurs savent donner à leur propos un soupçon de décontraction qui fait que toute cette effarante enquête d'histoire politico-littéraire récente se lit pour ainsi dire... comme un roman.

 

Dominique Lacout, Christian Lançon, La mise à mort de Jean-Edern Hallier, Paris, Presses de la Renaissance, 2006.

Il a déjà été question de Jean-Edern Hallier sur ce blog, ici.

Babelio propose un quiz sur Jean-Edern Hallier.

 

 

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