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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 22:41

hebergement d'imageSoupesé par Jacques Etienne; lu par Nicolas Jégou, Rémi Usseil.

Le blog de l'auteur et son journal.

 

"Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq" doit être le premier roman qui paraît sous le vrai nom de son auteur, Didier Goux, qui a derrière lui une longue et discrète carrière d'"écrivain en bâtiment", de diariste et de blogueur (cf. "En territoire ennemi"). Pour le coup, l'auteur conduit ses lecteurs du côté d'une petite ville nommée Montcosson, qui pourrait être Orléans, sur le chemin d'une poignée de personnages attachants, chacun à sa manière.

 

L'auteur a le chic pour créer des personnages divers, susceptibles de se rapprocher au gré du seul hasard des circonstances. Evremont fait ainsi figure de patriarche un brin misanthrope, une impression renforcée notamment par le fait que c'est le seul personnage dont personne ne connaît le prénom. Réciproquement, de Jonathan, 23 ans, on ne saura que le prénom, ce qui renvoie l'image d'une jeunesse caractérisée par l'incomplétude et l'immaturité. L'auteur suit encore les figures de Charlie et de Tosca, adolescents qui semblent avoir la tête sur les épaules et font ensemble leurs gammes amoureuses, observées avec tendresse. Un peu plus loin, enfin, se promènent Valérie, et surtout Georges-Alain, un grand Noir aux airs de philosophe roublard. L'auteur construit finement ces personnages, de manière à mettre en avant différentes générations (ados, jeunes adultes, homme d'âge mûr, personnages secondaires âgés), avec leurs aspirations propres.

 

Sous la plume de l'auteur, l'onomastique est un régal permanent, d'autant plus pour ceux qui le connaissent un peu. Il est aisé de faire des jeux de mots sur des noms de localité comme Montcosson (mon cochon!) ou Bouzon (...!). Plus astucieux, on sourira au vrai prénom de Charlie, Mohammed-Charles, dûment explicité, ou à celui de Tosca, qui a aussi son histoire, où l'opéra a une bonne place. On imagine volontiers, aussi, qu'Usseil est un nom de village qui emprunte au patronyme de Rémi Usseil; dans le même ordre d'idées, on découvre une rue Nicolas-Jégou (p. 55), bel hommage à un blogueur distingué. Quant à Evremont, écrivain anonyme comme l'a été Didier Goux, son nom rappelle celui de Charles de Saint-Evremond, moraliste et critique français - commentateur notamment de ce genre musical qu'on appelle justement l'opéra. Enfin, les chiens mentionnés dans "Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq" portent les noms de ceux de l'auteur.

 

La petite ville de Montcosson permet à l'écrivain d'évoquer les petits et grands travers de notre société, de les refléter comme un miroir à peine déformant - l'action se passe certes en France profonde, mais elle est globalement transposable dans d'autres sociétés de notre bon vieil Occident. Le romancier adopte un regard en coin, son ironie perçante invite à sourire voire à rire face aux aspects dérisoires de certaines choses qui nous entourent: les manifs prétextes à se rencontrer (comme cette manifestation contre le staphylocoque doré, comme si l'on pouvait être pour), les animations urbaines clownesques, les acronymes... Les travers verbaux de notre époque, quant à eux, sont immanquablement marqués en italiques. Derrière la dérision, l'auteur laisse percer la nostalgie d'un temps où la vie avait plus de poids, de gravité - ce que suggère, entre autres, la généalogie d'Evremont.

 

Et puis, il y a un je-ne-sais-quoi d'accrocheur dans "Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq", qui fait qu'on dévore ce roman, malgré une mise en page serrée. L'auteur sait donner au lecteur l'envie d'en savoir plus, autour du fil rouge que représente Michel Houellebecq - qui fait une apparition en fin de roman, en manière d'apothéose, et dont l'auteur restitue de manière crédible le caractère désabusé qu'on lui prête - même si, de façon surprenante, il semble fort accessible à Jonathan, figure de tous les excès et de tous les culots. Et puis, les petits verres descendent tout seuls dans le gosier de certains personnages - jusqu'à ce que quelque chose advienne. Encore une fois, le lecteur veut savoir...

 

... cela, jusqu'à une fin ouverte qui laisse un certain nombre de questions en suspens, sur l'air du "Que vont-ils devenir?" Mais peu importe, au fond: l'auteur propose avec "Le Chef d'oeuvre de Michel Houellebecq" un roman en forme de tranche de vie, avec un début et une fin qui ne correspondent en rien au schéma classique et convenu qui va du noeud au dénouement de l'intrigue. Cette tranche de vie au contraire est balisée par le rapprochement fugace d'une poignée de personnages que tout sépare... et que la vie, ou la mort, finira par séparer effectivement après les avoir rapprochés brièvement.

 

Didier Goux, Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq, Paris, Les Belles Lettres, 2016.

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 20:59

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Lu par Corto, Nicolas.

Le blog de l'auteur.

 

Périlleux exercice que celui auquel s'est livré Didier Goux: publier un recueil contenant ses propres billets de blog. Mais Didier Goux, homme rompu aux disciplines les plus diverses de l'écrit (cet "écrivain en bâtiment" est connu comme journaliste, mais aussi comme auteur des "Brigades mondaines"), a su, avec "En territoire ennemi", éviter les écueils du genre. Et alors que le blogage est souvent une activité de l'instant, sujette à l'obsolescence, son livre revêt le caractère d'un candidat impénitent à l'intemporalité.

 

Cela tient au choix des textes, d'abord. Mis dans un ordre bien choisi, ils s'inscrivent dans quelques lignes de force précises: la société d'aujourd'hui et d'hier, les lectures et les arts, et l'avenir mortel d'un homme qui, vieillissant, apprécie les joies simples de la vie en attendant le grand départ. Le classement en trois parties finit de structurer cette lecture.

 

L'auteur brocarde les travers de l'époque actuelle, quitte à jouer parfois d'une mauvaise foi piquante qui prête à sourire ou invite à croiser le fer. Quelques mots suffisent à mettre en évidence les contradictions d'un modernisme érigé en dogme, ou certaines décisions du gouvernement français actuel - à l'instar de la ponction de 75% des revenus d'une personne, à partir d'un certain seuil ("La cambriole"). La télévision et les experts surfaits qui y sont invités en prennent aussi pour leur grade. Le caractère relativement bref du billet de blog incite à une écriture nerveuse et sans embarras; d'une plume à la fois vive et soigneuse, l'auteur réussit l'exercice avec brio, et parvient à faire rire le lecteur à plus d'une reprise. Rire jaune, rire d'ironie, rire franc, jubilatoire parfois, peu importe! Nostalgique, la lecture des temps actuels est traversée par les idées de Renaud Camus et de Philippe Muray, régulièrement évoqués.

 

Les billets consacrés à la littérature et aux arts sont généralement plus développés. Ils révèlent un lecteur au regard aigu, qui s'intéresse aux gros morceaux de la littérature d'aujourd'hui (Cormac McCarthy), mais aussi d'hier et d'avant-hier. Sa lecture des "Récits de la Kolyma" de Varlam Chalamov et d'autres écrits produits dans le même contexte ne donne qu'une seule envie au lecteur: celle de s'y plonger à son tour. Quant aux pages consacrées à Balzac, elles mêlent enthousiasmes et réserves pour éclairer le génie du romancier d'un jour fort personnel. Cela n'interdit pas l'autodérision, par exemple lorsque l'auteur, pointant un travers d'Emile Zola, suggère: "Ma parole, on se croirait dans un Brigade mondaine!". Et de manière plus individuelle, j'ai découvert grâce à cette lecture que Charles Bertin, c'est autre chose qu'une fort honorable marque distributeur de champagne...

 

Et puis il y a une troisième partie, plus grave, philosophique même. L'auteur s'y interroge toujours sur le monde dans lequel il vit. Il trouve dans l'observation des oiseaux qui colonisent son jardin quelques métaphores de la vie des humains, décrit le bonheur de lire un bon livre au bout de la nuit, lorsque tout le monde dort encore. Cela, sans oublier la vie des chiens de la maisonnée, tous baptisés selon un élément de "A la recherche du temps perdu" de Marcel Proust. "L'Absence" est une belle réflexion sur le mariage, présenté comme une "drogue dure". La mort elle-même s'invite - mort d'autrui, pressentiment de la sienne propre.

 

Enfin, l'auteur conclut son ouvrage par quelques chapitres adressés à la jeunesse ("A vous, les mômes") - un envoi, une brève ouverture vers l'avenir, et surtout une manière de lui demander pardon pour ce qu'a fait sa génération. Le lecteur se souvient, au terme de l'ouvrage, du côté parfois décliniste des propos de l'auteur, et souscrira peut-être aux derniers mots de ce recueil, empruntés à un certain François Villon: "et priez Dieu que tous nous veuille absoudre". Ainsi s'achève un recueil d'essais sur le temps qui passe et qui, à l'instar de la rue Rochechouart dans "Marie la Française" d'Edith Piaf, ne reviendra pas.

 

Didier Goux, En territoire ennemi, Paris, Belles-Lettres, 2014.

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais Didier Goux
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