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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 21:28

hebergeur imageLu par Bulles de livres, Lucie Renaud, Pampoune.

 

Blanche n'a plus que huit semaines à vivre. Victime d'une maladie dégénérative que l'auteur ne nomme pas, elle va se constituer sa propre collection de sons et de bruits. "Les temps ébréchés" de Thomas Sandoz est certes le récit d'une marche vers la mort; mais c'est aussi un magnifique roman sur la vie des sens en général, et de l'ouïe en particulier.

 

L'ambiance est d'emblée urbaine. Quoi de plus normal? Les villes sont certes bruyantes, mais de ce fait même, elles sont propices à la collecte des sons les plus divers. Bref, l'auteur a bien choisi son décor...

 

Progressivement, s'installe l'attention aux sons. Celle-ci est au coeur de ce roman, même si elle n'est pas d'emblée annoncée. L'auteur a en effet la délicatesse de ne pas l'imposer. Sa tactique est à la fois simple et géniale: l'évocation des sons s'intègre dans une trame narrative qui fait la part belle, plus généralement, à tout ce qui touche les cinq sens. L'auteur évite ainsi d'être bruyant, et ce, en toute discrétion: dans la trépidation de la vie urbaine, il n'est pas toujours évident d'entendre la sonnerie d'un téléphone portable, les sons de la technologie, voire certains silences.

 

Cela, sans parler de la musique. Elle s'avère omniprésente, débordante dans ce court roman de 159 pages. L'auteur convoque ici la musique d'ascenseur et les très grands classiques, donne une place importante au tango. L'auteur fait résonner la Clémence, qui est la plus grosse cloche de la cathédrale de Genève - ville qui sert de décor à ce roman, même si elle n'est jamais nommée. La musique occupe aussi les têtes de chapitre; ce n'est qu'en fin de roman que le lecteur comprend quelle mélodie peut être fredonnée s'il met bout à bout les notes qui servent de titre à chacun des chapitres. Enfin, un roman dont le personnage principal, Blanche, porte le nom d'une note de musique ne peut être que musical. Surtout si l'on sait qu'elle travaille dans une imprimerie: là, l'auteur, soucieux du détail, ne manque pas d'exploiter le double sens, typographique et musical, du mot "tierce"

 

Le lecteur sera étonné par la rapidité de ce court roman. Elle est le fruit d'une économie stricte de la ponctuation: l'auteur ne fait guère usage que de points et de virgules, et juxtapose ainsi, sans emboîtements ni détours, les éléments de la vie des sens de Blanche. Cette impression est encore accentuée par la diversité des sens convoqués, comme nous l'avons dit, afin de plonger d'emblée de jeu le lecteur dans une sorte de tourbillon qui, après tout, fait partie de la vie en ville. Cela, sans oublier l'évidente urgence d'une vie dont les jours sont comptés - rituellement: l'auteur ne se prive pas de faire résonner le compte à rebours à l'occasion.

 

Roman urbain, roman sonore et sensuel, "Les temps ébréchés" est aussi un roman social, mine de rien. L'auteur n'oublie pas, en effet, d'évoquer le regard porté par la société et les individus sur Blanche, cette femme qui trébuche parce qu'elle est malade, qui se voit isolée au travail, confinée à des travaux de deuxième, voire de troisième ordre.

 

Chaque page des "Temps ébréchés" s'écoute, donc, comme chaque page du "Parfum" de Patrick Süskind se sent. Se fondant sur le récit de l'évolution d'une maladie qu'on ne connaît pas, vécue par un personnage féminin tout à fait ordinaire, l'auteur crée, au gré des pages, une ode à la vie et, surtout, une véritable symphonie des sens, à découvrir sans modération.

 

Thomas Sandoz, Les temps ébréchés, Paris, Grasset, 2013.

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 21:19

hebergeur imageJ'ai eu le bonheur de rencontrer Paul Fournel l'automne dernier, à l'occasion de la Fête du Livre de Saint-Etienne. Récipiendaire 2013 du prix Fauriel, il y faisait figure d'hôte d'honneur. Nous avons eu l'occasion de discuter en ces jours de fête: écriture de dictées, cours d'écriture créative à Sciences Po, Oulipo peut-être... Dès lors, ma lecture de son recueil "Humeurs badines", paru chez Dialogues (merci pour l'envoi!) a eu le goût agréable des retrouvailles.

 

Ce ne sont pas moins de quinze nouvelles à caractère érotique que l'auteur a réunies ici. Le lecteur coutumier de tels ouvrages sera frappé par le grand naturel qui se dégage du ton de la narration. A chaque fois, l'on est mis en présence de gens parfaitement normaux, ayant le plus souvent des obsessions et des penchants ordinaires, à l'instar du goût irrésistible d'un certain Profane Lulu pour tel bourrelet féminin: "Pour une demi-seconde encore, sa sexualité tout entière est sous l'effroyable menace d'une liposuccion.", conclut la première nouvelle du recueil, "Les mots magiques".

 

Profane Lulu, ai-je dit... c'est l'un des personnages récurrents de ce recueil, esthète styliste qui aime les femmes - tout cela s'expose de manière extensive dans "Essayage". Mais n'importe quel scrabbleur ou amateur d'anagrammes devinera Paul Fournel derrière ce nom. Le jeu d'anagrammes ouvre les portes des potentialités de la littérature, d'une manière tout oulipienne. L'auteur s'amuse avec cela dans "L'amour la poésie l'amour", qui relate les vicissitudes d'un poète soudain sec face à sa bien-aimée. Et s'il offre au lecteur un poème en anagrammes sur "Adèle Beck", il lui laisse le soin de rédiger à son tour un texte qui n'utiliserait que les lettres qui composent le nom de... Profane Lulu. Amusez-vous, amis des mots!

 

Les ambiances sont donc familières, habituelles, jamais controuvées. Reste qu'on peut y voir quelques images transparentes, parfois rouées. "Monte encore" est par exemple la mise en scène très concrète d'une certaine montée du désir, jusqu'à un sommet vu comme dûment mérité. Cette nouvelle fait écho à une autre suggérant l'ascension, "Te porter": "Le soir venu, je n'ai de cesse de t'élever, de réclamer ma part interminable de ton paysage immense.", y lit-on - ou, de manière plus directe, "Grimpe-moi." Mais qui grimpe ici? N'oublions pas que c'est en définitive l'auteur qui tire les ficelles - et qu'il est cycliste à ses heures, peut-être même familier de la danseuse...

 

L'auteur dépeint avec tendresse les rituels amoureux ("Cinéroman") qui forgent la complicité et lassent parfois - suggérant qu'une lecture est une histoire d'amour entre un livre et un lecteur et non entre deux lecteurs, quitte à suggérer que tout lecteur, toute lectrice trompe sa bien-aimée, son bien-aimé en épousant la respiration du texte d'un écrivain ou, bien sûr, d'une écrivaine. Infidélité également dans "Les cinq sens", qui déconstruit avec un sens méthodique du détail les traces d'une coucherie, à travers le regard d'une femme jalouse au flair de Sherlock Holmes. Cela rappelle une réalité bien présente ici: en matière d'érotisme, tous les sens sont convoqués - et tous ont un rôle dans "Humeurs badines".

 

Enfin, le recueil s'achève sur un bouquet de "brèves de sexe" qui sont autant d'embryons de nouvelles - ultime forme de littérature potentielle? C'est en tout cas à chaque fois "l'histoire de quelqu'un qui", résumée en quelques lignes. A moins que ce ne soit, tout simplement, une manière de faire travailler l'imagination du lecteur? De la part de l'actuel président de l'Ouvroir de littérature potentielle, ce serait la meilleure manière d'inciter à réaliser, dans l'esprit du lecteur sans lequel le meilleur des livres n'est rien, les potentialités que recèle la littérature.

 

Paul Fournel, Humeurs badines, Brest, Dialogues, 2013.

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 21:58

hebergeur imagePas moins de deux premiers romans: pour une première participation, Argali ne fait pas les choses à moitié. Pour le coup, il est question de "Anthéa Minkowski contre Julien Ambord" d'Anouchka Palmerini et de "Gaël Dwest, le Duc et l'octogone" de Jean-Luc Duhin. Ces deux billets peuvent être lus ici:

Anouchka Palmerini:
http://argali.eklablog.fr/anthea-minkowski-contre-julien-ambord-anouchka-palmerini-a105629980

 

Jean-Luc Duhin: http://argali.eklablog.fr/gael-dwest-le-duc-et-l-octogone-jean-luc-duhin-a105805704

Merci! Et... à qui le tour?

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Il n'y a pas d'amour heureux

 

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux

 

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux

 

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux

 

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.

 

Louis Aragon (1897-1982). Source.

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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 21:12

hebergeur imageC'est parti! Et c'est avec Cédric Chaillol que Coccinelle, du blog La Culture se partage, ouvre les feux du Défi Premier Roman sous sa nouvelle formule. Son billet circonstancié parle de "Sennefer 1 - Les Larmes de Kémi". Je vous invite à le découvrir ici:

 

http://laculturesepartage.over-blog.com/2014/01/sennefer-1-les-larmes-de-kemi-de-cedric-chaillol.html

 

Bonne lecture! Et évidemment, vos participations au défi Premier roman sont les bienvenues! Pour les règles du jeu, cliquez sur le logo...

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 21:57

hebergeur imageLu par Gambadou, Nadael, Sabine.

 

Sexisme. Racisme. Choc des classes sociales. Contre-culture. Vaste programme! Tout cela, dans le contexte des années 1960-1980 aux Etats-Unis. Autant dire que "Et nos yeux doivent accueillir l'aurore" de Sigrid Nunez est un roman ambitieux, et qui se donne les moyens de ces ambitions en privilégiant une grande densité. Dans le domaine français, l'auteure, née en 1951, est surtout connue pour son étude sur Susan Sontag. Les éditions Rue Fromentin, que je remercie pour l'envoi de ce livre, ont eu la main heureuse en publiant "Et nos yeux doivent accueillir l'aurore", dans une traduction française de Sylvie Schneiter.

 

Le choc est orchestré dès les premières pages, avec la mise en présence, dans l'espace confiné d'une chambre d'étudiantes à Barnard, de Dooley alias Ann Drayton et Georgette George. Deux filles aux passés aussi différents que possible, qui vont déterminer des trajectoires radicalement opposées. Si l'observatrice et la narratrice n'est autre que Georgette, c'est Ann qui s'avère le moteur de ce roman, sa figure de proue, celle de tous les idéaux et de tous les excès.

 

Jusqu'aux confins de la caricature, l'auteure cristallise en Ann tous les idéaux et leurs dérives possibles. Blanche de peau à l'excès (elle est d'une pâleur maladive), d'une sensibilité à fleur de peau, présentée comme intelligente, elle n'aura de cesse de vouloir aider les Noirs américains, les comprendre, de réparer les erreurs historiques qu'elle impute à la race blanche en bloc. Cela, alors que les Noirs ne l'accepteront guère près d'eux lorsqu'elle cherchera à s'en rapprocher. Tout au plus aura-t-elle un compagnon noir - posture de révolte envers des parents qu'elle honnit et accuse de tous les maux. Autant dire que sa trajectoire, hors du commun, aura de quoi fasciner Georgette... et le lecteur.

 

Georgette, justement, est issue d'un milieu pour le moins modeste, où la violence et l'ignorance sont monnaie courante. L'accès à une éducation supérieure relève déjà du miracle pour elle; cela lui permettra de s'émanciper d'un milieu délétère. Sa soeur Solange s'extrait de ce milieu en choisissant la fugue et la vie des hippies; elle n'en sortira pas indemne.

 

L'époque est marquée par l'actualité et ses thématiques. Il y a quelques figures imposées, telles que l'opposition à la guerre du Vietnam ou le festival de Woodstock - revisité avec intelligence, puisque le lecteur n'en verra que les embouteillages, qu'on peut éventuellement voir comme la métaphore de la difficulté, pour le commun des mortels, d'accéder à l'essentiel, quelle que soit sa forme. La question des relations entre les races blanche et noire est traitée en profondeur, dans toute sa complexité, surgissant dans les circonstances les plus inattendues du roman.

 

Quant à la question des relations homme-femme, des moeurs et du sexisme, elle saute aux yeux dès lors qu'on se trouve en présence d'une université pour femmes, avec un couvre-feu qui fait débat... d'autres établissements étant réservés aux hommes. La thématique rebondit aussi par le biais de d'allusions récurrentes au roman "Gatsby le Magnifique" de Francis Scott Fitzgerald. Si celui-ci est critiqué, l'auteure lui rend aussi hommage, à sa manière.

 

Le milieu du vingtième siècle américain, avec ses hippies, ses riches qui deviennent de plus en plus riches, sa misère, ses rêves et ses espoirs, est ainsi rendu dans toute sa complexité dans "Et nos yeux doivent accueillir l'aurore". Le propos est dense, je l'ai dit; il est généreux aussi, ample même. Mais il n'est jamais assommant: il n'y a rien de trop, certaines parenthèses injectent une pincée d'ironie là où il le faut, et chaque phrase de ce roman contribue à dépeindre la complexité des personnages et de la société dans laquelle ils vivent et qui les conditionne.

 

Sigrid Nunez, Et nos yeux doivent accueillir l'aurore, Paris, Rue Fromentin, 2014.

 

 

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

Je te parle

 

"Je te parle" - dit l'Eternel.

"Satan veut dominer le monde;

Oter son vrai sens à Noël

Pour créer son royaume immonde.

 

Cruel, il passe, ricanant

Devant des yeux pleins de détresse,

Un collier qui montre en tournant

Les serpents venimeux qu'il tresse.

 

Voici, les jours sont révolus:

La guerre a brûlé la récolte

Et les champs ne produiront plus.

Il se lève un vent de révolte.

 

Pour son profit, tuer l'emploi,

C'est causer misère et famine.

Ceux qui dérogent à Ma loi,

Il faut que Je les élimine.

 

Dans l'antre noir de ses tunnels,

Demain j'enchaînerai le diable.

Pour les méchants, les criminels,

Je serai Juge impitoyable.

 

Brebis qui demandez pardon,

Broutez encore de l'herbe grasse.

En paix au jour d'Harmaguédon,

Seules, vous recevrez Ma grâce."

 

Annette Pavarino-Verdan (1916- ), dans Mélodies, Petit-Lancy, Cercle romand de poésie classique, 2002.

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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 20:28

hebergeur imageLu par Cynthia, Le Bibliophare, Lectures Magazine.

Mon exemplaire en photo! Exclusif!

 

Le best-seller: une alchimie qui fait rêver auteurs, éditeurs et lecteurs! Journaliste chez Causeur et bibliophile averti, le juriste Frédéric Rouvillois retrace, dans "Une histoire des best-sellers", l'histoire des grands succès livresques et s'efforce d'en déceler la recette. Cela, avec un aveu d'impuissance en guise de conclusion: "On ne sait qu'une chose, c'est qu'on ne sait pas tout...". Ceux qui considèrent que le marketing est une science toute-puissante apprécieront!

 

Son étude adopte trois points de vue, annoncés dès l'avant-propos: le livre, l'auteur et le lecteur. Ces points de vue structurent cet essai. L'avant-propos met d'emblée les choses au point: "Un best-seller peut être un livre admirable, ou exécrable, ou simplement médiocre: tout est possible. Au regard de la qualité, le succès ne signifie rien." L'auteur renvoie ainsi dos à dos les tenants d'une doxa qui veut qu'un best-seller soit forcément nul du point de vue littéraire, ou qu'un échec commercial soit forcément une preuve de génie (évoquant le cas de Stendhal et de ses "happy few"). Ce serait trop facile, admettons-le...

 

Ce qu'il y a derrière les chiffres

Consacrée à l'objet livre, la première partie n'est pas la plus brillante a priori, gouvernée qu'elle est par les chiffres, au risque d'assommer. Elle a cependant l'immense mérite de dévoiler ce qui se cache derrière les chiffres de vente (qui ne reflètent pas forcément le nombre de lecteurs effectifs!), au fil des années et des circonstances.

 

Le terme de best-seller est devenu usuel au dix-neuvième siècle (l'auteur cite ici, à titre d'exemple paradoxal, la "Vie de Jésus" d'Ernest Renan), mais il n'a pas fallu attendre cette époque pour que des livres entrent dans cette catégorie. L'auteur rappelle que les critères de calcul évoluent au fil du temps et de l'extension du lectorat, entre autres au gré de l'alphabétisation de la population mondiale.

 

Reste que cette première partie met en place le mode de fonctionnement principal de ce livre: la description analytique de cas particuliers du passé et du présent, susceptibles de trouver un écho chez le lecteur.

 

L'auteur à succès, cet inconnu

La partie consacrée à l'auteur étudie la situation de l'auteur, décrit le phénomène de la négritude en allant jusqu'à démonter le système de production de romans d'Alexandre Dumas, semblable à une industrie. Dans un rayon plus actuel, il est aussi question de l'évolution plus ou moins réussie d'auteurs à succès tels que Danielle Steel, Frédéric Dard (vous souvenez-vous du défi? Il en était question dans la presse suisse...), Jules Verne ou Henri Vernes - une évolution qui peut comprendre une chute, due à l'évolution des goûts du lectorat.

 

Elle met aussi en évidence les différentes formes de la prescription, évoquant les figures de Bernard Pivot (tiens, j'en parlais ici...) et d'Oprah Winfrey, sans oublier les prix littéraires, ni les effets d'une adaptation cinématographique sur un roman - et vice versa. Les blogs sont (trop) brièvement évoqués; le lecteur attentif relèvera cependant qu'Anne-Sophie Demonchy, de La Lettrine, est dûment mentionnée. Chic, elle est des nôtres! On regrettera cependant qu'il n'ait pas été question de "L'Elégance du hérisson" de Muriel Barbery, un succès pour ainsi dire viral, auquel le phénomène des blogs a peut-être participé. 

 

Le lecteur: "J'achète!"

Quant au lecteur, son comportement d'acheteur est également mis à nu, dans ce qu'il peut avoir de plus intéressant et, surtout, de plus grégaire. L'auteur ne se prive pas, par exemple, de mentionner ces millions de lecteurs qui se sont rués sur l'opuscule "Indignez-vous" de Stéphane Hessel - ni de critiquer ledit opuscule, vendu pas cher. Comme par hasard.

 

Il présente aussi la typologie des personnages qui, récurrents, font le succès des livres produits par Harlequin. Il évoque, plus largement, les aspects d'une "littérature de confort", à laquelle il rattache aussi Paulo Coelho. Elle est sans cesse identique derrière des apparences changeantes, et a pour vocation de rassurer plutôt que de déranger.

 

Cela, sans oublier un effet "Moutons de Panurge" qui fait que tout le monde va se précipiter sur un livre, fût-il censuré, fût-il illisible, simplement pour l'avoir chez soi. L'auteur cite ici "Une brève histoire du temps" de Stephen Hawking - et revient, naturellement, à l'ouvrage d'Ernest Renan sur la "Vie de Jésus", succès commercial en dépit de son écriture difficile, pour ne pas dire érudite. Cela, sans oublier les livres d'Amélie Nothomb (ici!), qu'il faut avoir, ne serait-ce que pour briller en société.

 

Quelques regrets

Outre le phénomène Muriel Barbery, le lecteur regrettera l'absence de certains phénomènes éditoriaux d'hier et d'aujourd'hui, tels "L'Astrée" d'Honoré d'Urfé ou "Artamène", qui sont les témoins réussis d'un mode de lecture ancien, très différent de celui d'aujourd'hui. S'il est question du système "collectif" d'auteurs tels que Dan Brown (et de son "Symbole perdu", actualité oblige) ou Paul-Loup Sulitzer, dont le succès peut être orchestré par une communication ad hoc savamment analysée, le lecteur ne trouvera pas grand-chose sur Bernard Werber, phénomène éditorial français.

 

Au fil des nombreux exemples mentionnés, chiffres à l'appui le plus souvent, il notera cependant que l'histoire des best-sellers ne se limite pas à la littérature (il y est question des ouvrages religieux, parfois distribués gratuitement, par exemple ceux des sectes et religions ("La Bible", "Le Livre de Mormon", ouvrages de Lafayette Ron Hubbard sur la "Dianétique"), mais aussi de la diffusion de "Mein Kampf" d'Adolf Hitler) et aura, mine de rien, un aperçu panoramique des formes que peut prendre le succès d'un livre.

 

Cela, sans jamais oublier qu'un tel succès, forcément exceptionnel, n'est jamais programmé à l'avance: du début à la fin, d'un lieu à l'autre, dans le monde éditorial, une part de doute, de hasard, de chance existe toujours...

 

Frédéric Rouvillois, Une histoire des best-sellers, Paris, Flammarion, 2011.

 

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2 janvier 2014 4 02 /01 /janvier /2014 18:20

hebergeur imageLu par Hélène, Mango, Mélusine, Mémé M, Nicole Volle, Partages littéraires.

 

Faut-il qu'un accident survienne pour que l'on se rende compte, mais trop tard, qu'on n'a pas forcément la vie devant soi, même quand on a trente ans et qu'on est un couple aimant (Stéphane et Clémence), qu'on est en voyage à Alexandrie et qu'un enfant de vingt mois (Romain), encore un peu petit peut-être pour une telle expédition, est resté en France? Dès les premières pages de "Un éclat minuscule", Jean-Baptiste Gendarme met les choses en place: un accident à Alexandrie. Dès lors, tout se tient en une demi-heure de vie dans ce troisième roman de l'écrivain rémois. Et ce tout est dense, comme lorsque, au moment d'une émotion forte, l'on croit revoir sa vie en un éclair.

 

Certes, la première phrase contient quelques éléments qui, s'ils font image, ne sont guère exploités plus loin: "Malgré son peu de connaissances en tortures et autres sévices corporels...", image du requin blanc. Cela dit, l'élément déclencheur est présent: il y a un accident. On apprendra plus tard que c'est Clémence qui en est la victime; l'auteur choisit, en effet, de dire la douleur que ressent Stéphane. Etrange, paradoxal? Un peu, sauf si l'on admet que celle-ci peut se transmettre dans un couple, et qu'elle est aussi ressentie par le conjoint qui est épargné. Cela amène enfin l'idée que c'est bien à travers les yeux de Stéphane qu'il découvrira l'intrigue.

 

La construction est ensuite simple mais adroite. Elle fait alterner les nombreux actes qui suivent immédiatement l'accident, l'arrivée des secours, les appels téléphoniques, les soins à Clémence, les paroles de Stéphane à sa bien-aimée, etc., et les rappels du passé de Stéphane et de son couple. Il y a l'évocation d'un autre accident qui a changé la vie d'un ami, Laurent. Il y a un enterrement et un mariage. Il y a les personnes fréquentées brièvement et jamais revues. Il y a l'évolution de la carrière de Stéphane, documentariste un peu par défaut, un peu velléitaire, un peu trop prêt aux compromis comme beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui. Là se dessine un atavisme, les projets et la destinée du père de Stéphane étant également évoqués. Les épisodes sont nombreux et riches de sens, on l'a compris. Suggérant le déterminisme qu'on veut bien (re)voir, brutalement remis au jour par l'événement présent, ils sont ordonnés de façon à annoncer le dénouement de "Un éclat minuscule".

 

Au gré des épisodes, se dessine aussi la peur de la perte, indissociable de l'issue de l'accident. Celle-ci apparaît aussi comme bien préparée par les aléas de la vie: un Paul qui traverse l'existence de Clémence et qui pourrait être un amant, Clémence qui aurait voulu tout plaquer, etc.

 

"C'est écrit": voilà bien la définition par excellence du roman en général. Mais c'est aussi ce que dit l'auteur, offrant avec "Un éclat minuscule" un roman qui dit la fragilité des certitudes de l'existence: "Ils avaient, croyaient-ils, l'avenir devant eux." On aurait pu penser, en lisant le résumé, à un drame social sur fond de perte d'emploi. Mais en s'intéressant à l'essentiel, à la vie même, l'auteur va plus loin. Et c'est avec une précision de tous les instants, brillante et fine, qu'il dessine tous les détails de ce qui peut advenir en une demi-heure entre la vie et la mort... et tout ce qui peut passer dans la tête d'une personne impliquée.

 

Jean-Baptiste Gendarme, Un éclat minuscule, Paris, Gallimard, 2012.

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 18:02

hebergeur imageLu par A l'ombre du cerisier.

 

Né en 1948, l'écrivain algérien Abdelkader Djemaï a déjà un grand nombre d'ouvrages à son actif. Depuis "La dernière nuit de l'Emir", il en a encore publié d'autres; c'est cependant de celui-ci, paru en 2012 au Seuil et lu entre deux fêtes de fin d'année, que j'entends vous parler un peu.

 

Ce court roman s'ouvre sur le moment où l'émir Abd el-Kader quitte le port de Djemâa-Ghazaouët à bord du navire "Le Solon" avec une nonantaine des siens, après une dernière défaite face à l'armée française. Dès lors, c'est progressivement tout un contexte historique qui se développe sous la plume de l'auteur.

 

Celle-ci s'avère d'une grande sobriété. Le récit est épuré, va à l'essentiel, se concentre sur le concret, évite la facilité des dialogues et des grands effets. Les chapitres restent courts, ce qui soutient le rythme de lecture. Au-delà de l'épisode de l'embarquement qui ouvre le récit, ce dernier retrace pourtant, progressivement, tout un contexte historique: quinze ans de guerre entre la France et l'Algérie au dix-neuvième siècle. Documenté, "La dernière nuit de l'Emir" a des allures de quintessence.

 

Et plus généralement, c'est toute la vie de l'émir qui est dépeinte. Cela, dans un souci d'hommage respectueux: Abd el-Kader est représenté comme un homme de grande culture, humaniste ouvert sur le monde. Face à cela, presque sans insister, l'auteur parvient à montrer, par moments, le rôle pas toujours brillant, parfois barbare même, de la France: représentations de l'émir en barbare sanguinaire par les artistes peintres (cas d'Horace Vernet et de sa "Bataille de la Smala"), mensonges, etc.

 

Le récit est enrichi de documents (courrier du Maréchal Bugeaud, par exemple) et de citations d'Abd el-Kader qui donnent un contrepoint bienvenu à un récit des plus épurés. De l'affaire de l'éventail du Bey d'Alger jusqu'à la fin de l'Empire et au-delà, l'auteur algérien offre ainsi à ses lecteurs un voyage historique qui, s'il est bref et concis, s'avère vaste quand même.

 

Abdelkader Djemaï, La dernière nuit de l'Emir, Paris, Seuil, 2012.

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