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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 20:05

hebergeur imageDéfis Thrillers et Nouvelles.

 

Ils s'y sont mis à vingt. Présenté et chapeauté par l'écrivain et médecin Martin Winckler, le recueil de nouvelles "Noirs scalpels" est un collectif qui mérite qu'on s'y arrête: les écrivains qu'il réunit sont tous talentueux, et l'ouvrage offre un point de vue neuf sur la littérature policière française liée à un thème précis - en l'occurrence le monde médical. Auteurs en début de carrière ou écrivains chevronnés, chacun des contributeurs fait entendre ici une musique personnelle et offre un aperçu d'un véritable univers littéraire.

 

Martin Winckler a su agencer ses nouvelles en un certain crescendo. "Mauvaise nouvelle" de Pierre Bordage ouvre ainsi le bal en présentant une forme archétypique de la nouvelle noire - sa structure est très directe, sans contours, et, à ce titre, elle est exemplaire, comme peut l'être l'exposition du thème musical d'une série de variations. Les deux nouvelles suivantes respectent une structure similaire, cruellement mise en évidence par la brièveté de la forme de la nouvelle, au risque d'ennuyer un peu un lecteur qui aura l'impression que c'est tout le temps pareil. Cela dit, les nouvelles signées Frédéric H. Fajardie et Ayerdhal ne manquent pas d'originalité: la première exploite de façon crédible une "arme du crime" profondément originale dans le contexte des guerres napoléoniennes, et Ayerdhal, par contraste, plonge son lecteur dans un futur cryogénique.

 

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Plus encore que la diversité des intrigues (même si celle-ci est avérée), le lecteur va goûter la variété des voix de ce recueil: l'auteur a réuni dans "Noirs scalpels" des auteurs à l'écriture fortement personnelle. En ce qui concerne la recréation d'une musique de la langue, la palme revient peut-être à la nouvelle "Bombe chelle" de Marie Raspberry, qui exploite de manière retorse les ressources des implants mammaires. Ses phrases sont pétries de mots dont les sonorités s'approchent et s'attirent de façon ludique, créant un charme particulier au québécisme assumé. Le sujet de "Bombe chelle" n'est d'ailleurs pas sans rappeler une nouvelle de Carlo Ammaniti, publiée dans "Petits crimes italiens" - mon premier billet de blog, ce qui ne me rajeunit pas...

 

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Mine de rien, ces nouvelles noires abordent aussi certaines questions éthiques, professionnelles et sociales, relatives à la médecine. Le serment d'Hippocrate est cité, la question de la misère est évoquée par "Le Serrement d'Hippocrate" de Jérôme Leroy (qu'on lit sur Causeur), et la question de l'écoute et du statut du médecin est au coeur de "Bienvenue au club" de Bruno Schebert, texte qui conclut le recueil à la façon d'un pied de nez à Martin Winckler. "Vincent Moranne, réanimateur" de Christian Lehmann évoque la hiérarchie des urgences médicales et suggère certains arcanes de la médecine, tels que le bon usage d'un défibrillateur. Cela, à partir d'une idée mal connue: "Si vous arrachez un coeur de poulet et que vous le plongez dans une solution saline, il va continuer à battre pendant plusieurs heures. C'est bien la preuve que le muscle cardiaque renferme son propre système électrique, qui, bien que dépendant d'influences extérieures, comme le taux d'adrénaline dans le sang par exemple, peut fonctionner en autarcie." Apparemment valable pour l'humain aussi...

 

Enfin, les maîtres de la littérature policière sont mis à l'honneur, surtout s'ils touchent à la médecine - à ce titre, Sherlock Holmes et le docteur Watson trouvent une place honorable. Il est également fait référence à l'actualité: le fantôme d'Al-Qaïda plane sur "Le Chirurgien d'Al-Qaïda" de Claude Godfryd, et "J'irai comme un cheval mort" de Michel de Pracontal évoque, en un contrepoint parfaitement minuté (tout se joue en moins de dix secondes, comme en un cent mètres olympique), la rivalité qui oppose les sprinters Ben Johnson et Carl Lewis. Qui est champion du dopage? Il y a aussi, bien sûr, de l'humour, de l'érotisme (Nicolas d'Estienne d'Orves signe par exemple un joli "Ma petite gymnote", baigné (!) d'une passion troublante et débridée) et du suspens tous azimuts. Le droit lui-même a sa place ici ("Ne dites jamais 33" de René Renouven), de même que les tentatives de crimes parfaits.

 

Vingt nouvelles et autant de voix originales, évocatrices d'un monde plus vaste qu'il n'y paraît: après avoir lu "Noirs scalpels", allez-vous considérer votre médecin de la même manière? Force est de constater que la lecture de ce recueil est plus roborative et captivante que l'étude d'une ordonnance médicale...

 

Collectif, Noirs scalpels, Paris, Le Cherche Midi, 2005.

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 22:29

hebergeur imageLu par Antoine, David, Emi Dreams Up, Géraldine, Jean-Luc Raymond, La Plume et la Page, Luocine, Mange-Lis-Aime.


 

Vous vous posez des questions? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls. Mais dans son deuxième roman, « Oui, mais quelle est la question? », Bernard Pivot va jusqu’à ériger la manie des questions en maladie. Cela, au travers d’un personnage de fiction nommé Adam Hitch, qui pourrait bien être le double littéraire de Bernard Pivot lui-même: les biographies des deux entités ont des convergences troublantes.


 

Dans tout ce roman, il sera donc question de... questions. L’auteur fait largement le tour de son sujet. Au degré zéro, il met en scène un personnage qui ne peut s’empêcher de poser des questions à son entourage, y compris à ses nombreuses conquêtes féminines. Quitte à mettre les pieds dans le plat... Évidemment, quelques jeux de mots relatifs à la polysémie du mot « question » en français affleurent. Et sachant qu’il a affaire à un journaliste, le lecteur peut légitimement se demander ce que l’auteur, lui-même spécialiste de l’interview, a mis de lui-même dans ce personnage d’Adam Hitch. Question ultime, mais aussi question favorite adressée au lecteur par tout auteur d’autofiction qui se respecte.


 

Si l’auteur relate de nombreuses péripéties au gré de chapitres courts qu’on lit sans peine, il glisse aussi quelques commentaires personnels sur les questions. Il sera donc question du pouvoir que les questions donnent à celui qui les pose et, à ce titre, le chapitre mettant en scène le narrateur dans le confessionnal est emblématique – d’autant plus qu’il arrive au début du livre. Les journalistes goûteront par ailleurs les quelques mots que l’auteur consacre à leur métier, qui est aussi un peu le sien. Plus loin, l’apprenti intervieweur découvrira quelques utiles secrets du métier. Un métier qui n’est pas sans limites, le narrateur l’apprendra en interrogeant indûment les parents d’une amie, héritiers de collabos.


 

Enfin, le lecteur de « Oui, mais quelle est la question ? » va découvrir un ouvrage qui saura l’interpeller. Certes, il y a ce narrateur qui relate ses hauts et ses bas, de façon globalement fort linéaire. Il pourrait en résulter un certain ennui ; l’auteur y remédie en jouant la carte du plaisir des mots. Et là, c’est un festival : l’auteur pioche son vocabulaire dans tous les niveaux de langage, se montre accueillant. La musique qui émane de ce livre s’avère donc agréable à écouter ; elle roule d’une question à l’autre, doucement mais sans relâche. Ce que suggère l’abondance de points d’interrogation dans ce roman, dès l’incipit, comme il faut s’y attendre : « Comment aurais-je pu imaginer que poser des questions pour gagner ma vie allait me la compliquer, et même, souvent, me la rendre infernale ? »

 

Bernard Pivot, Oui, mais quelle est la question ? Paris, NiL, 2012.

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 22:09

DEFIMILLE photo DEFIMILLE_zpse001ebab.jpgÉléa revient avec Maxime Chattam dans le cadre du Défi des Mille! Elle donne un avis très favorable sur "Objectif: Europe". Il est possible de le découvrir ici:

 

http://romans-au-bord-de-l-eau.over-blog.com/article-objectif-europe-120710088.html

 

Merci pour cette participation - et à qui le tour?

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 19:14

hebergeur imageClaudette Oriol-Boyer et Tiina l'ont aussi lu.

Lu dans le cadre du défi Premier roman.

Le site du livre et de l'auteur.

Le site de l'éditeur.

 

Un regard rare sur un métier méconnu: tel est le projet littéraire qui sous-tend "Entre deux voix", premier roman de Jenny Sigot Müller. Elle-même interprète de conférence, elle propose avec cet ouvrage une tranche de vécu qui sonne vrai. Il s'agit aussi d'un véritable roman, plutôt que d'un journal, comme le suggère le sous-titre: "journal d'une jeune interprète de conférence".

 

Ce roman s'ouvre, comme de juste, sur la première prestation d'interprète de la narratrice, Sonia Clancy. L'auteur montre que tout se met en place en coulisses, comme si le roman se préparait pour accueillir son lectorat. Comme un premier chapitre a aussi une fonction d'exposition, l'auteur a pris soin de placer également l'antagoniste de sa narratrice, c'est-à-dire, au sens le plus strict, la méchante de l'histoire, à côté d'elle dans une cabine d'interprétation. Celle-ci est sans doute le seul personnage de premier plan à ne pas être nommé, comme si la narratrice souhaitait oublier ce mauvais souvenir qui va la poursuivre tout au long des deux cents pages de ce petit livre.

 

Les dessous du métier de l'interprétation sont présentés sans pesanteur, sans jamais verser dans le didactisme ennuyeux. On découvre donc les petites manies des interprètes (de quel côté interpréter? eau plate ou eau gazeuse? comment vivre une interprétation sur un sujet qui ne vous plaît pas?). L'auteure présente aussi les voyages à l'étranger (Bruxelles, Hanovre), suggérant l'émerveillement, mais aussi la lassitude qu'ils peuvent engendrer - surtout quand on n'en connaît que les grands hôtels et les salles de congrès. Très logiquement, l'auteur ne s'appesantit jamais sur des détails touristiques, son propos étant de témoigner d'un métier.

 

Il y a d'ailleurs aussi une certaine vision de la profession d'interprète qui transparaît au fil des pages, faite de sérieux (lorsqu'on a accepté une mission, on ne se désiste pas pour une mission plus intéressante), de goût du choix du mot juste et de la bonne intonation qui souligne le sens et, globalement, d'un intérêt marqué pour une activité dont le produit est en général fugace. Citant un professeur de la narratrice, une phrase donne une idée de ce que peut être l'interprétation: "Ne perdez jamais confiance. Persévérez. Persévérez encore et toujours. Vous ne serez jamais les spécialistes qui vous écoutent, mais vous maîtrisez les langues et façonnez les discours comme les artisans travaillent l'or. Soyez conscients de votre privilège. Le reste n'est que travail, alors travaillez autant que vous le pouvez."

 

Enfin, il y a l'entourage: la sollicitude des collègues masculins et de certains congressistes qu'on finit par connaître personnellement, la complicité avec les interprètes femmes, mais aussi les inimitiés. L'antagoniste déjà mentionnée sert de fil rouge peu aimable, puisqu'elle suggère qu'il peut aussi y avoir du mobbing dans un métier où la concurrence entre collègues est rude et où le manque de sérieux est immédiatement sanctionné par la disqualification.

 

Quelques mots sur l'écriture, enfin. Fluide et directe, elle ne réserve guère de surprises, et l'action respecte la chronologie. Pour cela sans doute, ce livre se lit avec une grande facilité, ce qui fait que le lecteur ne fera qu'une bouchée de ses deux cents pages. Cela, d'autant plus qu'il y a une volonté marquée de rester accessible. On le conseillera à toute personne intéressée par ce métier, que ce soit par curiosité ou par vocation. "Entre deux voix" en étant à sa deuxième édition, d'ailleurs, il semble qu'il ait d'ores et déjà trouvé son public.

 

Jenny Sigot Müller, Entre deux voix, Sainte-Croix, Mon Village, 2012.

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Mickey Maousse

 

J'ai un Mickey Maousse
Un gourdin dans sa housse
Et quand tu le secousses
Il mousse
J'ai un Mickey Maousse
Une espèce de pousse
De bambou dans sa brousse
Qui pousse

 

J'ai un Mickey Maousse
Un gourdin dans sa housse
Et quand tu le secousses
Il mousse
J'ai un Mickey Maousse
De quatre pieds six pouces
Qui fiche aux blondes aux rousses
La frousse

 

J'ai un Mickey Maousse
Un gourdin dans sa housse
Et quand tu le secousses
Il mousse
J'ai un Mickey Maousse
Une paire de pamplemousses
En avant toutes et tous
Je pousse

 

Serge Gainsbourg (1928-1991).

 

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12 octobre 2013 6 12 /10 /octobre /2013 21:19

hebergeur imageLu par Extravagant, Fantasia, Goutte, Hélène, La Fabrique à rêves, Marie H., Moon, Otium, Paul P., Sandrine, Sophie, Thaïssou.

Le site de Christophe Léon.

 

Un père divorcé emmène son fils à la campagne. Ambiance tendue, accident, fuite du père en voiture, avec le fils... un chapitre court et tout démarre. "Délit de fuite" est un excellent roman jeunesse signé Christophe Léon. Il est bien écrit, solidement construit et aborde des thèmes peu évidents mais qui concernent les adolescents, qui sont le public visé par ce livre.

 

Côté écriture, le lecteur appréciera la construction à deux points de vue: celui de Sébastien, fils du père qui commet le délit de fuite, et celui de Loïc, fils de la victime - une femme, qui perdra la mémoire des suites de l'accident. Ces deux points de vue s'expriment en alternance stricte, et se distinguent par l'utilisation du "je" pour Sébastien et par le "tu" pour Loïc. Ce sont deux manières d'interpeller le lecteur. La troisième personne du singulier interviendra dès lors que les deux garçons vont se rencontrer et s'apprécier.

 

L'auteur a aussi un sens du rythme. On goûte ses successions de phrases sans verbe, qui recréent un stress, une tension dans le récit et l'accélèrent. D'une manière générale, l'écriture est du reste fluide, sans fioriture, et appelle une lecture rapide: ça se dévore.

 

Et mine de rien, les thèmes abordés n'ont rien de facile: autour de l'adolescence, il y a l'école, l'alcoolisme, le divorce, la perte d'êtres chers, le fait d'assumer ou non, le handicap... En contrepoint, les scènes situées dans la nature, en particulier la partie de pêche, constituent des contrepoints qui peuvent paraître reposants. Naturellement, la relation, marquée par un désenchantement brutal, entre un fils et un père qui s'avère lâche occupe le coeur de ce roman: comment se positionner? On sent que Sébastien se cherche, et recherche l'épreuve de force avec son père. Du reste, les existences de tous les personnages se trouvent chamboulées par l'accident, d'une manière ou d'une autre. L'auteur les laisse évoluer...

 

... et boucle sur une fin ouverte. "Délit de fuite" est un roman intelligent, nerveux, tout en tensions, qui se dévore certes, mais donne aussi à réfléchir sur quelques thèmes et situations difficiles.

 

Christophe Léon, Délit de fuite, Genève, La Joie de lire, 2011.

 

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 21:13

hebergeur imageLu par Fragments du paradis.

Lu pour les défis Rentrée littéraire, Littérature belge et Nouvelles.

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi de ce recueil! 

 

Ces personnages nous ressemblent. Ils sont issus d'un quotidien que nous, humbles lecteurs, connaissons et vivons. Agnès Dumont offre, avec "Mola mola", un recueil de nouvelles qui met en scène des personnages tout à fait ordinaires, dans des décors qui ne le sont pas moins. Cela, avec un penchant pour les personnages de grand âge.

 

Le décor, d'abord: l'environnement liégeois est omniprésent, certes, si l'on excepte la nouvelle qui conclut ce livre et lui donne son titre, "Mola mola" - et qui met en scène, entre autres, un poisson-lune lisboète. La ville de Liège n'est cependant jamais dépeinte à fond, si ce n'est par quelques traits ayant la rapidité d'une esquisse, d'un coup de crayon. C'est largement assez pour assurer un ancrage belge minimal; et cela permet à n'importe quel lecteur francophone, qu'il soit de Fribourg, de Montréal ou de Paris (voire de Dakar) de se sentir chez lui.

 

De même, les personnages des nouvelles de "Mola mola" sont très ordinaires et, de ce fait, suscitent l'empathie. Le lecteur relève cependant un penchant régulier pour les personnages âgés. L'auteur s'aventure ainsi dans les foyers qui accueillent les aînés, mais aussi dans les appartements des banlieues. Il y a de quoi sourire, par exemple, en découvrant la destinée de JR, à savoir Jeanne Rose, une vieille dame qui a découvert les ivresses de la kleptomanie. Ce personnage est certes attachant; mais en lui donnant le nom du "méchant" de Dallas, l'auteur souligne, en exploitant les références d'un divertissement connu de tous, son côté ambivalent. Et elle interroge le lecteur: comment, tu vas te mettre du côté de la voleuse?

 

Mine de rien, les nouvelles de ce recueil jouent le jeu de l'expérience littéraire, un jeu auquel la brièveté du genre se prête particulièrement bien. "Jeanne", deuxième nouvelle de l'ouvrage, est à ce titre un fort beau dialogue de sourds, d'autant plus terrible qu'il intervient en famille, entre personnes de générations différentes. Les italiques guident le lecteur, jusqu'à une issue définitive, bien imbibée d'alcool pour faire bon poids: "Et ça, plutôt mourir!".

 

Il y a aussi des épisodes spécialement touchants, comme "Khadja Nin", où l'on se demande s'il va se passer autre chose que l'arrivée d'une fille adoptive dans son nouveau foyer - une attente attisée par quelques éléments qui, bien mis en avant, vont intriguer le lecteur. Mais non: le procédé est éminemment déceptif. Tout au plus relève-t-on ici la mise en place des rapports de force qu'induit cette arrivée, et l'étrangeté d'un accueil conçu comme festif, pour la fille qui arrive du Burundi et se réjouit plus d'un biscuit offert que de l'éclairage du jardin. A l'instar de cette nouvelle, les textes de ce recueil constituent essentiellement des tranches de vie, des morceaux d'existence insignifiants dans l'absolu, mais qui, pour les personnages, revêtent une certaine importance, pour ne pas dire une importance certaine. Un peu comme ces tranches de vie que nous vivons tous, avec leurs espoirs et leurs fausses notes.

 

Une peinture de l'ordinaire: c'est peut-être ainsi qu'Agnès Dumont et "Mola mola" sauront séduire le lecteur. Le tout est baigné par les accents de Frank Sinatra, Jeanne Moreau ou Khadja Nin, voire Vincent Delerm - autant de musiques ordinaires, pour ne pas dire "mainstream", qui parlent à tout un chacun. Peindre le monde de tout le monde, tout en y recherchant le peu d'exceptionnel qu'il revêt, le pâle éclat d'un diamant perdu dans le fumier d'un quotidien banal? Telle est la démarche de l'auteur. Et c'est réussi.

 

Agnès Dumont, Mola mola, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2013.

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 20:41

hebergeur imageAprès La Montée des eaux et Le Ciel pour mémoire, Thomas B. Reverdy a offert, en 2008, un roman qui conclut une sorte de trilogie mémorielle. Son titre? "Les derniers feux". J'avoue avoir commencé par ce dernier ouvrage, paru en 2008. Il m'a donc peut-être manqué quelques éléments pour tout comprendre; sans doute que les "derniers feux" présentent un lien avec la "montée des eaux" - un lien paradoxal peut-être, puisque l'eau et le feu ne s'épousent guère. Mais l'essentiel a été pour moi, au fil des pages de ce court roman, de découvrir la personnalité d'un écrivain...

 

... un écrivain qui sait lancer son sujet en une seule phrase, celle qui constitue l'incipit: "Je suis venu à l'enterrement de mon père pour constater qu'il était mort, pour le tuer en quelque sorte." Tout cela trouve sa confirmation dans la suite du roman, qui évoque une vie de famille parfois complexe. Et puis, l'idée de tuer le père, proposée ici au sens le plus propre qui soit, est un classique dès lors qu'on songe à son sens symbolique. Elle trouve ici tout son sens dans le fait que le narrateur, baladé dans le sud de la France par un périple foisonnant, va prendre ses distances avec son enfance, sa jeunesse, afin de trouver sa propre voie.

 

Il est intéressant, dès lors, d'observer la structure de la première partie de ce roman - première à suivre le prologue. Par cercles concentriques, le lecteur est invité à faire connaissance avec l'entourage du narrateur, puis à découvrir quelques objets anciens mais significatifs: des photos par exemple, ou une maison qu'il faudra bien vendre. Des événements anciens sont également évoqués, telle la production quasi industrielle, éprouvante, de fromages. Ce premier chapitre s'achève sur une finale en apnée, faite d'un long paragraphe où reviennent certains démons du passé et des objets pour le moins hétéroclites - comme si la mémoire avait ses propres règles de sélection. Ce qui est le cas...

 

Le deuxième chapitre, en fait une deuxième séquence, s'avère active, et fortement arrosée, ce qu'annonce la première partie. Le dynamisme des déplacements, marqué par l'indication des villes traversées (il est question de Limoges), se trouve dopé par l'absorption d'alcool entre amis. Leur présence donne un prétexte pour leur donner une présence, une épaisseur.

 

La troisième partie revient sur l'idée de "tuer le père", d'une manière différente. Une phrase est importante ici, au début de cette séquence, dans la mesure où elle représente un écho fort à l'incipit, qui se trouve ainsi confirmé: "Je suis venu à l'enterrement de mon père pour constater que j'étais mort, pour me tuer en quelque sorte." Et progressivement, c'est face à la tombe qu'on se retrouve. Un jeu de regards manqué, entre autres, suffit cependant à dire au lecteur que le narrateur est passé à autre chose, qu'il a fait son deuil d'une famille qui, d'emblée, lui échappait. Dès lors, l'épilogue, description d'une certaine nature, devient le reflet d'un avenir vierge pour le narrateur.

 

On retrouve, au fil de la narration, les noms de "Thomas" et "Reverdy". Ainsi l'auteur évoque-t-il, pour lire ce roman, la piste de l'autofiction. Il suggère cependant l'inverse, en insistant sur le fait que "Les derniers feux" est un roman (page de garde). Que croire? L'essentiel, pour le lecteur qui goûte les proses denses qui se détaillent en longs paragraphes aux dialogues rares et apprécie les jeux de masques des écrivains, est sans doute ici de pénétrer un personnage profondément humain, avec ses forces et ses limites. Et d'embarquer avec lui dans un tour de France en voiture qui, peut-être, le rendra meilleur à coups de rasades de vin dégustées au goulot.

 

Thomas B. Reverdy, Les derniers feux, Paris, Seuil, 2008.

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 07:43

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Le Secret

 

En cette noire extrémité des temps

un enfant d'air, de brume et de soleil

a chuchoté mystérieusement

quatre mots bleus dans l'oreille du ciel.

 

Survint l'étoile, tisseuse de paix

et gardienne de l'amour essentiel;

pour l'enfant, elle déposa en secret

dans ses mains ouvertes: quatre mots de miel.

 

En cette brève extrémité des temps

un enfant d'air, de brume et de soleil,

joyeux, a marmonné tout doucement

quatre mots d'or dans l'oreille du ciel.

 

Amalita Hess, Des étoiles sous tes semelles, Fribourg, éditions du Cassetin, 1994.

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 19:22

hebergeur imageLu par Antigone, Blablablamia, Bouquinovore, Cathulu, Clara, Cunéipage, Des mots sur des pages, Emmanuel Gedouin, Fanny Bleichner, Jostein, Kathel, Ménagère trentenaire, Rana Toad, Saefiel, Serendipity, Sophie (qui tient le défi de la rentrée littéraire, auquel ce livre s'intègre).

 

Dudek, ça veut dire "vingt" en espéranto. Sachant cela, ça fait un certain temps que j'avais repéré Arnaud Dudek, cet écrivain qui, par son nom de famille, m'a fait penser à ma tentative d'apprendre cette langue universelle, il y a vingt ans de cela. Mieux que de l'innovation linguistique de Ludwig Zamenhof, je me souviens des deux fort bonnes nouvelles qu'Arnaud Dudek a publiées naguère aux éditions du Fil à plomb. Je me souviens aussi, mais c'est plus gênant puisque je ne l'ai pas encore lu, d'un de ses ouvrages, reçu en pdf... Du coup, lorsque Babelio s'est présenté avec "Les Fuyants" pour un nouveau partenariat "Masse critique" (merci à ce site et aux éditions Alma pour l'envoi!), je l'ai choisi. Histoire de découvrir enfin l'Arnaud Dudek romancier, après avoir fait connaissance de l'Arnaud Dudek nouvelliste.

 

"Les Fuyants" est donc un roman sur la fuite. D'emblée, l'auteur évoque la fuite suprême, à travers le suicide de David Hintel: autant frapper fort dès le début. Comme c'est une affaire de famille, ce roman met avant tout en scène quatre personnages, tous masculins, qui donnent l'impression de fuir quelque chose: un jeune homme s'évade dans les jeux vidéo et le hacking, un homme d'âge mûr cherche à échapper à la responsabilité amoureuse. Enfin, le sport n'est-il pas une forme d'évasion? Dès lors, ce personnage de marcheur de fond paraît lui aussi fuir quelque chose, au rythme de foulées conformes au règlement. A croire que les hommes sont lâches, entre autres face à des femmes qui, comme la jeune Marie, ne demandent qu'à s'engager! A force pourtant, on se retrouve - et l'auteur parvient à renouer, en fin de roman, les liens qui rapprochent ces "fuyants". Ses adjuvants? Un carnet de notes retrouvé, par exemple.

 

La fuite? Qui, parmi vous, lectrices et lecteurs, n'y a jamais songé, n'y a jamais succombé? En nommant "Hintel" la famille dont il décrit les vicissitudes, l'auteur se montre habile dans l'art des noms à sens multiples. Associé à des prénoms tels que Jacob ou Esther, ce nom de famille fait penser à la judéité; mais cette piste, jamais exploitée dans le roman, est un leurre. Un sens est mieux exploité, et c'est celui de l'homonymie avec Intel, marque de processeurs. Il est vrai que l'un des personnages fait commerce d'ordinateurs, et que le rapprochement constitue un gag. Enfin et surtout, Hintel, pour de nombreux locuteurs francophones, se lit comme Untel. Une manière comme une autre de mettre l'accent sur le caractère très ordinaire des gens mis en scène, et donc de les rapprocher du lectorat. Cela, jusqu'à un certain point: on peut aller jusqu'à dire que cette "ordinarité" elle-même rend la famille Hintel fuyante aux yeux du lecteur, et confirme le caractère d'anti-héros de ses membres masculins.

 

Et puis il y a aussi, dans toute la première partie de ce court roman, un procédé très séduisant qui signale un talent certain pour les transitions douces: chaque début de chapitre rappelle la fin du chapitre précédent par l'utilisation d'un mot identique ou, à tout le moins, d'un mot d'un champ lexical connexe. Le lecteur a ainsi une impression de fondu enchaîné. Celle-ci disparaît dans la deuxième partie, qui s'avère moins onctueuse: l'auteur y cite des courriers électroniques, les chapitres se succèdent de manière plus abrupte - dans les 27 dernières pages de ce roman, on est ailleurs. C'est paradoxal, d'ailleurs, dans la mesure où ce sont des pages où l'on tend à se rapprocher.

 

Tout cela pour relater un peu des heurs et malheurs d'une famille et de quelques personnes proches. On pourrait réfléchir encore au sens que peut avoir le rappel régulier des lèvres de quelques personnages féminins: sans lèvres comme Marie, sont-elles sans paroles? Pas sûr. Sur une bonne centaine de pages, Arnaud Dudek fait ici la preuve qu'il sait construire un roman fort riche sous les dehors anodins, voire communs, de la relation de vies (infra-)ordinaires - celles d'un agent technique, d'un marchand d'ordinateurs, d'un jeune hacker. Le tout, dans des lieux si ordinaires qu'il ne vaut pas la peine de les nommer. Alors... vingt sur vingt!

 

Arnaud Dudek, Les Fuyants, Paris, Alma, 2013.

tous les livres sur Babelio.com

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