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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 21:29

hebergeur imageIl s'en passe de belles à l'Amiral-Bar, établissement public situé quelque part dans le treizième ou le quatorzième arrondissement de Paris! C'est une auteure suisse qui en dépeint l'ambiance populaire, dans un esprit très parisien, dans le roman "Le désaimé" de Clarisse Francillon. C'est d'ores et déjà un classique, puisque ce livre a paru pour la première fois en 1958. En en réalisant une réédition en 2008, les éditions Plaisir de Lire ont rendu ses couleurs à un texte vivant qui tranche avec ce que l'on peut attendre de la littérature suisse romande de cette époque.

 

Une Romande qui parle de Paris, et avec quelle fraîcheur... tel est sans doute l'un des succès d'écriture du "Désaimé", qui se pose d'emblée, aux yeux du lecteur, comme un roman très parisien, vivace et versatile, rédigé par une personne qui, née en Suisse mais ayant fait ses écoles en France, sait de quoi elle parle et choisit son camp, se tournant résolument, au moins l'espace d'un roman, vers un lectorat français et parisien. Cela, quitte à prendre ses distances avec une littérature romande, féminine ou non, à vocation volontiers édifiante.

 

Et alors, que se passe-t-il sous le regard de la Lune qui orne la page de couverture signée Serge Lador de l'édition "Plaisir de Lire" de ce roman? Pour la faire courte, c'est l'histoire d'une adolescente amoureuse d'un violoniste en duffle-coat, violoniste qu'elle attendra dix-sept mois. L'auteur ne dit rien sur l'issue de cette liaison éminemment virtuelle; elle en fait plutôt le substrat d'une forme d'éducation sentimentale.

 

En revanche, elle en dit long, mine de rien, sur une certaine société, constituée par une poignée de personnages issus des milieux populaires parisiens des années 1950. Le souvenir de la guerre et de ses traumatismes est présent, comme le suggèrent certains flash-back. Et à l'époque dépeinte, le lecteur est placé face à de braves gens issus des couches populaires et laborieuses: une chapelière un peu entremetteuse, un couple qui tient un bar et dont la fille se languit, un artiste-peintre rongé par l'alcool, et le souvenir de quelques Juifs qui ont subi les affres de l'Occupation. D'autres personnages ont connu les péripéties de la Libération, à l'instar de Dermot, fascinant parachutiste américain. Le tout, autour d'un bar et d'un carrefour qui, cristallisant mille péripéties, deviennent ainsi le coeur de ce roman à la temporalité resserrée... du moins en apparence.

 

C'est que si la narration "omnisciente" s'attache à brosser un bout de quartier parisien aux prises avec des problèmes très, très quotidiens, l'auteur glisse en contrepoint des épisodes importants rédigés à la première personne. C'est là que parle cette "fille flasque" sans nom, guide du lecteur, située à l'opposé des stars de cinéma (les beautés contre les laiderons), et dont le seul tort est d'être tombée amoureuse d'un violoniste venu boire un verre au bar de ses parents. Elle se morfond dans une arrière-salle, ce qui peut être perçu comme l'intégration d'une vie promise à jouer les seconds rôles - une position qui, il faut bien le dire, est favorable à une introspection qui constitue un jalon de la littérature romande. Et rappelle de loin, par sa langueur, certains traits de l'introspection romantique telle qu'on la connaît depuis Benjamin Constant et qu'elle s'est perpétuée chez certains écrivains de Suisse romande. 

 

Cela dit, en mettant soudain la presque narratrice de ce roman dans la position d'une actrice à part entière, la conclusion du roman rompt avec le schéma introspectif et démontre qu'il est possible à ce personnage clé d'être autre chose qu'une anti-héroïne qui se satisfait d'un rôle de figurante. Ce faisant, elle suggére aussi, en filigrane et de manière moderne pour l'époque, qu'une femme peut aussi prendre son destin en main, toute seule, comme une grande: "A dix-sept-ans, une apprentie de bureau peut se débrouiller. Aurais-je dû m'en aviser plus tôt?", conclut le roman, sur le ton ouvert d'une émancipation aux allures féministes.

 

Quant à la narration, elle revêt une décontraction qui tranche avec ce que peuvent faire les écrivains romands à la fin des années 1950. A cet égard, le lecteur découvrira avec "Le Désaimé" un roman d'une originalité certaine. Empruntant au registre familier pour recréer un univers populaire, ce roman a des accents décontractés et une aisance de ton qui rappellent Raymond Queneau, sans pour autant aller jusqu'à l'inventivité verbale absolue. Le lecteur retient aussi une approche libre, faussement déstructurée, qui n'est pas sans rappeler le jeu d'associations libres des pensées propre à chaque être humain.

 

Clarisse Francillon, Le désaimé, Lausanne, Plaisir de lire, 2008, postface de Carine Corajoud.

 

Pour en savoir plus: Catherine Dubuis, Une femme entre les lignes, Lausanne, Plaisir de lire, 2012.

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, AnkyaAzilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line]Chrestomanci, ChrysEdelwe, EmmaEsmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

A UNE DANSEUSE-ETOILE

quelque peu alourdie et gourmande

qui le sollicitait d'amour

 

Etoile qui légère au mois de mai m'aimais,

Tu voudrais bien encor goûter à mes mets, mais

L'automne lourde est là; prudence! Dans dans ce

Voile qui de minceur dispense... Panse, pense!

L'automne lourde est là: que de vertus tu tus,

Et quels fruits votre danse a dévêtus tutus!

Quand un masque de fard t'efface, face, fasse

Le Ciel à ce vieux cul de grasse Grâce grâce!

O belle, cas appas qu'un potentat tâta

Me sauraient donc séduire encore? Tatata,

Car je puis devant vous prétendre tendre, tendre,

Un rideau de décence, et des cendre descendre:

J'aimai votre caresse, ô ma princesse, et sais

Que j'en eus tout mon soûl et plus qu'assez... Cessez!

Je veux que pour mes soirs jeunesse naisse: n'est-ce

Mon dû? L'ordre pour toi, Princesse, c'est ce "cesse!"


Mélot du Dy (1891-1956), Les Rimes des Rhétoriqueurs (1944), Quart, Editions Musumeci, 1987.


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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 20:56

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Lu dans le cadre du défi "Premier roman".

Merci aux éditions Chapitre 12 pour l'envoi!

Photo: l'auteur et son livre; Christophe Lusseau, L'Echo de la presqu'île.

 

Le filon des personnages jumeaux est intarissable, et l'exploration des liens problématiques de personnages nés de la même mère, le même jour à la même heure, paraît sans fin. Cela, à telle enseigne que les éditions Chapitre 12 ont publié récemment deux ouvrages mettant en scène une telle paire de personnages. J'ai parlé dernièrement de "Quand s'éteindront les lucioles" de Murielle Nguyen Thuy. A son tour, Anne-Sophie Doudet suit, dans son premier roman "Le Passé de verre", les vicissitudes de deux faux jumeaux prénommés Jeanne et Martin. Cela, dans une ambiance bien construite, oscillant entre Paris et province, où se retrouvent les ombres d'Emile Zola, de Gustave Flaubert (celui de "L'Education sentimentale") et, plus largement, d'un certain XIXe siècle littéraire.

 

Une image nuancée de la franc-maçonnerie

Le lecteur comprend dès la page 77, avec la mention du GADLU, qu'il sera question de franc-maçonnerie. L'abréviation est présentée comme mystérieuse, et le personnage de Jeanne a toutes les raisons de ne rien comprendre à ce mot mystérieux. En revanche, gageons que les lecteurs habitués aux ouvrages mystérieux (ou, peut-être, aux lecteurs curieux du "Symbole perdu" de Dan Brown, qui fait pâle figure à côté de "Le passé de verre" à ce point de vue) auront compris tout de suite que les francs-maçons nomment ainsi "le grand architecte de l'univers".

 

L'auteur pose que les francs-maçons, figures d'un certain progressisme, sont des acteurs importants de la révolution de 1848. La vision qu'elle en renvoie est riche, nuancée et captivante à la fois. On découvre ainsi des personnes attachées à leurs rituels, mais qui savent également rigoler: les boute-en-train les plus actifs de ce roman, Thomas et Augustin (deux noms de théologiens catholiques fameux, je veux croire que ce n'est pas un hasard!) sont en effet initiés et ne s'en cachent guère (ce qui n'est guère en phase avec les principes d'une société qui s'affirme discrète et devait l'être en temps de persécution... faiblesse des personnages?), et le rappel des banquets républicains donne de la franc-maçonnerie française au XIXe siècle une image plutôt joyeuse, pour ne pas dire festive. Quant aux tenues, même si elles sont blanches, elles sont représentées avec un réalisme suffisant pour paraître crédibles. Enfin, "Le passé de verre" n'occulte pas pour autant ce que peut impliquer la fraternité active chère aux francs-maçons.

 

En contrepoint, l'auteur ne cèle pas les difficultés d'une société persécutée par un Louis-Philippe qui s'accroche au pouvoir, présenté comme certain que les francs-maçons complotent contre lui afin de restaurer la république en France. La vie des francs-maçons se déroule donc dans des sous-sols, voire dans des catacombes de Paris - cet univers souterrain exploré également par P. J. Lambert dans "Le Vengeur des catacombes", prix du Quai des Orfèvres 2008. L'auteur a du reste la présence d'esprit de montrer les atermoiements de ses membres, forts en pensée, dès lors qu'il fait agir: faut-il accepter une femme dans leurs rangs, quitte à donner tort à la tradition et à se distancer des "constitutions d'Anderson"? Et quand faudra-t-il prendre les armes pour de bon? Là, les vieux réflexes paraissent prendre le pas sur les grands principes proclamés. Cela, l'auteur le rappelle avec pertinence.

 

Les vicissitudes d'une paire de jumeaux

Ce roman peut aussi être lu à travers le filtre des vicissitudes d'une famille à l'hérédité lourde - un parcours classique, puisqu'il a déjà été exploré à de nombreuses reprises par les écrivains du XIXe siècle: débuts de vie en orphelinat, reprise en main par un riche héritier qui a ses principes et traîne un lourd passé. L'auteur crée une tension autour de ses deux personnages: de caractères différents, ils se retrouveront, ballottés par les aléas de la vie, face à face lorsqu'il faudra se battre - elle, du côté de la république, lui, du côté de la monarchie finissante. Quelques ingrédients savamment distillés viennent mettre de la haine dans les coeurs des deux jumeaux, instillant la tension la plus forte qui soit: celle qui pousse un frère et une soeur à s'en vouloir à mort. Mais comment sortir de ce déterminisme? Tel sera l'un des enjeux de "Le passé de verre".

 

L'auteur exploite aussi d'autres ficelles de la littérature du siècle de Victor Hugo, et en particulier du romantisme, et même de littératures antérieures. Ainsi se retrouve-t-on avec des personnages de jeunes femmes maladives, à l'instar de cette jeune fille qui meurt du choléra dans le château provincial du Comte de la Boutonnière, faisant écho aux quintes de toux  de Jeanne, malade à Paris où elle vient de s'installer. Ne croit-on pas voir tousser ici une certaine Marguerite Gautier, figure de "La dame aux camélias" de Dumas Fils (paru en 1848)?

 

Enfin, les marques sur la peau des deux jumeaux, signalant que ceux-ci sont de noble naissance, renvoient au thème classique de la reconnaissance: la ficelle a notamment été exploitée dans "Les Noces de Figaro" de Beaumarchais. Mais alors que Beaumarchais réserve la reconnaissance pour la fin de sa pièce, l'auteur de "Le passé de verre" l'utilise comme point de départ de son intrigue, qui n'aurait pas existé si ses personnages s'étaient contentés de vivoter dans un orphelinat.

 

L'auteur balade donc son lectorat dans un voyage dans l'envers de l'histoire du milieu du XIXe siècle et fait revivre certains mécanismes et schémas littéraires de l'époque - avec pertinence, puisqu'il est toujours bon de se souvenir des auteurs de l'époque que l'on entend dépeindre et de s'imprégner de leur vision du monde. Un peu brute de décoffrage certes, l'écriture est globalement suffisamment fluide pour captiver le lecteur et l'entraîner dans un voyage où l'ésotérisme, discret, finit par se faire l'allié de la Grande histoire et d'une quête identitaire sinueuse et difficile.

 

Anne-Sophie Doudet, Le passé de verre, Paris/Bruxelles, Chapitre 12, 2012.

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, AnkyaAzilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line]Chrestomanci, ChrysEdelwe, EmmaEsmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

A........

 

Comme un fleuve au soleil vous traversez ma vie,

comme un fleuve au soleil qui s'en va vers la mer:

il répand sur ses bords la joie et l'harmonie,

et sa fraîcheur d'argent frissonne au bleu de l'air.

 

Les arbres sur ses bords inclinent leur feuillage

dont le murmure heureux accompagne son cours,

là-bas, dans le soleil, là-bas, jusqu'au rivage,

là-bas, jusqu'à la mer vaste comme l'amour.

 

Vous êtes la beauté, la joie et l'harmonie,

vous êtes du soleil, vous êtes de la mer...

J'ai choisi pour exil la tristesse infinie:

pour vous, je suis du Nord, et je suis de l'hiver.

 

Craignez, craignez un coeur tout gonflé de tempêtes;

l'un sur l'autre, j'ai vu s'abattre mes espoirs,

et je reste debout, la neige sur la tête,

à mesurer ce bois épars sur le sol noir.

 

L'ombre serait sur vous de mon inquiétude:

chassez de votre ciel ces nuages du Nord;

laissez le solitaire avec sa solitude

dont la face est déjà la face de la mort.

 

Vous ne trouvez en moi qu'une âme désolée:

elle a besoin de paix, et non plus de bonheur;

n'arrêtez point ma vie aux deux tiers en allée,

car pour elle l'amour n'est plus qu'une douleur.

 

Je désire pourtant l'amour et la jeunesse,

désir inassouvi qui cherche encor sa part...

Vous qui seriez l'amour, qui êtes la jeunesse,

vous traversez ma vie.

 

                                       Trop tard.

 

Gonzague de Reynold (1880-1970), Conquête du Nord, Paris, Gallimard, 1931.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 06:12

hebergeur imageDeux nouvelles brèves au sujet des défis:

 

D'une part, Lili ouvre les feux du Défi Albert Camus en chroniquant "Comprendre Camus", essai graphique de Jean-François Mattéi (textes) et Aseyn (illustrations). C'est ici. Merci pour cette présentation détaillée d'un ouvrage qui a l'air fort instructif - et merci à toi pour ta participation! Et à qui le tour? Pour tout savoir sur le défi maison, c'est ici.

 

hebergeur imageD'autre part, Liliba lance le Challenge Royal, et j'en serai: l'idée est de lire des ouvrages mettant en scène des rois et des personnes titrées, ou des livres dont le titre contient le mot "roi" et des mots apparentés. J'ai de quoi faire dans ma pile à lire... ce sera donc l'occasion d'ouvrir d'anciens ouvrages! Pour tout savoir, cliquez ici.

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Albert Camus
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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 21:16

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Lu dans le cadre du défi "Nouvelles".

 

"Ensemble, écrivons le monde selon notre point de vue." Telle est l'invitation que Cendrine Bertani, auteur ligérienne de "Entre Eve et Adam" lance à son lectorat à la fin de ce recueil de nouvelles. Et après lecture de cet ouvrage, paru aux éditions des Presses du Midi, le lecteur constate que l'auteur a rempli sa mission. Tous azimuts.

 

L'auteur s'est en effet donné pour défi, au fil des dix nouvelles de ce recueil, d'adopter à chaque fois un regard différent, coïncidant en principe avec le personnage principal, auquel elle donne la parole. Le défi est multiple: à tout le moins, il faut trouver des personnages suffisamment contrastés pour ne pas ennuyer le lecteur, et leur donner à chaque fois une voix particulière, sans pour autant se perdre. Et là, l'auteur a trouvé le juste équilibre: en jouant le plus souvent avec les registres de langage, elle parvient à donner à chaque personnage mis en scène une voix, à lui offrir un regard personnel sur le monde. Cela, tout en laissant chanter, d'une nouvelle à l'autre, sa propre musique littéraire, discrète mais indéniable, dont les traits les plus caractéristique sont un certain sens de la formule et un goût pour les rapprochements verbaux qui font mouche, qui s'affirme de manière intermittente. Ainsi a-t-on affaire, dans "Nougatine", à une grand-mère qui confesse: "La mamie gâteau devient la mamie gâteuse".

 

La première nouvelle est toujours importante dans un recueil, et dans "Entre Eve et Adam", elle donne parfaitement le ton. Elle fait parler un narrateur qui se présente de manière avantageuse comme un homme à femmes, vigile dans un magasin de lingerie féminine. L'intrigue est classique, en ce sens qu'elle met en scène un type d'arroseur arrosé, attrapé par son péché mignon. Elle se mêle cependant à la confession du personnage, qui peint ainsi son autoportrait. Le mélange s'avère réaliste, de manière d'autant plus saisissante que le ton est bien trouvé et que le narrateur - le vigile donc - n'hésite pas à interpeller le lecteur.

 

L'écriture de l'auteur flirte avec le fantastique dans la nouvelle "Je ne suis personne", qui met en scène une pédiatre dont le comportement s'altère depuis qu'elle porte un bijou africain. L'impression étrange est renforcée par un talent qui se fait jour, et qui n'est pas sans rappeler celui des disciples de Jésus après la Pentecôte: la femme mise en scène se met à parler dans une langue étrangère qu'elle n'a jamais étudiée, en l'occurrence le pulaar. Le lecteur est ainsi tiraillé entre l'empathie avec cette narratrice et un bon sens qui lui serine qu'elle est folle: qui croire, sa raison ou son livre? Dans le domaine des distorsions du mental, d'ailleurs, "Paradoxe" a aussi de quoi intriguer. Cela, sur fond de schizencéphalie... 

 

L'auteur sait aussi exploiter les ficelles classiques de la narration, celles qu'on connaît depuis l'Antiquité et qui relèvent des vicissitudes familiales. On sent venir d'assez loin le tragique épilogue de "On ne choisit pas ses parents, choisit-on sa famille?", mais le voyage en vaut la peine, une fois de plus, parce qu'il permet au lecteur de faire connaissance avec des personnages bien construits, à l'échelle d'une nouvelle, et, de façon plus concrète, de renouer avec le thème récurrent des secrets que préservent jalousement les grandes familles de province. Dans cette nouvelle comme dans d'autres, la culture générale de l'auteur se révèle, fondée sur la mythologie gréco-latine et sur l'héritage chrétien.

 

C'est donc toute une humanité française, hommes, femmes, riches, pauvres, Parisiens, provinciaux, jeunes et aînés, qui défile au gré des dix nouvelles de "Entre Eve et Adam", finement observée, parfois dans ce qu'elle a de plus rare ou de plus pointu. Et si l'auteur sait imprimer sa marque sans s'imposer, on notera quand même qu'elle a trouvé le moyen de citer son premier roman, "La Louve de Bretagne", dans un contexte de passage à la télévision. Une apparition à la Hitchcock, délicieusement culottée, qui ne manquera pas de faire sourire celles et ceux qui connaissent Cendrine Bertani - une fine plume qui maîtrise les ficelles de la nouvelle, à n'en pas douter, et que je relirai volontiers.

 

Cendrine Bertani, Entre Eve et Adam, Toulon, Les Presses du Midi, 2011. L'illustration de couverture du recueil est de la main de l'auteur.

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 22:24

hebergeur imageLu dans le cadre du défi Premier roman.

 

C'est au coeur du Moyen Age que se situe l'action de "Quand s'éteindront les lucioles", premier roman de Murielle Nguyen Thuy, paru aux éditions Chapitre 12. On y voit évoluer deux jumeaux, fils et fille d'un libre penseur, face à une Inquisition présentée comme impitoyable et porteuse, on le comprend vers la fin du récit, de lourds secrets de famille. Là-dessus, viennent se greffer également le profil de guérisseuses, de sorcières et de personnes qui prétendent avoir une vision du monde autre que celle que l'église catholique entend imposer au monde d'alors. L'action se situe en 1260, ce qui nous plonge en pleine période de l'Inquisition médiévale. Voilà pour le décor...

 

C'est un Moyen Age classique que l'auteur donne à voir, avec beaucoup d'éléments en bois (y compris des potences où l'on pend les condamnés), un obscurantisme porté par l'Inquisition et quelques rites religieux qui marquent les existences. Le Moyen Age est également présent par certains choix lexicaux volontiers archaïques: vocabulaire parfois surprenant, rare ou recréé avec adresse par l'auteur, mais aussi usage du subjonctif imparfait, qui confère une patine ancienne au roman.

 

Le lecteur risque cependant d'être surpris de voir émerger, sur ce cadre, des réflexions étonnamment modernes sur l'idée de "changer le monde", celle de "terreur" (un sentiment certes immémorial, mais dont le nom renvoie immanquablement le lecteur d'aujourd'hui aux suites de la Révolution française) ou un regard critique sur l'Inquisition: ce regard actuel pouvait-il être celui de villageois du XIIIe siècle, même un peu cultivés? Dans un même ordre d'idées, enfin, on peut se demander si les allusions parfois recherchées à la mythologie gréco-romaine (tels que le nom du chat, Apollon, mais aussi, parmi d'autres, une allusion au mythe d'Énée aux Enfers) sont de mise à une époque où ce sont plutôt les référents chrétiens qui dominent dans ce qu'on appellerait aujourd'hui le grand public.

 

Si l'on peut parfois se demander si le chat n'a pas des comportements de chien (il agite la queue, sauve fort loyalement ses maîtres en mordant un garde, fait du bruit en se déplaçant sur la terre battue alors qu'un chat sait faire patte de velours pour marcher en silence), les personnages principaux fonctionnent globalement bien. Le caractère soudé du tandem de jumeaux adolescents constitue une fort pertinente constante du roman, mise de surcroît en tension avec une évolution distincte des caractères: le garçon, Tom, doté d'une forte propension au risque, est prêt à donner sa vie pour ses idéaux, la fille, Annabelle, paraît plus raisonnable mais prend aussi le risque d'être elle-même en fréquentant des guérisseuses dépositaires de savoirs ancestraux non conformistes.

 

L'intrigue débouche sur une affaire de famille assez complexe, ce qui est toujours un bon socle pour un roman, certes souvent exploité. Elle démarre sur une scène dramatique où l'Inquisiteur local expose ses vues, provoquant les réactions de villageois tels que le père des jumeaux, Gaël Florentin (ce patronyme est tout un programme). Le père sera arrêté, les enfants réussiront à s'échapper; le lecteur, lui, sera surpris d'apprendre que les gardes qui entourent l'Inquisiteur ne les coffrent pas (contrairement aux ordres de l'inquisiteur) lorsqu'ils essaient d'investir la forteresse où leur père est enfermé, mais les renvoient à coups de pied au derrière. Apparente incohérence? Pas facile de la comprendre, même à la lumière de la suite et de la fin du roman.

 

On aimerait donc volontiers se perdre dans ce premier roman, se faire plaisir à la suite des deux jumeaux, personnages tourmentés par une adolescence qui va les changer à jamais et les pousser vers des destinées divergentes - ce qui est bien suggéré au fil des pages. Il est dommage que quelques éléments ne soient pas tout à fait en phase avec le projet de mettre en scène des "vilains" face à l'irruption de l'Inquisition dans leurs existences, ce qui rend difficile une adhésion totale. Le lecteur goûtera cependant les astuces langagières et quelques pages empreintes de poésie, voire de lyrisme. Dans une conversation, par exemple, comment désigner mieux un silence gênant que par l'expression "une seconde d'éternité"?

 

Murielle Nguyen Thuy, Quand s'éteindront les lucioles, Paris/Bruxelles, Chapitre 12, 2012, postface de Fazil Boucherit.

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, AnkyaAzilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line]Chrestomanci, ChrysEdelwe, EmmaEsmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Oiseaux de passage

 

Dans les bras l'un de l'autre, envolons-nous, Amour,

Comme ces deux oiseaux, ce matin, dans l'espace,

Porteurs et messagers d'un chant qui les dépasse,

Bientôt hors d'horizon, happés par l'avant-jour. 

 

Retenu notre souffle, évadons-nous, Amour,

Au sommet du vertige et tout à notre audace.

La ferveur nous préserve en son état de grâce,

Ne faisons pas de halte, et jamais demi-tour.

 

La terre est à nos pieds, nos regards sont célestes.

Allégeons le désir, entrelaçons nos gestes:

Autant de pas de danse en l'insondable éther,

 

Autant d'effleurements afin de reconnaître

La fin qui nous dirige et, plus vacants que l'air,

Puissions-nous dans l'extase ensemble disparaître!

 


Luce Péclard (1932- ), dans Cercle romand de poésie classique, Mélodies, Petit-Lancy, Cercle romand de poésie classique, 2002.

 


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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 00:15

hebergeur imageLu par Christine, Unwalkers (qui ont une puissante avance...). 

Lu pour les défis Premier roman et Thriller.

Site de l'auteur: Mark Allen Smith.

 

 

Un thriller dont le personnage principal exerce le dur métier de bourreau : c’est pour le moins original. C’est justement à travers le regard d’un tortionnaire que le lecteur est amené à découvrir l’intrigue de « L’Inquisiteur », premier roman de Mark Allen Smith, qui paraît aujourd’hui même.

 

L’ouvrage crée chez le lecteur une impression inconfortable, née de la difficulté, voire de l’impossibilité de s’identifier à une profession peu cotée. Il pourrait être tenté de se raccrocher aux victimes ou aux commanditaires. Mais les victimes sont toutes des personnes qui ont commis une erreur importante et sont donc poursuivies par les ayants droit légitimes. Et ceux-ci ne sont guère plus appréciables, puisqu’ils n’hésitent pas à recourir à la torture pour obtenir justice. Le lecteur se voit donc contraint, un peu malgré lui, d’adopter le point de vue le moins incommode : celui de Geiger, le tortionnaire aux manières froides et impénétrables. Celui qui n’a pas de prénom.

 

L’absence de prénom de Geiger pourrait suggérer que son personnage est incomplet. Or, l’auteur s’attache justement à guider le lecteur en donnant à Geiger une riche figure humaine, qui se dessine en dehors des heures de travail. Le lecteur découvre, derrière le bourreau, un être humain qui consulte un psychanalyste, qui est suffisamment habile de ses mains pour fabriquer son parquet tout seul à partir de vieux bois, qui aime la musique et est très attaché à son chat – un animal aussi mystérieux que son maître, borgne comme s’il avait été lui aussi victime d’un tortionnaire.

 

Résultat : lorsque Geiger le bourreau se retrouve en position d’être torturé, le lecteur tremble pour lui…

 

Pour créer un tel climat, l’auteur prend son temps, montrant Geiger en action dans des activités de routine dûment détaillées. Résultat : ce n’est qu’en page 100 que le personnage du bourreau se retrouve confronté à ses propres limites, prié qu’il est soudain de torturer un enfant. C’est là que le récit bifurque, que Geiger modifie certaines habitudes et se montre prêt à les défendre. Cela, au nom de la vérité, qu’il est en principe payé pour trouver. Jusque-là, le lecteur pourra trouver le temps un peu long, en dépit de scènes de torture particulièrement travaillées pour donner froid dans le dos (ah, les méfaits de l’acupuncture !), d’autant plus que tout est raconté sur un ton plutôt calme qui crée un contraste.

 

L’auteur s’est largement renseigné sur la douleur, sur ses mécanismes, sa réception et sa canalisation, comme en témoigne la sibylline page de remerciements du roman. Dans son métier, Geiger fait donc figure de moderne, susceptible d’exploiter tout ce qui peut faire plier une personne : psychologie, sons, vue, douleur, perspective de perdre son intégrité physique. En ce sens, il s’oppose au personnage de Dalton, son collègue, présenté comme un bourreau brutal et violent, pour ainsi dire un travailleur à l’ancienne.

 

L’humanité affleure aussi chez d’autres personnages tels que Harry, qui prend en charge en rechignant à peine sa sœur handicapée, ou les parents d’Ezra, enfant séquestré et menacé de torture. L’intrigue trouve du reste l’une des clés de son dénouement dans un organe de critique des actions de l’Etat. Faut-il aller jusqu’à dire que « L’Inquisiteur » est un roman engagé et subversif ? Les actes décrits sont trop vagues pour qu’on puisse l’affirmer vraiment. Ce thriller constitue toutefois un bon moment de lecture, parfaitement susceptible de mettre un lecteur mal à l’aise et de le questionner sur ses empathies.

 

Mark Allen Smith, L’Inquisiteur, Paris, Best-Sellers/Robert Laffont, 2013. Traduction de Nathalie Gouyé-Guilbert

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 22:04

hebergeur imageLittérature belge, nouvelles, premiers romans, rentrée littéraire 2012, thrillers: je constate que j'ai relevé pas mal de défis (source de l'image), avec beaucoup de plaisir à chaque fois. Même si j'aime surprendre, cela donne une idée de ce que pourraient être mes lectures pour 2013! J'en fais donc un petit récapitulatif ici, en écho à celui des défis que j'ai moi-même lancés.

 

Organisé par Reka, le défi Littérature belge court depuis un certain temps déjà, et s'achèvera à la fin 2013. J'ai lu pas mal de livres d'origine belge dans ce cadre, mais il faudrait à présent que je m'y remette! J'avoue n'avoir pas eu l'occasion de me replonger dans ce domaine ces derniers mois. Pourtant, cela fait longtemps que dans ma pile à lire, Nicolas Ancion et Nicole Malinconi me font de l'oeil... pour ne citer qu'eux!

 

Le défi Nouvelles a démarré le 12.12.2012 et est appelé à durer un an. J'ai particulièrement apprécié, dans ce défi lancé par Lune, l'idée qu'il autorise les billets portant sur une seule nouvelle, extraite d'un recueil. Je me suis déjà amusé à commenter de tels textes; autant dire que je vais continuer: c'est intéressant à faire, entre deux commentaires d'ouvrages plus étendus, d'autant plus que la nouvelle est souvent, pour les auteurs, un terrain d'expérimentation captivant. Et puis, des nouvelles d'auteurs méconnus à découvrir, on en trouve à foison sur le Web. A noter que les participants à ce défi ont droit à une nouvelle offerte par un éditeur en ligne.

 

Anne est depuis un certain temps l'âme du défi Premiers romans. Là, ma pile à lire recèle plein d'ouvrages à lire; je me réjouis de les chroniquer ici et de surprendre plus d'un visiteur. Il est prévu que ce défi s'achève à la fin 2013; mais on ne sait jamais ce qui peut se passer après: il est bon qu'un tel défi existe et perdure! J'apprécie le fait que ce défi invite à découvrir des premiers romans dans tous les genres: littérature générale ou germanopratine, ouvrages introspectifs, polars, romans historiques, chick-lit, etc.

 

On ne présente plus le défi de la rentrée littéraire, rituel relancé chaque année et tenu par Sophie Hérisson. J'ai d'ores et déjà atteint les 2%, en m'aidant, je l'avoue, de quelques titres qui n'apparaissent probablement pas dans les listes officielles. J'ai encore de quoi faire tout au long de l'année, et ai même créé une petite pile à lire spécialement à cet effet. J'y reconnais entre autres Bernard Pivot, qui me scrute à travers ses lunettes... sans compter un certain Charly Delwart, qui, avec son "Citoyen Park", me permettrait de faire coup double avec le défi Littérature belge.

 

De même, le défi Thrillers et polars, animé par l'excellente Liliba, va me donner l'occasion de mettre au jour quelques agréables surprises. Ma pile à lire regorge d'ouvrages adaptés! Dans ce domaine, j'aime les romans que tout le monde n'a pas lus, ou alors ceux qui parlent d'une région précise. Ou alors les thrillers qui ont un certain âge, deux, trois ou quatre dizaines d'années: la vision du monde qu'ils délivrent trahit son âge, parfois, et ça donne aussi froid dans le dos. Bon, pour être tout à fait franc, en ce moment même, je lis un ouvrage qui va faire coup double: thriller et premier roman. Je ne vous en dis pas plus...

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Publié par Daniel Fattore - dans Littératures
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