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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 18:39

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Lu par Jenny Grumpy, Olivier Cathus, Patrick Foulhoux, Tactile.

Lu dans le cadre des défis Thriller et Défi des Mille.

 

Après avoir écrit ses propres mémoires de proxénète, Iceberg Slim choisit de relater, dans "Trick Baby", l'histoire d'un escroc qui a partagé sa cellule en prison. Dans ce deuxième tome de sa "Trilogie du ghetto", l'auteur sait faire en sorte que ça sonne vrai. Une concession est faite au genre du roman: l'auteur utilise la première personne du singulier pour parler de quelqu'un d'autre, alors que le "je" du narrateur se confondait avec celui de l'auteur dans "Pimp", dont je vous ai parlé il y a quelques jours.

 

Le personnage, surnommé "White Folks" par ses amis et "Trick Baby" par les autres, présente une particularité qui étonnera peut-être le lecteur: né d'un père irlandais et d'une mère noire, élément de la communauté des personnes de couleur dans le contexte de ségrégation américain du début du vingtième siècle, il est blanc de peau et a les yeux bleus. Ainsi se positionne-t-il entre deux races. Pratique? Pas forcément: rejeté par les blancs dès qu'ils savent (épisodes autour de la Déesse et de son père, racistes blancs revendiqués qui théorisent lourdement leur hostilité à l'encontre des Noirs - à ce titre, le dialogue relaté au chapitre 18, en termes trop raffinés pour être honnêtes, est édifiant), il peine à s'intégrer totalement à la communauté noire aussi, et sait qu'il est des lieux où, du fait de son teint, il ne sera pas le bienvenu. Cela, sans oublier quelques soucis d'identité, révélés par trois songes qui créent, dans un texte aux ambiances de roman noir, des îlots d'un onirisme violent.

 

La question de la race permet à l'auteur de mettre en avant, plus encore que dans "Pimp", le thème récurrent du racisme hostile et ségrégationniste qui prévaut aux Etats-Unis dans l'immédiat après-guerre: armée des Blancs et armée des Noirs (plus pourrie que celle des Blancs, à laquelle le narrateur échappe et dans laquelle, justement, il n'aurait pas trouvé sa place en raison de son teint clair), justice à deux vitesses, etc.

 

Cela, sans oublier enfin les questions d'ordre personnel rattachées au personnage, que l'auteur sait décrire: alcoolisme, mais aussi amitiés et solidarités sans faille (le personnage de Blue), affinités et amours contrariées (Midge la lesbienne barjo, mais aussi la Déesse, qu'il aura du mal à oublier), rejet constant du narrateur enfant, perçu comme un "fils de passe" ("Trick Baby") illégitime avec lequel personne ne veut jouer, etc. L'auteur parvient ainsi à créer un portrait développé, détaillé et surtout humain d'un escroc - et c'est là, sans doute, que réside l'intérêt majeur de ce roman.

 

C'est en effet aussi en montrant son personnage en train d'agir que l'auteur lui donne vie. Le lecteur comprend vite à qui il a affaire, et découvre, non sans étonnement, le fonctionnement de toutes sortes d'arnaques réalisables, parfois avec peu de moyens: les loteries truquées, le pile ou face, les astuces aux diamants organisées dans des chambres d'hôtel, etc. Là-derrière, se trouvent des policiers parfois ripoux, avec lesquels il vaut mieux être en bons termes, et des juges qu'on préfère avoir dans sa poche, ce qui est possible grâce à l'intervention d'avocats marrons.

 

Surtout, ce roman confirme une impression déjà présente dans "Pimp": le crime a quelque chose d'une religion, ou du moins d'une société initiatique. Cela, si l'on tient compte de quelques caractéristiques: l'activité criminelle requiert un apprentissage qui a tout de l'initiation, qu'elle s'exerce comme escroc ou comme proxénète, ce qui implique un maître. Le métier d'escroc se joue par ailleurs sur la base de scénarios bien rodés qu'on peut voir comme des liturgies ou comme des rituels. On peut aussi voir les surnoms des personnages comme autant de totems ou de vulgos, confirmant un certain parcours initiatique dans le métier. Enfin, il y a toujours l'opposition entre l'initié, le criminel, et le profane, c'est-à-dire la personne honnête et naïve, considérée en des termes peu amènes: pigeon, cible, gogo, cave.

 

Dès lors, "Pimp" et "Trick Baby" peuvent aussi être lus comme une rare visite guidée, narrée de façon directe et sans concession, dans les arcanes sombres, pour ne pas dire sordides, du crime noir à l'américaine.

 

Iceberg Slim, Trick Baby, Paris, Editions de l'Olivier, 2012. Traduction de Gérard Henri.

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 00:01

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Fête du printemps, fête de la résurrection du Christ: amies visiteuses, amis visiteurs de ce blog, je vous souhaite une sainte et joyeuse fête de Pâques! Tous mes voeux vont aussi à celles et ceux qui vous sont chers.

 

Enfin, je vous souhaite le meilleur pour le printemps qui est en train d'éclore.

 

A bientôt, très bientôt même, pour de nouvelles aventures!

 

Source de l'image: ici.

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Publié par Daniel Fattore - dans Air du temps
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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 23:08

hebergeur imageIl fallait que la presse genevoise fasse une boulette... et que les amateurs de chausse-trapes en profitent: fixée à 18 heures par les participants, la dictée de l'Alliance française de Genève a été annoncée à 19 heures par les journaux. Doute affreux... l'organisatrice, Chrystel Girod, a décidé sans façons de proposer deux dictées mardi soir, au lieu d'une, au collège genevois Alice de Rivaz. Votre serviteur y était, comme il le laissait entendre ici...

 

... la dictée de l'Alliance française de Genève, troisième du nom, est une épreuve qui se mérite: localiser le collège est assez évident, mais trouver ensuite la salle a tout du jeu de piste, balisé par des panneaux fléchés. Quelques escaliers à descendre, et voici la salle... près de vingt personnes étaient là à dix-huit heures pour l'épreuve: des francophiles, pas forcément de langue maternelle française, de tous âges et de tous sexes. Les deux tiers d'entre eux (et elles) sont restés pour la deuxième dictée, embrayée à 19 heures. 

 

A mille lieues de l'esprit d'un Bernard Pivot, conçu comme piégeux et élitaire, l'objectif de l'épreuve de mardi était d'assurer un sans-faute sur un texte littéraire, puisé en l'occurrence dans "Claudine à l'école" de Colette. Du coup, le candidat à la dictée se retrouve face à un texte de niveau baccalauréat, sans difficulté bien voyante; mais c'est souvent dans les détails que se cache le diable de la langue française. Je crois cependant m'en être pas trop mal sorti - y compris si l'on tient compte des volontés de l'auteur. Tout au plus me tiendra-t-on rigueur de quelques majuscules discutables, voulues par Colette mais pas par l'Académie française, ou de quelques pluriels ambigus.

 

Chrystel Girod s'est, par ailleurs, amusée (beaucoup!) à rédiger des textes de quelques lignes, présentés comme des "bonus/malus" où un zéro faute permet de rattraper quelques erreurs dans la dictée proprement dite. Evidemment, deux tests ont été rédigés; j'ai trébuché une fois sur le premier (damned!), mais ne crois pas avoir fauté sur le second, ce qui devrait me valoir un petit bonus bienvenu: j'ai perçu le deuxième texte comme plus difficile que le premier, en raison des pluriels ambigus (et sans doute discutables: faut-il écrire "des quarts de fautes", comme le veut le corrigé, ou "des quarts de faute", comme le veut une logique qui admet qu'un quart de faute, c'est moins qu'une faute, ce qui appelle un singulier à "faute" même s'il y a plusieurs quarts? Ecrit-on "faut-il un S à trouvé" ou "faut-il un S à trouvés" - et lequel est le plus juste, du strict point de vue des règles du français?) qui truffaient son premier paragraphe.

 

D'apparence assez facile, les dictées de Genève, signées Colette, ont soulevé une difficulté cruciale et insurmontable pour le candidat: comment se mettre à la place de l'écrivain pour écrire juste? Et du point de vue du correcteur, faut-il considérer que l'écrivain a forcément raison ou admettre que d'autres lectures, également voire davantage correctes (selon les normes), sont possibles? Autant d'ambiguïtés que des auteurs de dictées tels que Bernard Pivot, Michel Courot, Jacqueline Bayol et d'autres (dont celui qui écrit ces lignes - quelques Stéphanois et Romontois en gardent un souvenir que j'espère bon) cherchent justement à éviter, de façon à ce que le candidat puisse concevoir pourquoi sa manière d'écrire est fausse. Ce qui amène une question provocatrice mais nécessaire: étant donné que rédiger une dictée implique pour son auteur de se soumettre à certaines contraintes, en vue d'obtenir un certain effet sur un public donné, la dictée ne pourrait-elle pas accéder au rang de genre littéraire?

 

Il est à noter, enfin, que l'épreuve a été menée de main de maître par Mme Chrystel Girod, qui a très bien joué son rôle de... maîtresse! Merci à elle, et bravo. Elle est également l'âme du concours de l'écrivain d'un jour - auquel j'ai participé il y a une dizaine d'années, et qui a vu le triomphe d'auteurs tels que Paule Mangeat. Et pour en revenir à la dictée, quels résultats? Selon l'expression consacrée, c'est une affaire à suivre... le temps de la correction!

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Publié par Daniel Fattore - dans Langue française
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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 21:46

hebergeur imageLu par Enivrez-Vous, Cherea, Le Déblocnot, Patrick, Regard Noir.

Lu dans le cadre du défi "Thriller" (pour les ambiances) et du "Défi des Mille"

 

Il paraît qu'Iceberg Slim est le proxénète le plus célèbre des Etats-Unis, et que c'est à son autobiographie "Pimp, mémoires d'un maquereau", parue en 1969 et livre de chevet de toute une génération de lecteurs, de rappeurs et d'écrivains (dont Sapphire, qui a signé la préface), qu'il le doit. Cet ouvrage relate vingt ans de la vie du personnage, une existence qui n'est pas de tout repos, et se pose en premier volume d'une "Trilogie du Ghetto" qui dépeint la vie de la pègre des Noirs, en gros de la Grande Dépression de 1929 aux années 1950/60. Paru en 1967 aux Etats-Unis, il ouvre aussi l'oeuvre littéraire d'Iceberg Slim.

 

"Pimp" est un témoignage qui a de quoi défriser le lecteur. Il dépeint une société raciste, sexiste, violente et vénale à travers le regard d'un personnage paradoxal, de très grande intelligence, étudiant contrarié par une nature qui le porte à l'argent facile et au proxénétisme, présenté comme une vocation et un métier, certes éprouvant, mais point sot. Vocation, ai-je dit: tout au long du roman, le lecteur a l'impression que le narrateur s'efforce de prouver qu'il est un bon mac et recherche les leçons des gens qui ont une plus grande expérience du métier que lui, tels que Sweet Jones, présenté comme un cador de la profession. Cela, sur la base de quelques règles simples, dont la principale: la prostituée doit avoir envie de coucher avec son maquereau, et celui-ci doit faire monter les enchères et rudoyer (les coups de pied dans le bas des reins ne sont pas rares) la fille pour la convaincre de faire le trottoir. 

 

Triple clivage

Tout fonctionne donc sur les rapports de force - le proxénète inversant à son profit celui qui prévaut entre la prostituée et son client. Le regard porté sur les femmes est pour le moins ambivalent, pour ne pas dire pis: uniquement désignée sous le nom de "pute", la prostituée (qui peut être volontaire - l'auteur évoque différents profils dans son récit) est ici condamnée à tapiner les deux tiers de la journée (c'est-à-dire environ 16 heures sur 24), et les objectifs financiers sont aussi chiffrés: pas moins de cent dollars par jour, à partager de façon à ce que la prostituée n'ait pas envie de changer de métier et que le maquereau puisse s'enrichir. En échange, ce dernier promet un soutien sans faille, par exemple en cas d'ennui avec la police. A noter, pour conclure, que le groupe de prostituées exploitées par le maquereau est désigné par le terme d'"écurie", qui ramène la femme au rang d'animal (pouliche?) de course.

 

Ce n'est là qu'un des clivages dépeints. Celui qui sépare le cave et l'affranchi en est un autre, le cave étant le gars normal, hors circuit criminel mais qui en profite, l'exemple étant le client. Celui-ci est vu comme une vache à lait, méprisable évidemment, et qu'il est possible d'escroquer au besoin - l'escroquerie étant cependant le domaine réservé du deuxième livre de la trilogie, "Trick Baby".

 

Enfin, la troisième grande séparation est celle qui passe entre les Blancs et les personnes de couleur: on est au temps de la ségrégation, qui n'empêche cependant pas des points de contact intéressés: le Blanc est détestable mais nanti, il faut donc s'en accommoder et en faire son miel. Les deux groupes paraissent, tout au long des pages, se regarder en chiens de faïence: le narrateur est conscient que le Blanc ne l'acceptera pas sans condition (idée des deux passeports: le passeport "couleur de peau" et le passeport "fric"); il comprend aussi qu'une passe avec un Blanc est plus lucrative, pour la fille, qu'une passe avec un Noir.

 

Une progression linéaire

En bon biographe, l'auteur relate aussi les moments marquants de son enfance mouvementée, faite de bonheurs et de traumatismes, y compris d'ordre sexuel. Le récit est linéaire; l'auteur s'y livre sans fard, relatant ses succès et ses revers. Ainsi sera-t-il question de cinq séjours en prison, tous différents les uns des autres; la scène d'évasion de l'une d'entre elles est relatée d'une manière romanesque particulièrement réussie, le suspens en prime. Quant à la peinture des lieux et du vécu, elle utilise quelques effets de réel bien placés pour partager l'horreur: cafards, odeurs de caca et de vomi, matons sadiques, etc.

 

Cela est contrebalancé par la représentation vie en liberté, plus alléchante. Le lecteur sera avant tout frappé par la citation constante des titres de chansons à la mode, qui suffisent à suggérer l'ambiance d'une époque. Et puis il y a la citation de marques: on voit certes passer une Longines sertie de diamants, mais surtout, l'auteur ne peut s'empêcher de nommer les modèles de ses voitures. Il suffit d'aller voir des photos en ligne de ces véhicules, de marques parfois disparues (Duesenberg, LaSalle) pour se sentir plonger dans une ambiance à la "Borsalino"... Enfin, il y a le fric, qui circule, va et vient, de manière dûment chiffrée, et qu'on a souvent en cash - le lecteur actuel pourra être frappé qu'on puisse conserver tant d'argent sur soi ou chez soi plutôt que de le confier à une banque. Mais la drogue (herbe, cocaïne, héroïne) se paie comptant aussi...

 

Ce récit d'un métier impitoyable, où l'on ne peut se fier à personne et où les trahisons sont monnaie courante, a certes ses longueurs; mais en fin de compte, le lecteur en ressort avec l'impression jouissive d'avoir découvert un monde en marge des lois (donc croustillant), présenté d'une manière violente et directe qui fait paraître douces les représentations que le cinéma peut offrir du milieu des truands américains. Cela, à travers le regard affûté d'un connaisseur qui se distingue par ailleurs par son bagout, connaît ascensions et chutes sociales avant de se ranger définitivement, après un séjour en prison qui l'a fait réfléchir.

 

Relevons enfin la qualité de la traduction de Jean-François Ménard, qui sait recréer le langage de la pègre sans forcer sur les artifices à la Michel Audiard, qui sonneraient de toutes façons faux dans un contexte américain. 

 

Iceberg Slim, Pimp, Paris, Editions de l'Olivier, 2013, traduction de Jean-François Ménard, préface de Sapphire.

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 19:00

hebergeur imageLe temps passe, c'est fou... et ça fait déjà cinq ans que ce blog existe, pour partager les plaisirs de la lecture, de la musique, de la bonne chère et du temps qui passe. Merci à vous toutes et tous de m'avoir suivi pendant tout ce temps, au fil de plus de mille billets. Et... à très bientôt pour de nouvelles aventures, ici même! D'ici là, santé! Et comme je ne me refais pas, au moment où ce billet paraîtra, je serai en train de participer à une dictée... 

 

Nota: en guise de séquence nostalgie, voici le lien direct vers les deux premiers billets de ce blog, datant du 26 mars 2008: Bienvenue chez Fattorius et Parce que l'Italie recèle d'excellents petits noirs bien corsés...

 

Source de l'image.

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Publié par Daniel Fattore - dans Air du temps
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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, AnkyaAzilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line]Chrestomanci, ChrysEdelwe, EmmaEsmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Printemps 74

 

À nouveau le printemps

sous la neige qui fond

sont apparus les premiers signes

carton gris

chiffons

lettres de rupture

baiser sur une carte à jouer

fête interrompue

boîte vide avec le bruit du vent

déchirure d'un tissu froissé

 

Entre les hauts murs

j'attends

statue au coeur froid

encore un mois de temps

pour que l'oeil remue

pour que la feuille se décolle de ma bouche

pour que la mouche sorte de ma narine

pour que ma langue lèche une larme caillée

 

Tout l'hiver

des chiens m'ont compissé

des gamins m'ont lapidé

 

Or voici

dans cette cour sordide

que s'avance

cheveux défaits

l'adolescente

elle a peint ses seins de graisse rouge

elle a fiché une perce-neige dans son cou

ses yeux sont deux fois plus grands que le soleil

elle a fendu sa bouche pour crier commodément

son ongle à son index est comme une larme

elle a tatoué ses mains

elle s'avance planant à vingt centimètres du sol

sa langue-clitoris

se pourlèche à regarder ma verge de pierre

 

Au sommet des murs

un choeur de mégères

scande le chant de la défloraison

on voit des têtes

comme des pommes sur une planche

et quand elles se penchent

leurs énormes mamelles

 

Je me lève de mon socle

glacé de tout l'hiver

elle m'attend bouche rouge

bouche couperet

 

Au sommet des murs les mégères sont saisies de transes

 

Ses yeux crient bleu

ils crient cravache

 

Une mégère tombe des murs

c'est en se penchant trop

 

Lettres de rupture

carton gris

la vierge crie

elle meurt dans mes bras de pierre

adieu adieu

m'ont dit ses yeux

je t'ai mordue au cou

je t'ai mordue au ventre

tu es marquée de mes dents

je t'ai mordue aux yeux

chiffons

lettres de rupture baiser sur une carte à jouer

boîte vide avec le bruit du vent

 

En haut des murs les mégères murmurent

 

Michel Viala (1933-), Poésie choisie, Orbe, Bernard Campiche, 2009.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 22:47

hebergeur imageLu par Mango.

 

Le lecteur qui ouvre le recueil de nouvelles "L'Exil et le royaume" d'Albert Camus est accueilli par un texte aux allures graves, intitulé d'une manière biblique "La Femme adultère". De la part d'un écrivain lambda, le lecteur eût attendu quelque histoire d'amour à trois, convenue, éventuellement campée dans un milieu bourgeois aux silences lourdement significatifs. Mais Albert Camus n'est pas un écrivain lambda... et il sait jouer avec les codes pour amener le lecteur à une conclusion inattendue. Je ne révèlerai pas cette dernière ici; mais le cheminement est captivant lui aussi, et c'est celui-ci que je vais évoquer.

 

J'ai déjà eu l'occasion de suggérer la thématique du sable qui sous-tend le recueil "L'Exil et le royaume" dans mon billet de l'autre jour, sur "Jonas". Ici, le sable est un élément concret avant tout. Dès les premières pages, cependant, l'auteur parvient à montrer une tempête de sable sans jamais prononcer le nom, préférant en dépeindre les effets d'une manière saisissante, en un exercice réussi de recréation. A partir de cette démonstration spectaculaire, l'auteur donne une certaine place au sable et à la poussière, dont il fait des éléments récurrents. Cette récurrence, évidente comme l'oeuf de Colomb, donne à penser au lecteur que le sable s'enfile partout dans l'Afrique du nord, comme il s'introduit partout dans la nouvelle. Le lecteur peut même aller jusqu'à penser qu'il y a un grain de sable dans le couple à travers lequel est vue l'action - minimale, soit dit en passant.

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Un couple, un homme et une femme donc. Et deux regards sur l'étranger, puisque les deux personnages sont des Français de France, installés en Algérie pour affaires, bien avant la décolonisation. Il est intéressant d'observer les regards de chaque personnage. L'homme, Marcel, a ainsi une approche strictement utilitariste et méprisante qui l'empêche, comme une paire d'oeillères rigides, de voir les éventuelles richesses des populations autochtones: au fond, pour lui, le bon Algérien est celui qui lui rapporte. Le lecteur peut avoir l'impression que la femme, Janine, voit plus loin; une impression confortée par l'observation approfondie des attitudes des personnages qui l'entourent. Cette impression est confortée aussi par le fait que, mise à l'écart des affaires, Janine se retrouve dans une situation propice à l'introspection, dont l'auteur fait son miel. Cet auteur place cependant dans la bouche de son personnage féminin quelques expressions qui ne trompent guère: si les raisons ne sont pas les mêmes, le sentiment à l'égard des populations indigènes ne diffère guère. Et si Janine voit plus large par moments, elle ne voit pas forcément plus loin.

 

Ainsi naît une vision ambivalente de l'exil, perçu comme quelque chose qui occupe et qui rapporte, mais aussi comme une source incessante de plaintes ("Quel pays!", laisse échapper Marcel, qui ne cache pas sa condescendance vis-à-vis du chauffeur du bus indigène du début). La présence de deux Français en Algérie peut aussi être lue comme la fable de deux personnages parfaitement insolubles dans leur nouvel environnement. Les aliments consommés en constituent une métaphore frappante: les Français mangent du porc et boivent du vin, aliments prohibés par les coutumes indigènes en Algérie. La réticence de Janine face à ces nourritures peut du reste être vue comme une image de sa proximité apparente avec les populations indigènes, par empathie; mais cela n'est qu'apparence, puisqu'elle en mange quand même. Le physique même de Janine fait contraste: elle est présentée comme bien en chair, face à des Algériens montrés dans toute leur maigreur. Enfin, seuls Janine et Marcel sont assez caractérisés pour qu'on se souvienne d'eux - ce sont des portraits nets peints sur un arrière-plan plus ou moins flou. Et si cette divergence de vues constituait un grain de sable dans leur relation? L'auteur ne le dit jamais expressément, mais le lecteur peut se poser la question.

 

On pourrait être tenté de se dire que la femme voit plus loin que l'homme, ou plutôt plus large; mais face aux populations indigènes, ni Janine ni Marcel ne parviennent à sortir de leurs schémas de pensée usuels de colonisateurs. C'est donc autrement que Janine va connaître l'adultère, en une fin de récit à la fois simple et éblouissante que seule Janine, certes imprégnée de préjugés mais capable de voir large plutôt que loin, est en mesure de mener. Sur un ton classique, l'auteur offre ici une ouverture épatante à un recueil de nouvelles qui ne l'est pas moins.

 

Tiré de Albert Camus, "L'exil et le royaume", Paris, Folio, 1981.

Lu dans le cadre des défis Albert Camus et Nouvelles.

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Publié par Daniel Fattore - dans Nouvelles
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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 00:01

hebergeur image"L'exil et le royaume", recueil de nouvelles d'Albert Camus, a occupé mes heures de lecture de cette fin de semaine. Plutôt que d'en faire une chronique synthétique qui sera forcément insuffisante, j'ai envie d'aborder de manière plus précise deux des six textes qui constituent cet ouvrage consacré au thème de l'exil. Le premier sera "Jonas ou l'artiste au travail". Nouvelle édifiante? Le titre le suggère, tant il paraît mettre en avant la valeur du travail, appuyée par le personnage de Jonas, homonyme d'un personnage de l'Ancien Testament - un verset du livre biblique de Jonas sert du reste d'exergue à la nouvelle.

 

Très vite, cependant, le lecteur se trouve plongé dans une démarche littéraire qui joue sur les antithèses et résonne d'une distanciation presque ironique, étonnante de la part de l'écrivain: on est loin de l'auteur de "La Peste" ou de "L'Etranger", et même du ton des autres nouvelles de "L'exil et le royaume". L'incipit annonce la couleur: "Gilbert Jonas, artiste peintre, croyait en son étoile." Peu de mots pour cerner le personnage et, surtout, l'enjeu de la nouvelle: Jonas construit son oeuvre sur ce qui lui vient, sans effort personnel, considérant ce qui lui advient comme bon, sans esprit critique. Autant dire, pour reprendre une image biblique, qu'il construit sur du sable plutôt que de croire en la solide valeur travail, qui fait le succès du personnage de Rateau - un nom antithétique, puisqu'il fait figure de personnage qui a travaillé et ne rate pas ("Rateau, qui réussissait, mais à la force du poignet..."), à défaut d'avoir connu un succès existentiel exceptionnellement brillant.

 

hebergeur imageBiblique, ai-je dit, suggérant un socle religieux à cette nouvelle. Le lecteur est autorisé à y penser, avec pertinence, surtout s'il songe à certaines dérives de la sainteté, et est conscient qu'il s'agit de dérives. On se laissera ainsi interpeller si l'on connaît la légende de Saint Nicolas de Flüe, qui vivait en ascète alors que sa famille pourvoyait à ses besoins, pour la plus grande gloire de Dieu. Cela, d'autant plus que Jonas, à l'instar de Nicolas de Flüe, s'est construit une soupente chez lui, pour se retirer des aléas du monde et se recentrer sur une passion qui confine à la manie. La figure de l'artiste est peut-être la métaphore de celle du saint; à ce régime, l'auteur demande à son lecteur quelle est la valeur d'une vocation, mystique ou artistique, si celle-ci perd de vue les réalités les plus concrètes, en l'espèce l'amour et le soutien dû à la famille. Pour appuyer ce trait, l'auteur n'hésite pas à faire de son artiste un homme volage et porté sur la boisson, surtout lorsqu'il est sur sa phase déclinante - lorsque l'édifice, construit sur le sable, menace ruine. Aveuglé par son art, qu'il proclame à sa façon et pratique finalement peu, n'a-t-il pas perdu de vue l'essentiel?

 

Reste que cette réaction extrême, chez l'auteur, peut être vue comme une réaction à un autre extrême, qui constitue un piège fatal pour l'artiste: celui de la distraction, du divertissement. Celui-ci prend la forme de tout un univers de sollicitateurs sans visage et sans nom, de toiles intrusives, exécutées par des zoïles, au sujet desquelles Jonas est obligé de se prononcer. L'auteur démontre le caractère insidieux de tout ce relationnel, forcément superficiel et fuyant (le sable! Celui qui vous glisse entre les doigts!). Plus: il met en scène un artiste qui, à force de répondre de manière creuse à des sollicitateurs sans talent, perd de vue son métier - à savoir l'essentiel, que ce soit à des fins alimentaires ou, par surcroît, pour conquérir la gloire de la postérité. Le fatras de son atelier-domicile, qui finit par envahir sa vie privée, fait ici figure d'encombrements empêchant Jonas de créer. Un empêchement contre lequel Jonas ne peut rien faire, prisonnier qu'il est de sa foi en sa bonne étoile. Une métaphore d'une religion castratrice? On peut y croire.

 

D'un strict point de vue narratif, l'auteur démontre avec sensibilité la montée d'un artiste qui flambe sans véritable raison et s'effondre parce qu'un jour, le masque est tombé. A ce titre, le fait de se planquer dans une soupente fait figure de dernier recours, de mort artistique qui précède le décès physique. Un décès dont l'ultime testament n'est rien d'autre qu'un tableau de Ben Vautier avant l'heure... ou qu'un génial "La société m'a tuer" griffonné sur une toile. Autant dire que si la nouvelle est édifiante, c'est par parfaite antithèse: au fond, on n'est pas artiste par l'étendue de son réseau, mais par la quantité et surtout la qualité de ce que l'on produit.

 

Tiré de Albert Camus, "L'exil et le royaume", Paris, Folio, 1981.

Lu dans le cadre des défis Albert Camus et Nouvelles.

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Publié par Daniel Fattore - dans Nouvelles
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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, AnkyaAzilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line]Chrestomanci, ChrysEdelwe, EmmaEsmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

À un vieil arbre

 

Tu réveilles en moi des souvenirs confus.

Je t'ai vu, n'est-ce pas ? moins triste et moins modeste.

Ta tête sous l'orage avait un noble geste,

Et l'amour se cachait dans tes rameaux touffus.

 

D'autres, autour de toi, comme de riches fûts,

Poussaient leurs troncs noueux vers la voûte céleste.

Ils sont tombés, et rien de leur beauté ne reste;

Et toi-même, aujourd'hui, sait-on ce que tu fus ?

 

Ô vieil arbre tremblant dans ton écorce grise;

Sens-tu couler encore une sève qui grise ?

Les oiseaux chantent-ils sur tes rameaux gercés ?

 

Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine,

Et, pour tromper l'ennui dont ma pauvre âme est pleine,

J'aime à me souvenir des nids que j'ai bercés.

 

Pamphile Lemay (1837-1918), Gouttelettes. Source: Francité.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 19:37

hebergeur imageLu par Bouquinovore, Jules, La Fleur des mots, La Livrophile.

Merci à Claire Thévenau et aux éditions Albin Michel pour l'envoi.

 

"On n'est pas sérieux quand on a quarante ans", dit le bandeau qui entoure "Je nous trouve beaux", le dernier roman de Cyril Montana. Ecrit à la première personne, ce roman fort aéré aux allures de récit sur la recherche de repères s'avère très vivant et dynamique, ce qui fait qu'on le dévore.

 

Roman, vraiment? Le lecteur ne va pas découvrir ici une histoire bien structurée avec un début, un milieu et un dénouement au sens classique. Au contraire, ce sont surtout des instants de vie qu'il va lire, instants qui dessinent le portrait paradoxal d'un homme accompli, qui mène bien sa barque, tout en paraissant singulièrement immature par certains aspects. Cela commence très fort avec un premier chapitre consacré à un séjour incognito chez les francs-maçons. Le caractère extérieur du narrateur (qui n'est pas initié et n'aurait donc pas dû être là) constitue une démystification en règle de cette société discrète: comme le décorum qu'il découvre là n'a pas de sens pour lui, le narrateur peut en débattre librement et ne se prive pas d'en parler en termes dépréciatifs, renvoyant de la société maçonnique dépeinte l'image d'une bande de joyeux fêtards.

 

Scènes de vie donc. L'adultère est présent, et dans le cas de l'affaire Vanessa, le lecteur est mis en présence d'un fiasco vaudevillesque - un côté vaudeville pleinement assumé, le côté canaille en plus. Au fil des pages, affleure du reste la question de savoir ce qu'est vraiment tromper: est-ce une affaire de coeur ou une question physique? Et jusqu'où peut-on aller sans qu'on puisse dire qu'on trompe sa conjointe? Manque de repères, pourrait-on penser.

 

Cela, non sans raison: issu d'un milieu soixante-huitard dépeint selon tous les clichés du genre (en particulier la permissivité), le narrateur se trouve en recherche constante de repères solides tels que le scoutisme peut en donner: des règles, un uniforme, des grades. Et à quarante ans, il se retrouve élément ordinaire, parfaitement consentant, du système consumériste qui nous entoure. Cela dit, le personnage adulte dépeint s'avère désireux d'exercer une certaine autorité, sans forcément savoir comment procéder - que l'on pense à sa tentation, récurrente, de mettre une claque à l'un ou l'autre de ses enfants. Il ne passera jamais à l'acte...

 

... les enfants sont cependant le prétexte à la rédaction de scènes pleines de tendresse, qui tranchent avec d'autres scènes plus canailles, en particulier lorsqu'il est question des collègues comme Michel, le requin de l'immobilier. Les chapitres "La grande cabane" ou "La fugue" sont à ce titre fort réussis, dépeignant des scènes où le narrateur joue, à sa manière, son rôle de père, parfois perdu (que faire lorsqu'un enfant fugue sans fuguer?), parfois disposé à négocier à l'heure du sommeil, dont les rituels, tout comme d'ailleurs le poulet grillé du dimanche, semblent entrer dans la dynamique de recherche de repères du narrateur. Une recherche qui n'est pas sans rappeler celle du lecteur, parfois, lorsqu'il affronte un monde qui paraît, à certains égards, avoir perdu les siens.

 

Cyril Montana, Je nous trouve beaux, Paris, Albin Michel, 2013.

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