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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 19:07

hebergeur imageLu dans le cadre des défis Rentrée littéraire, Thrillers et Vivent nos régions.

Le site de l'éditeur.

 

Sébastien Bouchery est un écrivain et éditeur stéphanois qui possède une expérience certaine du thriller sanglant et inventif. Il en avait donné la preuve l'an dernier avec "Raklur", dont je vous avais parlé. Force est de constater à présent qu'avec "Ma vie avec la mort", cet auteur va encore plus loin, sous plus d'un aspect.

 

Un mieux indéniable de la part de l'éditeur

Globalement et par rapport à "Raklur", le lecteur va se retrouver ici avec un roman d'atmosphère, plus resserré sur quelques bonnes idées: bienvenue la tension palpable, et exit les personnages hauts en couleur tels que la critique gastronomique anthropophage ou le médecin légiste nécrophile! Reste que Max, le légiste mis en scène ici, reste un personnage fascinant. Chouette: c'est lui que le lecteur va suivre.

 

hebergeur imageDu côté du travail éditorial aussi, il y a un mieux: "Ma vie avec la mort" comprend beaucoup moins de coquilles et de soucis typographiques que "Raklur", et son écriture soignée permet une meilleure visualisation de ce qui se passe. Tout bénéfice pour l'agrément du lecteur!

 

Et puis il y a le double sens du titre: en sa qualité de médecin légiste, Max est habitué à côtoyer le versant maîtrisé de la mort chaque jour de sa vie professionnelle. Que va-t-il lui arriver lorsqu'il va devoir vivre au quotidien avec une menace de mort directe, sans qu'il ne puisse guère la maîtriser?

 

Un exercice d'équilibriste

hebergeur imageJ'ai dit que l'auteur était inventif. Il a réussi à créer un personnage de criminel particulièrement odieux, le Taxidermiste, qui, comme son nom l'indique, fourre de la paille et des objets dans le corps de ses victimes après les avoir tuées sauvagement. Comme il est sympa, il envoie aussi des cartes postales... Tout démarre lorsque Max, peut-être un peu trop honnête, donne au tribunal un témoignage qui allège la peine dudit Taxidermiste. On notera aussi la présence d'un personnage en fauteuil roulant, paralysé du haut en bas.

 

hebergeur image

Tout le roman va dès lors se construire comme la montée inexorable d'une tension. Cela, sur des péripéties hétéroclites qui vont déconcerter le lecteur. Citons-en quelques-unes: Max et sa famille sont expédiés à Bandol, Max est aux prises avec son banquier au sujet de l'ouverture et de l'approvisionnement d'un compte en Suisse (Jérôme Cahuzac, sors de ce corps!), et les cartes postales reviennent. Cette fois, la cible, c'est Max.

 

Vraiment? L'auteur joue avec succès un jeu d'équilibriste, suggérant que Max peut être la victime du Taxidermiste, évadé, ou la victime de sa paranoïa, voire d'autre chose. Les réponses n'arrivent qu'en fin de roman - certaines un peu faciles (certains éléments n'auraient jamais vraiment existé), d'autres parfaitement éclairantes. Cela, jusqu'à la dernière balle...

 

Quant aux éléments qui donnent des couleurs au roman, ce sont les lieux qui se trouvent entre Lyon et la Loire, évoqués comme un décor discret. De manière plus massive, le lecteur cinéphile appréciera les innombrables références au cinéma, régulièrement explicitées, que l'auteur dissémine dans son propos. Notons encore, enfin, que l'auteur parvient à recycler certains éléments de "Raklur", ce qui fera sourire ceux qui le suivent...

 

Enfin, il y a le style, simple et efficace, comme il se doit pour un thriller de cet acabit. Force est de constater qu'on retrouve, avec "Ma vie avec la mort" et après "Raklur", la plume d'un écrivain qui a le chic pour empoigner son lecteur pour ne plus le lâcher.

 

Sébastien Bouchery, Ma vie avec la mort, Veauche, Eastern Editions, 2013.

 

 

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 21:09

hebergeur imageLu par Chocolatcannelle, Chloé Saffy, Clarissa, Sariah.

Lu pour les défis Rentrée littéraire et Premier roman.

 

"Mine de rien, ça doit bien faire quarante-cinq minutes que je l'encule.": l'incipit de "Pornstar", premier roman d'Anthony Sitruk, annonce clairement la couleur. Et force est de constater que le roman ne démentira pas l'impression née de cette simple phrase: un langage très, très familier pour un propos qui peut choquer, créer le malaise ou surprendre un lecteur peu coutumier des écritures bien explicites, et cash comme il faut.

 

Montrer jusque dans l'outrance

Une écriture cash, aux confins de la grossièreté parfois ("J'aimerais rouler une pelle à vos lèvres de chatte", dit l'un des personnages... pour le moins tendancieux et explosif en contexte!), parfaitement en phase avec le propos: le narrateur est un homme, Alan, vieille gloire du cinéma porno, qui se débat dans ce domaine faute de mieux. C'est avec un réalisme éclatant que l'auteur recrée la voix de son personnage: on croirait l'entendre parler, et c'est une musique particulière qui naît ici au fil des pages.

 

L'auteur pratique l'art de l'outrance et de l'hyperbole lorsqu'il décrit. Il trace ainsi, jusqu'à la caricature, un rapprochement avec un certain cinéma pornographique, qui montre des éléments de dimensions trop énormes pour être naturelles. L'exercice de l'image qui fait tilt a cependant ses limites: la phrase "J'enfonce ma clé dans la serrure", par exemple, rappelle un peu trop une chanson parodique des Inconnus pour être vraiment crédible - d'autant que l'image est, dans l'absolu, pour le moins convenue. Mais le plus souvent, l'usage de l'image sert ici à montrer et y parvient avec succès: ce n'est pas le simple produit d'un auteur qui se regarde écrire. 

 

Sous le prétexte de relater l'histoire d'un acteur porno sur le retour, l'auteur donne un aperçu d'un milieu méconnu et décrié. C'est peu glorieux: on y voit apparaître des producteurs mauvais payeurs, des acteurs jaloux et intéressés qui se prétendent amis, et, de loin en loin, la relation problématique d'Alan avec sa conjointe. Cela, sans oublier le hasard de sentimentalités naissantes, à travers le personnage d'AliX par exemple.

 

Un prétexte au voyeurisme

L'observation du milieu et la description de ce que j'appellerai le coeur du métier font figure de prétextes. Pour crédible qu'elle soit indéniablement (la terminologie est précise et réaliste, et dénote un professionnalisme certain...), l'observation du milieu reste réduite aux besoins du roman. Quant à la trame narrative, elle est aussi ténue que celle d'un film porno, fût-il scénarisé. L'intérêt essentiel de la démarche artistique de l'auteur est ailleurs: elle invite le lecteur à jouer, nolens volens, le rôle du voyeur. Et là, l'auteur ouvre les rideaux en grand.

 

Cela, quitte devenir didactique: l'auteur pratique le name-dropping, mais considère qu'il est nécessaire de présenter les personnes et les films évoqués (à l'exception notable de Brigitte Lahaie) sous forme de notes de bas de page. Symptôme d'une insuffisance? Certes: l'idée du name-dropping est plutôt que la citation d'un nom connu fasse naître, à elle seule et sans autre explication, un imaginaire dans la tête du lectorat le plus nombreux. Ici, seuls les aficionados de cinéma porno comprendront, sans avoir à se référer aux notes, tout le sel des citations.

 

Pornographique... ou pas

Roman pornographique, alors? Oui, dans la mesure où il montre tout, et plutôt avec des lunettes grossissantes: les chairs se frottent, face caméra, et les fluides s'échangent copieusement. Et non, parce que les choses ainsi montrées ne titillent pas le lecteur. Elles offrent un regard finalement triste sur la sexualité, réduite à une activité professionnelle des plus ordinaires, pratiquée aussi mécaniquement qu'un travail d'ouvrier à la chaîne.

 

Le lecteur goûtera cependant les éléments sentimentaux comme autant de rayons de soleil dans une prose guère optimiste, et s'en réjouira. Et fort de ses faiblesses ou faible de ses forces (comme l'on voudra), ce roman à l'écriture accrocheuse devrait intéresser, voire séduire les amateurs de lectures atypiques.

 

Anthony Sitruk, Pornstar, Paris, La Musardine. 2013. Photo de couverture: Chris Ray Krider.

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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 20:40

hebergeur imageQui connaît le cépage gamaret? Pas sûr que cette sorte de raisin soit célèbre hors de Suisse, et s'il est vinifié ailleurs que dans le pays de Guillaume Tell, faites-le moi savoir, ça m'intéresse.

 

Cépage typiquement suisse, en effet, le gamaret a été sélectionné en 1970 à Pully, près de Lausanne, d'un croisement entre deux autres cépages: le gamay et le rechsteiner. L'artisan de cette création est André Jaquinet. C'est une création féconde: ce cépage entre à présent régulièrement dans des assemblages de vins suisses; il est aussi vinifié seul.

 

J'ai eu dernièrement l'occasion de goûter au gamaret "La feuille d'or" 2011, produit par la Cave de Genève, à Satigny. La bouteille de ce vin genevois annonce la couleur: l'étiquette est sombre, imprimée d'or comme il se doit. Cela répond parfaitement à la robe de ce vin: dans le verre, elle apparaît particulièrement sombre, pour ne pas dire noire.

 

Et comment cela goûte-t-il, comme qui dirait? Certes, j'ignore le potentiel de garde de ce vin; mais force est de constater qu'il offre, malgré sa jeunesse, une belle maturité au palais, un poil astringente, rappelant d'une certaine manière l'un ou l'autre petit bordeaux. Côté fruits, on s'oriente vers des choses noires: cassis, mûres... Et plus globalement, même si une toute petite pointe d'amertume s'exprime, on pense velours, on pense écharpe en cachemire qui vous enveloppe le cou et le haut du corps: le gamaret "Feuille d'or" est un vin d'hiver...

 

J'en garde le souvenir d'un vin à la solidité bourgeoise, désireux de se présenter comme une valeur sûre, en phase aussi, à sa façon, avec une certaine austérité calvinienne. C'est toutefois un vin complet, chaleureux, pour ainsi dire viril mais sérieux, doué de la grâce de ne pas bousculer celui qui le déguste. Oserez-vous?

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 06:00

Idée de Celsmoon

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Didier Goux (dédicace), Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Le merle

Un oiseau siffle dans les branches
Et sautille gai, plein d'espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.

C'est un merle, chanteur crédule,
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L'hymne d'avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse ;
L'Arve jaunit le Rhône bleu,
Et le salon, tendu de perse,
Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
Comme des magistrats siégeant.
Leur blanc tribunal examine
Un cas d'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu'il essuie,
L'oiseau persiste en sa chanson,
Malgré neige, brouillard et pluie,
Il croit à la jeune saison.

Il gronde l'aube paresseuse
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derrière l'ombre,
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L'autel désert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se confie,
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi !

 

Théophile Gautier (1811-1872). Source.

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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 20:50

hebergeur imageLu pour le défi Premier roman.

Le site de l'auteur.

Le site de l'éditeur.

 

Est-ce de Suisse que reviendra le retour en grâce de Louis-Paul Guigues (1902-1996) auprès des lecteurs? Si la prose de cet auteur français natif de Gênes a été saluée de son vivant par des pointures telles que Michel Butor, Philippe Jaccottet ou Roger Nimier, force est de constater que cet auteur est aujourd'hui bien oublié. Il a fallu, dès lors, qu'un Patrick Amstutz, poète biennois et directeur de la collection éditoriale Maison Neuve, se penche sur ses écrits pour qu'enfin, le premier roman de Louis-Paul Guigues, "Labyrinthes", paru en 1947 chez Gallimard, retrouve le chemin des lecteurs en ce début de XXIe siècle. Pour le plus grand bonheur de ceux-ci.

 

"Est-ce parce que je rêve souvent de salles immenses, froides, somptueuses de proportion et presque nues...": pas besoin d'aller jusqu'au bout de la longue première phrase de ce bref mais riche roman pour comprendre l'ambiance dans laquelle l'auteur plonge. Débutant dans un flou artistique qui se précise peu à peu, la description d'une certaine architecture, ruisselante et infinie, fait immanquablement penser à certaines constructions de Jorge Luis Borges. Et tout au long de "Labyrinthes", l'auteur conférera une richesse particulière à ses descriptions architecturales. Ce que suggère la longueur de l'incipit, promesse de richesse et de... labyrinthes.

 

L'idée de nudité renvoie aux sentiments et affinités électives qui dictent les comportements des humains. Cela part d'un mystère romantique: un artiste tombe profondément amoureux d'une femme, sans l'avoir rencontrée, simplement à la vue de certains de ses objets. C'est cependant au contact d'un modèle d'académie, Claudia, que la notion de nudité prend tout son sens. Il y a là quelques très belles pages, qui creusent le regard de l'artiste sur son modèle. Un regard troublé, qui se défend de toute sentimentalité en prenant ses distances, de manière ambivalente cependant: "Quand je regardais les yeux de Claudia, je me disais qu'ils pouvaient être les miroirs de vastes pensées, tellement le les trouvais profonds. Mais aussitôt je découvrais combien ils étaient vides. Ce regard me faisait de nouveau penser à la voûte céleste: le ciel n'a pas de pensée: lui seul peut être aussi nonchalant, aussi dédaigneusement, aussi suprêmement inintelligent. Tel était le visage de Claudia."

 

La figure de Claudia hante du reste la scène clé de ce roman. Décédée, elle est disposée à la table d'une équipe de joyeux commensaux qui philosophent en sa défunte présence. Visuellement, cette scène a tout d'une de ces photographies post mortem qui ont connu leur heure de gloire sous l'ère victorienne et où les vivants mettent en scène un proche défunt dans le souci de reproduire des scènes de vie. Au-delà du rappel de cette tradition, avatar du daguerréotype, l'auteur rappelle, dans cette scène où des hommes bien vivants débattent en présence de Claudia morte, que la distance entre la vie et la mort est faible. Cela qui fait écho à la description des conditions du décès de Claudia: l'auteur les évoque brièvement, donnant au lecteur l'impression qu'au fond, elle n'est pas vraiment morte. Et puis, l'on songe à Paul Delvaux...

 

Et puis, l y a le mysticisme, la philosophie, Dieu, tout ça... Si l'intrigue est assez légère, l'auteur s'en sert sans compter pour donner toute leur place à des dialogues philosophiques où les idées s'affrontent et s'exposent en de longues répliques. Le lecteur aura l'impression que le choc des idées naît entre quelques jeunes gens exaltés, et il n'aura sans doute pas tort. Là-derrière, sur un décor à l'architecture flamboyante, reste toujours le leitmotiv romantique de la quête d'un être aimé mais jamais vu. Sans compter des réflexions sur la création artistique, sur la base du souhait, émis par l'un des personnages, peu habile du point de vue littéraire, que le mot "ciel" soit féminin: "cielle". Cette impossibilité ouvre à son tour quelques portes pour l'écrivain...

 

On pourrait se dire qu'un tel ouvrage est d'abord difficile. Mais il n'en est rien: l'auteur écrit d'une façon fluide et claire, dans le souci d'entraîner son lectorat dans une lecture rapide et agréable, mais susceptible de faire réfléchir. Ainsi se retrouve-t-on accroché dans "Labyrinthes", un ouvrage où l'on ne se perd pas: un peu sinueux, le voyage mène chacun à bon port, au gré de dialogues qui, souvent, épousent le ton de la conversation et de l'échange d'idées.

 

Louis-Paul Guigues, Labyrinthes, Gollion, InFolio Editions, 2013. Postface d'Henri Raynal. Couverture: Emile Angéloz, Forme intérieure, 1986, photographie d'Alissa Deschamps. 

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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 21:04

hebergeur imageLu pour le défi Thriller.

 

Deux. Dualité. Duplicité. Chez Marc Milliand, les bonnes choses vont par deux, en tout cas lorsque l'on découvre "La Chambre blanche", son deuxième (comme par hasard!) roman. Fidèle à lui-même (j'avais parlé ici, en son temps, de son premier roman "Première à droite après l'Eden"), l'auteur rejette tout romantisme mal placé et dessine les destinées de deux solitudes, de deux êtres incapables de créer une relation normale, éventuellement amoureuse et de bonne foi, avec leurs semblables. Et ce faisant, il brosse le portrait croisé, tressé même, de deux personnages que rien ne semble rapprocher.

 

Rien, en effet, si ce n'est le personnage d'Eve-Anne, qui joue le rôle de trait d'union entre deux parcours de vie. Il y a d'un côté François, un personnage étrange qu'on qualifierait volontiers de psychopathe. L'auteur a d'ailleurs le génie de montrer ce personnage en action, sans jamais le traiter frontalement de psychopathe - préférant céder au lecteur, qui s'en réjouit, la possibilité de juger. De l'autre, il y a Alexandra, pupille de la nation devenue consultante et cost-killer en entreprise, déniaisée à quarante ans par un gamin de vingt ans - cela, même si, il faut le dire, plusieurs hommes sont passés dans sa couche avant le fameux Daniel. On le comprend vite: ces deux personnages vivent avec leur fêlure.

 

L'auteur exploite à fond les possibilités offertes par la dualité, qui est aussi alternance. La structure du roman suggère par exemple celle d'une table de roulette, où le lecteur est invité à jouer pair ou impair: "Faites vos jeux", tel est le titre du prologue; "Les jeux sont faits", affirme la dernière section.

 

Cette exploitation se retrouve à tous les niveaux du roman. Celui-ci relate, en une alternance rigoureuse, la destinée de ses deux personnages, Alexandra et François. Il arrive qu'en un seul chapitre, le jeu des alternances se produise: les pensées d'Alexandra et les paroles de Daniel se succèdent dans le chapitre 7 de la "deuxième donne", créant une belle scène d'"après l'amour" dont la cadence se resserre en finale, comme un coït qu'on précipite sur la fin, pressé qu'on est d'arriver à la jouissance. Cette alternance, cette dualité se retrouve jusqu'à l'intérieur de certains paragraphes, où se succèdent, juxtaposés, des éléments qui concernent tantôt un aspect, tantôt l'autre, dans une dynamique vertigineuse qui se met en place dès le prologue.

 

Chacun des personnages a son projet, dès lors: alors qu'Alexandra s'installe, dans une dynamique d'intégration et d'exploitation du système, dans une existence de domination après des études réussies à la force du poignet et du mental, François mène un projet qui a quelque chose de surréaliste et d'excluant: recréer, par des bricolages, la matrice, l'utérus maternel. Et y enfermer des humains, cobayes malgré eux, comme le furent, avant eux, des animaux (et en particulier des oiseaux - belle antithèse, si l'on pense que François a été prénommé ainsi en mémoire de Saint François d'Assise) tués "pour voir comment ça fait". Cela, dans une démarche qui défie la logique... et suggère que François est un psychopathe dont l'auteur a dépeint la genèse.

 

"Une femme qui se perd", dit le prière d'insérer au sujet d'Alexandra. Pas faux, puisque, comme dit plus haut, c'est un gamin de vingt ans qui lui montre qui est le maître - en lui disant, innocemment, que tel soir, il ne viendra pas dans sa chambre parce qu'il visionnera des films de Bergman. Remise en question majeure d'une femme présentée comme mûre, sûre d'elle à ce titre, et désireuse de tout contrôler! L'auteur a l'habileté de lui offrir la dernière scène du roman. Et la dernière phrase, qui évoque un voyage en train, est le signe visible de l'absurdité de la destinée d'Alexandra, soumise aux caprices des entreprises qui l'engagent: "Elle sort le ticket de sa poche pour y lire sa destination, mais il n'y a rien d'écrit, le ticket est blanc." Quo vadis Alexandra... perdidistine te ipsam?

 

Et puisque absurdité il y a, pour reprendre une grille d'analyse à la Albert Camus, le lecteur n'a même pas la ressource d'imaginer François ou Alexandra heureux. François, nommé d'après le "Poverello", peu accessible à la notion de bonheur, aurait eu droit à l'échappatoire de la religion; il en fait son miel à sa manière, dans une démarche qui lui paraît logique mais échappe à l'entendement du commun des mortels et, en définitive, équivaut au rejet. Alexandra, éloignée des choses de la foi mais en permanence soucieuse d'avoir une position confortable (de force, donc), n'aurait que le suicide comme échappatoire à l'absurdité d'une existence vouée à des employeurs sans visage. Et si son dernier voyage, avec ce ticket blanc, était celui qui mène vers un monde meilleur? Qu'on s'interroge... de la part de l'auteur, ce serait une superbe métaphore.

 

De même, on s'interrogera sur la duplicité des personnages: une femme qui met des hommes dans son lit sans vergogne, tout en assurant crânement le rôle sérieux de consultante nettoyeuse face à ses clients, et un homme qui, "hôtesse de caisse" le jour, bricole ses projets fous la nuit. Un point de vue qui ne peut que renvoyer les lecteurs à leurs propres dualités, à leurs paradoxes plus ou moins bien assumés.

 

Blanc du carrelage de la chambre où se trouve la "matrice", rouge du sang, et deux existences croisées: l'auteur réussit ici un stupéfiant roman, qui donne à réfléchir sur la destinée de chaque être humain, quitte à oser des constructions artificielles et fantasmagoriques comme la "matrice technologique" de François. Au fil des pages rythmées en binaire que l'auteur propose, le lecteur ne peut que se laisser accrocher, voire époustoufler, par ces destinées humaines, tellement humaines...

 

Marc Milliand, La chambre blanche, Fribourg/Genève, Faim de Siècle/Cousu Mouche, 2013.

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 20:59

hebergeur imagePhedrashine? C'est le pseudonyme de l'un des auteurs qui composent l'écurie des éditions La Plume noire. Son blog est ici! Intitulé "Dans l'antre de Phedrashine", son bref premier ouvrage est composé d'une brassée de pensées traversées par un esprit toujours positif et sincère.

 

Rien de plus difficile que de se mettre à nu sur une trentaine de pages. Tel est donc l'aspect le plus admirable de ce petit livre. Cette sincérité peut prendre des accents parfois naïfs; cela dit, elle reflète toujours des souffrances vécues et, d'une certaine façon, vaincues.

 

Tout commence très fort, en particulier, avec l'évocation de la fibromyalgie, dans un texte dédié amicalement à tous ceux qui en souffrent. L'auteur parvient à en faire quelque chose de positif, à l'aide de phrases simples, reflets d'un vécu: "Grâce à tes douleurs je sais une chose je suis vivant". Cette fibromyalgie, l'auteur la surnomme "dame fibro" en fin de texte; il va jusqu'à la considérer comme "notre maîtresse, notre amie, notre compagne."

 

Le lecteur trouvera, au fil de textes courts, une structure récurrente: l'auteur part d'une idée, de ses limites et de ses inconvénients, pour aboutir sur une note positive, celle de la personne qui a fini par apprivoiser l'élément désagréable. Celui-ci est plus ou moins précisément formulé: on pense par exemple aux donneurs de leçons diplômés ("Pourquoi la vie est dure?") ou aux amitiés hypocrites ("L'amitié"). Il est à noter aussi que l'auteur admet que certaines béquilles telles que l'alcool ou les drogues peuvent entrer dans cette catégorie: "des fois il y a des amis qui viennent nous aider, c'est-à-dire Madame drogue, et madame alcool, [...]" Et pour faire bon poids, plus d'un texte s'achève sur les mots "Paix et amour".

 

L'auteur recherche sans relâche le meilleur pour rebondir, même au plus sombre de ce qui peut arriver dans une vie humaine. L'idée de résilience que cela sous-tend peut être symbolisée par le phénix, animal mythique cher à l'auteur. L'écriture de l'auteur est simple, parfois maladroite ou un poil abstraite, mais elle est toujours sincère, et c'est là que réside sa force. On peut par ailleurs s'étonner de la couverture, chargée et vivement colorée, qui peut plaire ou déplaire. Mais comme l'affirme l'auteur, "la plus grande beauté, c'est celle de l'intérieur et non de l'extérieur!!!!".

 

A méditer!

 

Phedrashine, L'Antre de Phedrashine, Broc, La Plume noire, 2013.

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Survivre des mots

 

Suis-je un fou d'espérer que mes mots lui rappellent

Combien il était doux lorsque nous conjuguions

Au présent notre amour qu'en secret nous cachions

De peur d'être jugés, damnation éternelle?

 

J'ai envie de crier que je tremble pour elle

D'insistants sentiments, de tendres émotions,

Que je n'ai besoin ni de philtre ou de potion

Ni de quelque sorcier pour m'unir à ma belle.

 

Mais hélas pour nous deux je dois pourtant admettre

Que la raison est bien d'au destin nous soumettre

Et que le seul espoir, attendre une autre vie

 

Est tout ce qu'il nous reste, la patience est de mise!

Encre noire et nuits blanches feront que je me grise:

Cette ivresse est promesse, écrire est ma survie.

 

Christophe Grau (1976- ), Bouquet de pensées en terre de poésie, Broc, La Plume noire, 2013.

 

 

 

 

 

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 22:43

hebergeur imageLu dans le cadre des défis Premier roman et Thriller.

Lu par Aniouchka, Anita (en norvégien), Carnet de lecture, Emeralda, Hervé, Dasola, Le Merydien, Ma petite bibliothèque, Marie, Miloupio, Moon, Un art quotidien.

 

Si je vous dis Norvège, vous penserez sans doute au drame d'Utøya et, plus proche de nous, au saumon tout pourri. Mais cela ne saurait faire oublier que le pays des fjords recèle d'excellents auteurs de polars, tels Jo Nesbø - dont j'avais évoqué en son temps le très bon opus "Chasseur de têtes". Dans le même genre littéraire, force est de reconnaître que Jørgen Brekke ne se défend pas mal, en ajoutant au thriller ordinaire une couche d'érudition historique.

 

Un début épuisant...

Tout commence pourtant d'une manière assez détestable pour le lecteur: ça décolle lentement, longuement, avec des allers et retours incessants entre des choses fort distantes: les Etats-Unis et la Norvège d'aujourd'hui, et l'Europe des humanistes de la Renaissance. A cela s'ajoutent des personnages aux noms scandinaves, donc peu coutumiers, mêlés à des noms anglo-saxons assez passe-partout.

 

Et puis, il y a la mise en place d'un arrière-plan érudit qui, s'il est indéniablement costaud et fait, de façon équilibrée, la part de la fiction et du réel (cf. l'épilogue), pourra paraître pesant pour un lecteur pressé d'en venir aux faits, vite lassé d'être baladé entre les mystères d'Edgar Allan Poe et ceux de Lysholm Kudtzon et la réfutation des théories de Galien sur l'anatomie humaine par les anatomistes, barbiers et chirurgiens de la Renaissance.

 

Cela dit, de manière classique et efficace, l'auteur choisit de lancer son roman par une scène violente de meurtre d'enfant en famille, agrémenté de quelques gadgets scandinaves: les meubles Ikea et les Lego, certes mondialement connus et appréciés, évoquent pour tout un chacun le nord de l'Europe. A ce stade, le tropisme norvégien importe peu...

 

... et puis tout décolle!

Et puis soudain, un peu avant la moitié de ce roman (qui compte quand même 480 pages), tout décolle. C'est peut-être dû à une évolution progressive du rythme: l'auteur renonce peu à peu aux allers et retours temporels et spatiaux pour concentrer son récit à Trondheim, source de l'intrigue.

 

Le lecteur est amené à voir évoluer un tueur qui a la détestable habitude d'écorcher ses victimes, en se conformant au "Livre de Johannes", un ouvrage mystérieux de la Renaissance: est-ce un traité médical ou les mémoires du pire serial killer que la Norvège ait couvé en son sein? L'auteur suggère par ailleurs une malédiction autour de cet ouvrage, écrit sur du parchemin, dont la reliure est en peau humaine.

 

Les personnages se révèlent soudain complexes, ce qui permet, tout en douceur, des retournements de situation adroits. Ainsi, comme souvent dans les polars, le principal suspect n'est pas le vrai coupable, même s'il a déjà été inquiété auparavant. L'auteur a l'intelligence de montrer sans juger, dans son récit, les erreurs de la police qu'il met en scène: loin d'être toute-puissante, elle n'arrive pas à éviter une mort qui aurait pu l'être avec un peu plus de perspicacité. Et puis, il y a un bonhomme qui fait une intolérance à l'alcool (il est fin schlass après un verre de vin), une policière victime d'un viol dans sa jeunesse, un mystérieux moine, etc. Cela, sans oublier un tueur qui écorche ses victimes.

 

Un soupçon d'interculturalité

Dans le même esprit, peut-être typiquement norvégien, le lecteur appréciera d'être confronté à des policiers hommes et femmes, présentés de façon toute naturelle comme tels, sans psychodrames relatifs à la difficulté d'être une femme au sein d'un organe de police. Une forme d'égalité! Le lecteur sera par ailleurs surpris de découvrir que les policiers norvégiens ne sont pas armés; la présence d'une agente américaine permet d'ailleurs de mettre au jour, par contraste, quelques particularités culturelles et policières.

 

Les lecteurs qui aiment les thrillers et polars au solide arrière-plan historique se sentiront donc à l'aise dans ce roman, assez vite; les autres risquent de ramer au début, voire de laisser tomber, d'autant plus que la traduction, certes globalement efficace, n'est pas toujours rédigée dans un français de la meilleure eau. Ils passeront à côté d'une intrigue bien construite, servie par un univers romanesque complexe et raffiné à souhait, mais qui tarde un peu à démarrer - c'est là son principal défaut... vous êtes prévenus!

 

Jørgen Brekke, Le Livre de Johannes, Paris, Balland, 2012, traduction du norvégien par Carine Bruy.

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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 22:03

hebergeur imageLu dans le cadre du défi Nouvelles.

 

Une courte nouvelle d'ambiances, indéniablement. "Les Français parlent aux Français" campe l'atmosphère d'un bar où se trouvent deux dames qui discutent, par touches et glissements. A peine une péripétie, certes, mais tant de climats... et l'essentiel, au bout.

 

Alors que l'auteur aurait pu s'enliser dans des phrases dévertébrées, il parvient à rythmer son texte à l'aide de quelques procédés simples, qu'on identifie et qui font avancer le propos. Il y a quelques répétitions qu'on repère. On pense au mot "Paris" en page 7, qui donne une fugace impression d'omniprésence de la Ville Lumière - avec une allusion à la "traversée de Paris", rappel des années de guerre. Un rappel qui renvoie immédiatement au titre de la nouvelle, pour le moins évocateur.

 

Une autre astuce confère au texte un soupçon de rudesse: l'usage périodique de constructions segmentées: "C'est parce que je ne les ai pas connus, mes arrière-grand-parents." Enfin, il y a un procédé original: l'auteur a tendance à chasser ses compléments d'objet direct en fin de phrase, après les compléments circonstanciels: "Le serveur traverse la salle en poussant devant lui avec un balai un tas de papiers et de mégots." De quoi mettre en évidence ce qui paraît important et doit composer un environnement concret, tout en noyant l'accessoire, le contingent. Le lecteur, quant à lui, se sentira un peu bousculé. Fatalement.

 

Je l'ai dit, le tout est au service de la peinture d'ambiances. Le climat d'un bar est recréé par touches, dans une volonté de flou artistique maîtrisée. Plutôt deux fois qu'une, l'auteur promène son regard sur les clients du bar, des gens qu'on devine populaires. Deux fois, quelqu'un énonce "Les Français parlent aux Français", sans qu'on sache trop pourquoi. Trois fois, une chanson passe sur le juke-box. Et un couple d'amoureux s'enlace. Peut-on penser à l'image d'un éternel recommencement, d'un cycle - celui de la vie? L'image finale du grand-père qui ramène son petit-fils bavard de l'école le suggère fortement.

 

Cette image est en phase avec le reste du récit: après tout, tout s'ouvre sur l'évocation de la gestion de la dépouille d'une aïeule dans un caveau de famille. De bout en bout, le cycle de la vie est ainsi représenté - toujours la même chanson, comme celle du juke-box. Peu d'intrigue donc, mais tout un univers se retrouve concentré à l'abri d'un bar. Le tout est porté par une écriture à l'originalité discrète, qui sait malmener la langue juste ce qu'il faut pour en tirer la quintessence et dire l'essentiel en quinze pages bien comptées.

 

Luc Baptiste, Les Français parlent aux Français, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu Autour, 2008.

 

 

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