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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 14:50

hebergeur imageC'est en 2009 que la chercheuse Isabelle Jonveaux a soutenu sa thèse de sociologie, élaborée sous la direction de Danièle Hervieu-Léger. Deux ans plus tard, cette thèse est publiée sous le titre "Le Monastère au travail" aux éditions Bayard. Il s'agit d'une somme plutôt imposante, qui fait le point sur un aspect peu exploré de la vie monastique: son rapport à l'économie et au travail. Son auteure propose donc à son lectorat de découvrir ce qui se passe derrière "la boutique du monastère" - et cette exploration s'avère neuve, ample et fouillée, portée par un style agréable à lire.

 

Pour faire le tour de son sujet, l'auteure recourt aux méthodes les plus diverses. Elle exploite une vaste bibliographie où se côtoient entre autres Danièle Hervieu-Léger, Thorstein Veblen, Pierre Bourdieu, Gilles Lipovetski ou Luc Boltanski. Son travail se fonde également sur la visite à des monastères, ce qui implique des entretiens. Une limite? Les monastères de moines se sont avérés plus ouverts aux travail de la sociologue que les monastères de moniales, ce que l'auteure relève justement en imputant cette réticence à une image négative de la sociologie, au moins autant qu'à la plus grande sévérité de la règle pour les moniales. L'image des soeurs apparaît donc un peu moins nette au fil des pages.

 

Ces visites à des monastères de France, d'Allemagne, d'Italie et de Belgique ont été l'occasion d'entretiens et d'observations, qui ont débouché sur d'intéressantes analyses, comparatives entre autres. Grâce aux illustrations, celles-ci prennent un aspect des plus concrets pour le lecteur. Enfin, l'aspect historique et la réflexion ne sont pas oubliés: comment résoudre ce paradoxe qui veut qu'une vie de prière doive s'accommoder de travaux? Et qu'un monastère ne peut se passer d'argent, en dépit de son objectif avoué d'autarcie, ne serait-ce que pour payer les cotistaions sociales et les travaux que le bâtiment du monastère requiert? Les réponses varient, aussi en fonction de l'histoire très différente des quatre pays considérés.

 

Face à l'économie, trois grandes lignes se dégagent chez les moines: nier l'intégration, l'externaliser en confiant à des laïcs les aspects de travail et de production de biens du monastère, ou accepter le versant économique du métier de moine en lui conférant une valeur en phase avec la religion catholique. Ce qui débouche sur la mise au jour d'un certain nombre de considérations managériales: incités à faire leur travail le plus rapidement possible, afin de pouvoir consacrer un maximum de temps à la prière, les moines ont développé un sens aigu de l'organisation. Se pose également la question de la présence des laïcs au travail, et le risque de dénaturation de la production que cela peut impliquer: l'auteure identifie les valeurs que les produits des moines doivent véhiculer (authenticité, tradition, proximité de la nature); elle relève aussi ce qui fait qu'un client achètera tel ou tel bien à la boutique du monastère, malgré un prix qui peut paraître plus élevé. Elle pointe aussi quelques dérives, tels des objets religieux "made in China".

 

Les contacts avec les laïcs ne sont pas oubliés. L'auteure livre entre autres un panorama des activités liées à l'hôtellerie, qu'elle soit d'inspiration totalement profane ou liée à une activité religieuse de la part de ceux qui logent au monastère. Ce contact avec les laïcs peut aussi passer par Internet: l'auteure considère que ce moyen de communication a été adopté par les moines, essentiellement ceux de sexe masculin (les moniales seraient plus méfiantes) - non sans restrictions bien sûr, afin d'éviter une intrusion trop forte du monde laïc virtuel dans l'univers clos du monastère. Quant au positionnement des produits des monastères, il fait l'objet d'une analyse aux allures d'étude de marketing. Le lecteur y découvrira quelques marques fameuses, en particulier de bières belges, trappistes, d'abbaye ou profanes mais récupérant sans vergogne l'imagerie monastique, jugée positive.

 

C'est que l'auteur, au terme de son ouvrage, relève l'image positive et sympathique du monde monastique auprès du grand public, qui fait contraste avec la relative désaffection dont souffre l'église institutionnelle, séculière. Cette image est véhiculée, certes, par l'image stéréotypée du moine bon vivant, éventuellement gros et jovial, qu'on voit sur certains produits, mais aussi parce que le monachisme paraît représenter un idéal immémorial de tradition et d'authenticité, à une époque qui en a fort besoin.

 

Isabelle Jonveaux, Le monastère au travail, Montrouge, Bayard, 2011.

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin.

 

La Camargo

 

A Mme Saint Pol Roux

 

L'exquise Bouquetière aux sourires discrets,

Camargo, la danseuse adorable, c'est Elle!

Sa main pâle, doigts fins, nous offrant des oeillets

S'enrubanne au frisson câlin de la dentelle.

 

Fanfreluchés un peu sous le bleu des lacets

Vers le tulle mutin givré de brocatelle,

On devine en leur grâce éblouissante et frêle,

Ses seins blancs et neigeux enclos au corselet.

 

Une toque enfantin caprice, à son oreille

Se penche, bride au vent, sur ses cheveux poudrés

Et ses yeux sont naïfs et sa bouche est vermeille.

 

Dans la pourpre du soir tendre et crépusculaire,

Avec le charme doux de ses longs cils nacrés

La belle au front câlin s'ingénie à nous plaire.

 

Emile Boissier, Anthologie poétique, éd. Jean-Pierre Fleury, Cluj-Napoca, Casa Cărţii de Ştiinţă, 2009. Préface d'Olivier Mathieu.

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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21 juin 2014 6 21 /06 /juin /2014 16:21

hebergeur imageDes écrivains caractériels, des femmes fanatiques pour les (pour)suivre (on penserait presque aux groupies de Costals dans "Les Jeunes filles" d'Henry de Montherlant), et une avocate pour défendre ces dernières à l'aide d'idées généreuses et fondamentales. Tels sont les éléments clés du deuxième roman de Laurence Biava, "Amours mortes". Après "Ton visage entre les ruines", l'auteure propose un livre en forme de collage, aux paragraphes longs et compacts, qui explore les affres de la création et les tourments du sentiment amoureux.

 

Collage, en effet. Au fil des deux parties qui constituent ce roman (puisque après tout, hors narcissisme, il faut bien être deux pour s'aimer), le lecteur découvre les voix successives des personnages: celle d'une avocate, Maître Goetsch, celle de la blogueuse Cassiopée alias Clarisse Klarté, celle d'Elvira Belhaj qui lui fait contrepoint, les figures des écrivains à succès Oracle Ballan et Valentin Paar (un nom qui signifie "paire" en allemand - de là au couple, fût-il contrarié, il n'y a qu'un pas!), etc. Les formes sont bien diversifiées, à l'avenant: billets de blog, extraits de plaidoiries, ébauches de chapitres de roman.

 

Il est à relever, d'ailleurs, que l'intégration de documents au roman est un procédé déjà présent dans "Ton visage entre les ruines", qui explorait déjà la psychologie de ses personnages, selon d'autres voies.

 

Une telle démarche impose des chapitres courts. Leur brièveté offre au roman une respiration bienvenue; elle n'enlève rien à leur densité, parfaitement en phase avec des personnages qu'on sent très proches de ce dont ils parlent. La proximité du sujet va jusqu'au flou artistique le plus déroutant, à l'instar du début du roman, hors prologue: l'auteure choisit de parler des livres en tant qu'objets, à photographier éventuellement de très près.

 

Le prologue, parlons-en: par le biais d'anaphores, il met en avant le mot d'"intensité" - qui concourt aussi, au niveau verbal cette fois, à l'impression de densité et de compacité du récit. Il y a l'intensité des sentiments, certes: "Je T'aime et j'en ai mal à cause de tout cela", lit-on p. 112. Il y a l'intensité de l'implication de l'avocate chargée de défendre Elvira Belhaj, accusée d'avoir tué l'écrivain Valentin Paar, intensité si forte qu'elle permettra l'acquittement de la prévenue. Il y a aussi l'intensité de l'engagement littéraire de Clarisse Klarté - une intensité déçue, pour le coup. Tout cela conduit à deux issues tragiques ("A en mourir.", derniers mots du roman), qui se font écho au fil des deux parties du roman. Deux parties dont le fil rouge est constitué par la figure de l'avocate.

 

Dense jusqu'à en devenir étouffant par moments, le deuxième roman de Laurence Biava fait le pari de l'exigence. Il s'avère riche et précis dans le regard qu'il porte sur l'univers humain qu'il dépeint, et se concentre sur des personnages amenés à aller jusqu'au bout de leurs convictions, de leurs sentiments. Avec intensité, justement.

 

Laurence Biava, Amours mortes, Nice, Ovadia, 2014.

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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 21:07

hebergeur imageLu par Agathe, AleXa, Art Souilleurs, Biblioblog, Chaplum, Claude Le Nocher, Emeralda, Les ados et la lecture, Morgane, Mrs Pepys, Neph, Philippe Poisson, Sharon, Sophie, Stemilou.

Défi Thrillers et polars.

 

La Première guerre mondiale est un sujet d'actualité. Il est dès lors pertinent de se plonger dans les enquêtes de François-Claudius Simon, imaginées par Guillaume Prévost et qui trouvent leur cadre dans l'immédiat après-guerre. "La valse des gueules cassées" est le premier d'une série de trois romans; il est paru en 2010 chez NiL. Il était grand temps que je m'y mette...

 

Rappelons brièvement l'intrigue de "La valse des gueules cassées": en 1919, des cadavres horriblement défigurés sont retrouvés à Paris, et le Quai des Orfèvres est sur la brèche. Ces cadavres rappellent de façon évidente les "gueules cassées", militaires revenus de la guerre défigurés ou mutilés. A qui profite le crime? Un fond d'horreur s'installe...

 

hebergeur imageVivace d'esprit, François-Claudius Simon est aussi un débutant dans la police; l'auteur insiste sur ce point en allant jusqu'à décrire la première journée de travail de son personnage. Originale, la mise en scène d'un débutant l'est indéniablement: l'auteur a pas mal de latitude pour montrer un personnage humain, pas encore routinier, qui fait des erreurs et a des coups de génie. Et qui osera démasquer le coupable... Tout cela le rend éminemment sympathique.

 

"La valse des gueules cassées" est un polar classique, où le coupable n'est connu qu'à la fin, au terme d'une vaste enquête de terrain, assortie d'un brin de réflexion qui permet de trouver et d'assembler progressivement les pièces du puzzle. Il est agréable de lire un roman qui n'est pas bourré de gadgets technologiques - il y a là une vraie ambiance de lutte des policiers contre les coupables, avec les moyens du bord (la police scientifique débute) et sur fond de guerre des polices. Et c'est l'humain, non l'informatique, qui finit par faire la différence!

 

L'auteur excelle du reste à créer des caractères qui sonnent vrai, chacun à sa manière - qu'elle soit détestable, comme ce couple Maupin pétri de préjugés racistes primaires, ou franchement sympathique, comme la logeuse de François-Claudius Simon. On trouvera aussi, au fil des pages, une socialiste féministe au tempérament bien trempé (à une époque où les socialistes de tous les sexes étaient considérés comme de dangereux agitateurs), et d'anciens combattants qui manient l'humour pour mieux vivre avec les mutilations qu'ils ont subies.

 

Les éléments de terrain permettent aussi à l'auteur de montrer une époque, ce qu'il fait avec érudition et sensibilité - sans lourdeur, avec un parfait naturel. L'actualité elle-même est présente, entre autres par le biais de la figure de Landru, qui crée un contrepoint réel et familier à une enquête imaginée. Le titre du livre, quant à lui, trouve une concrétisation littérale plutôt terrible dans ce roman alerte et accrocheur, qui soigne les ambiances et est constamment traversé par le souci de faire revivre une époque particulière et les gens qui l'ont vécue.

 

Guillaume Prévost, La valse des gueules cassées, Paris, NiL, 2010.

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18 juin 2014 3 18 /06 /juin /2014 20:31

hebergeur imageAprès avoir participé au défi chez Anne, Lilou lui reste fidèle et propose pas moins de deux premiers billets pour le Défi Premier roman. L'un porte sur "Sang dessus dessous" de Claude Izner, l'autre sur "Le Sang des bistanclaques" d'Odile Bouhier. Les billets se trouvent comme suit:

 

Odile Bouhier, Le Sang des bistanclaques

Claude Izner, Sang dessus dessous

 

Merci pour ce doublé!

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi premier roman
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17 juin 2014 2 17 /06 /juin /2014 20:39

hebergeur imageLu par Agathe de Lastyns, Alain, Alex, Alfie, Babouilla, Bibliofractale, Calokilit, Cannafish, CarmenCanada, Caroline Albenois, Céline, Delph, Esperluette, Evasion, Kathel, Lettre écarlate, Lolo, Lucie, Manuel Ruiz, Mésange bleue, Passion Polar, Pat, Pause Toujours, Philippe Poisson, Skriban, Territoire Polar, Véronique, Véronique D., V&P, Wrath, Yan, Zazymut.

Défi Thrillers et polars.

 

Du travail d'orfèvre, comme il se doit au 36 Quai. Vertigineux jusqu'à s'y perdre. C'est ce que l'on se dit après avoir tourné la dernière page de "Quai des enfers", première incursion d'Ingrid Astier dans le domaine du roman policier. L'ouvrage fonctionne de manière classique, avec la recherche, tout au long de l'intrigue, de l'identité du criminel - révélée en fin de roman, comme il se doit. Il est rehaussé par une description finement détaillée de Paris, de ses légendes, de ses personnages, de ses lieux. Avec la Seine qui, au coeur de ce monde, fait figure de personnage principal.

 

La Seine où tout démarre, en effet, puisque, par une froide nuit de décembre, des policiers de la Fluviale découvrent un cadavre de jeune femme sur une barque. Du travail d'esthète... Dès lors, la promenade commence. Il y a du réalisme photographique là-dedans, et l'on s'y croirait: les rues sont systématiquement nommées, les restaurants cités existent réellement (on pense au Baratin, où l'on sert effectivement un vin nommé Pinoteau), et les bâtiments sont souvent décrits de façon scrupuleuse. Esthétique du crime contre esthétique hyperréaliste: l'un peut être considéré comme le reflet formel de l'autre, donnant l'impression d'une adéquation entre la forme et le fond. Cela paraît pertinent.

 

hebergeur imageReste que pour le lecteur de policier, l'ensemble, certes très soigné, manque un peu de nerf: la précision engendre une certaine lenteur dans la narration, et celle-ci n'est pas toujours de mise. Dès lors, à plus d'une reprise, on a presque envie de sauter des lignes, voire une page. Cette impression de lenteur s'installe dès le début, qui montre des membres de la police fluviale en action; en cet endroit précis, elle se justifie pour installer un suspens. Plus loin, la même justification du ralenti littéraire est parfois présente (faire attendre le nom du coupable), mais pas toujours. Ce n'est que partiellement que la brièveté de certains chapitres vient contrebalancer cette impression de lenteur.

 

Autre avatar du réalisme poussé de ce roman, il apparaît par ailleurs que l'auteur est allée jusqu'à s'inspirer de manière très directe de personnages parisiens ou de gens de son entourage pour créer ses personnages. En parlant de personnages, l'onomastique, par son originalité, a de quoi intriguer, voire dérouter au fil du jeu des surnoms. Le lecteur attentif notera entre autres qu'un certain Jo Desprez est mélomane... ce qui renvoie au souvenir musical du compositeur Josquin Desprez. D'ailleurs, "Quai des enfers" est un roman plein de musique, où même György Ligeti a un rôle à jouer.

 

Que d'éclectisme et que de suspens donc! Et cela, avec un souci consommé du détail. Il est d'autant plus regrettable que tout cela prenne de la place, au détriment d'une intrigue qui, si elle marie de manière heureuse classicisme et originalité (ah, le modus operandi du meurtre de Kéa Sambre!), aurait mérité d'être un brin plus nerveuse.

 

Ingrid Astier, Quai des enfers, Paris, Gallimard/Série noire, 2010.

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 20:42

hebergeur imagePlutôt trois fois qu'une: Philisine Cave, Sharon et Argali font figure de fidèles du Défi Premier roman. Elles proposent plusieurs billets: "Platine", de Vincent Brunner (un roman jeunesse), "Sang dessus dessous" de Claude Izner, "Liberté dans la montagne" de Marc Graciano, "Après l'amour" d'Agnès Vannouvong, "Partition silencieuse" d'Ea Sola et "The Mysterious Affair At Styles" d'Agatha Christie.  

 

Voici les liens vers les billets:

 

Argali:

Vincent Brunner, Platine

Claude Izner, Sang dessus dessous

 

Philisine Cave:

Marc Graciano, Liberté dans la montagne

 

Sharon:

Agatha Christie, The Mysterious Affair At Styles

Ea Sola, Partition silencieuse

Agnès Vannouvong, Après l'amour

 

Merci pour ces nombreuses participations! Et à vous de jouer!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi premier roman
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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 19:45

hebergeur image

Lecture commune avec Améloche, Flo, Klo, Marjo Myprettybooks, Niniebeauty,

Lu par 1002 livres, Anasthassia, Aniouchka, Calepin, Camille, Clarabel, Evy, Fab,Fifi, Gwen, Li, Lilibook, Lynn, Mélusine, Riz-deux-zzz, Sev, Sissi, Smells Like Rock, Textes à tout vent.

 

Il y a la Visa qui chauffe, la culpabilité qui s'installe mine de rien, le cash qui vient à manquer... et les achats qui s'entassent au fond du logement de Rebecca Bloomwood, acheteuse compulsive et personnage principal du roman "Confessions d'une accro du shopping" de Sophie Kinsella. Merci à Prettybooks d'avoir lancé l'idée d'une lecture commune sur cet ouvrage; j'ai un certain plaisir à en parler ici à cette occasion.

 

Aimerez-vous Rebecca Bloomwood?

La connivence avec le lecteur se fait par le biais de deux outils littéraires classiques: l'usage de la première personne et l'interpellation du lecteur. La première personne est typique de la confession, la chose est entendue; elle donne aussi au lecteur l'impression d'être concerné. Impression renforcée par les interpellations fréquentes de la narratrice, encline à prendre son lectorat à témoin. L'usage de questions rhétoriques achève de mettre en place une ambiance de proximité aimablement manipulatrice.


Cela dit, il faut un brin de courage pour suivre Rebecca Bloomwood dans ses pérégrinations et s'identifier à cette figure qui parle tout le temps de respect mais se moque de son entourage. C'est une figure qui concentre sur elle tout ce que peut avoir d'exécrable une personne atteinte d'une quelconque addiction (alcool, tabac, drogue). On retrouve donc, jusqu'à la caricature, les motifs traditionnels de la mauvaise foi, du manque, de la minimisation. Cela, sans oublier une tendance affirmée à tirer des plans sur la comète, ni le mensonge, qui hante tout le parcours de Rebecca Bloomwood. A croire que l'auteure a suivi à la lettre la documentation d'un addictologue: les ressorts de l'addiction sont exploités à fond.

 

Les ressorts du mensonge

Mensonge, ai-je dit. Celui-ci fonctionne à trois niveaux. Avant tout, Rebecca Bloomwood se ment à elle-même. Elle n'hésite pas à faire passer comme investissements des achats finalement futiles, et minimise ce que cela coûte. Cela, sans oublier une analyse erratique de ses propres besoins - qui suggère qu'au fond, Rebecca Bloomwood fonctionne selon le principe du "je vois, je veux". Un gage d'immaturité...

 

Ensuite, le mensonge est aussi familial. On relèvera en particulier que la mère de Rebecca Bloomwood cuisine des plats préparés en faisant croire qu'ils relèvent d'une recette à elle. Ce qui pose la question de l'atavisme du mensonge... et permet à l'auteur de donner de l'épaisseur à son personnage: c'est une menteuse? Oui, mais elle a de qui tenir.

 

Enfin, il y a le mensonge envers l'entourage proche, hors famille. Les créanciers sont expédiés à l'aide de prétextes peu crédibles (mononucléose, jambe cassée), et Rebecca Bloomwood se montre cachottière envers ses proches. L'auteure est assez adroite pour montrer Rebecca Bloomwood s'enfoncer, au fil de péripéties parfois serrées qui mettent ses contradictions à nu. Le lecteur s'en amuse... 

 

Un arrière-plan qui interpelle

En arrière-plan, le lecteur découvre deux mondes: celui des métiers à la con (traduction fluctuante de "Bullshit jobs", selon l'anthropologue et anarchiste américain David Graeber) et celui de la presse. L'univers de la presse est en effet présenté de manière manichéenne. Il y aurait une presse spécialisée et ennuyeuse, où les conférences de presse sont autant d'oasis baignées de champagne, et un univers médiatique intéressant, parce qu'il peut vous conduire à la télévision et aux honneurs de la presse nationale. 

 

L'idée des médias renvoyée par ce roman paraît d'ailleurs médiocre. On présente comme géniale l'enquête de Rebecca Bloomwood, rédigée uniquement à charge; un concours de circonstances fait de Rebecca Bloomwood une experte télévisuelle des finances, parce qu'elle a eu une bonne phrase au bon moment. Dans un monde financiarisé où la confiance est essentielle, est-ce vraiment cela qu'on attend d'une conseillère en finances? 

 

Quant à la manière de rédiger des articles financiers, le journal qui emploie Rebecca Bloomwood se contente de lui demander de copier des communiqués de presse. A force, Rebecca Bloomwood constitue la cible parfaite d'une bonne quantité de soucis psychologiques. Dont l'addiction aux achats...

 

Ca ne tient pas debout, mais...

Alors? Force est de constater que tout cela ne tient pas debout. Comment l'auteure parvient-elle malgré tout à amener son lectorat jusqu'à la fin de son roman? La recette tient à quelques facteurs. Il y a tout d'abord l'outrance, présentée comme un élément d'humour. Au fond, l'auteure nous dit que son roman est un peu foireux, mais comme elle le dit avec le sourire, ça passe. Et c'est vrai que même si Rebeccas Bloomwood s'y montre particulièrement toquelette, certains passages sont cocasses et méritent qu'un bon cinéaste s'en empare.

 

Et puis il y a un style efficace, sobre malgré une apparence pétillante, presque journalistique, qui fait que ligne après ligne, le lecteur est accroché et incité à aller plus loin au gré d'un roman strictement linéaire. Cela tient à peu de chose: des phrases courtes et simples, des chapitres brefs, et une coupure de rythme assurée par la reproduction de lettres bancaires et d'injonctions de payer plus ou moins fermes.

 

Il en résulte un roman rythmé, dont on a envie de connaître le dénouement. Cela, même si l'on aimerait parfois dire à Rebecca Bloomwood de grandir un peu... et si l'on regrette certains virages peu crédibles dans l'action. Mais après tout, c'est pour rire, hein!?

 

Sophie Kinsella, Confessions d'une accro du shopping, Paris, Presses Pocket, 2004. Traduction d'Isabelle Vassart.

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 19:34

hebergeur imageJérôme rend visite à Anna, son épouse amnésique, qui vit dans un étrange hôtel. Ils se parlent. Il n'en faut pas plus pour construire un bref roman - celui-ci s'intitule "Tangage". Gisèle Fournier, écrivaine genevoise, en est l'auteure. L'on découvre que c'est un roman de la difficulté de communiquer entre humains, mais aussi de la porosité. Cela, au fil de pages extrêmement écrites, soignées, au vocabulaire riche et parfois flamboyant.

 

Incommunicabilité d'abord: pas évident de trouver une manière de converser avec une personne amnésique. Le personnage de Jérôme joue dès lors le rôle de révélateur, dynamique, s'emportant à l'occasion, à tort ou à raison, suscitant des réactions relativement passives de son interlocutrice, Anna. Celle-ci n'est pas en reste, ne trouvant jamais le ton juste avec Olivier, celui qui l'accueille à ce fameux "hôtel" des Pradelles. Elle le considérera comme un ami - l'est-il vraiment? Du début à la fin du séjour d'Anna, en tout cas, ce sera un passeur, le seul qui acceptera de jouer le jeu des prénoms quotidiennement changeants d'Anna. Incommunicabilité avec les autres pensionnaires de l'"hôtel", enfin: tous sont présentés comme des personnes handicapées dans leur manière de communiquer - handicap plus ou moins surmontable, si l'on sait ou si l'on veut bien.

 

Porosité, ai-je dit aussi. C'est que la communication, lorsqu'elle s'installe, si difficile qu'elle soit, trace des chemins hasardeux mais continus: une montre suffit à établir le contact, une porte à laisser un lieu ouvert. Cela se retrouve dans la narration, qui prend la forme d'une polyphonie à deux voix où, surtout au début, l'on se demande un peu qui parle. Cela, d'autant plus qu'elle alterne la première et la troisième personnes du singulier. Par ailleurs, la Pradelle est présentée comme un lieu que l'on quitte comme l'on veut, que ce soit par effraction ou par sa propre volonté. Même l'étymologie de "Pradelle", un mot qui signifie "Prairie naturelle", suggère cette porosité: où commence et où s'arrête cette prairie dite "naturelle", sur laquelle on a précisément construit cet "hôtel"? Enfin, la limite entre le rêve et le réel, de manière assez classique, n'est pas toujours claire. Les transitions sont volontiers suggérées par de simples points de suspension...

 

Difficile, d'ailleurs, de donner un statut à "La Pradelle". Le lecteur sera spontanément amené à penser qu'il s'agit d'un asile ou d'un hôpital psychiatrique. Mais l'image de l'hôtel s'avère récurrente, encouragée encore par l'idée confortable, véhiculée par Anna, qu'on prend soin de vous et qu'on vous déresponsabilise ici - au fond, c'est des vacances! L'idée de "secte", enfin, est suggérée. Une option acceptable a priori: les lieux ont leurs règles, pas toujours très lisibles. Et si l'impression de confinement est soulignée par moments par certains paragraphes longs, rappelons-nous toujours qu'il existe une sortie, que le huis clos n'est pas total ici.

 

L'issue du roman suggère d'ailleurs qu'il est facile, en définitive, de quitter un lieu de maladie afin d'affronter la réalité. Un déclic suffit, un souvenir inattendu, le souvenir d'une porte vue en rêve associé à une manière de marcher vue, et une décision suit... Entre maladie et bonne santé, la limite s'avère poreuse aussi: de l'un à l'autre, il y a toujours un chemin, que la réalité des lieux matérialise dans "Tangage".

 

Ce court roman n'est pas de ceux qui se lisent à la va-vite. Courtes ou longues, marquant le rythme sans se perdre, ses phrases donnent à réfléchir. Et en fin de lecture, l'impression demeure d'avoir passé un moment en compagnie d'un beau moment de littérature, fait à partir d'un minimum d'éléments pleinement exploités.

 

Gisèle Fournier, Tangage, Paris, Mercure de France, 2014.

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 15:21

hebergeur imageLu par Francis Richard, Frédéric Vallotton.

Le site de l'éditeur, Olivier Morattel.

 

Vorace, insatisable, l'écrivain Pierre Yves Lador laisse à chacun de ses ouvrages son lectorat la bouche pleine, repu de beaux mots et de sonorités fécondes. Pourtant, à chaque fois, on en redemande. "Confession d'un repenti", son dernier opus, ne fait pas exception à la règle. Et la boulimie des mots trouve ici un écho réel, concret: l'auteur a choisi d'aborder le thème de ses propres addictions. Et tout commence par le sucre: "Au commencement ou plus tard le sucre me servit de doudou, de consolation, de compensation au stress, aux frustrations comme à chacun.", décrète l'incipit. Le ton est donné.

 

Tout trouve son origine dans la douceur du lait maternel. Le titre du premier chapitre, "Téter le monde", suggère les deux directions de ce roman: d'une part, il sera question de manger; de l'autre, l'auteur suggère une vision du monde - qui n'est pas sans rapport avec les dysfonctionnements alimentaires évoqués. Commençons par ceux-ci.

 

Le narrateur suggère avec brio l'attirance que les produits sucrés ont exercé sur lui. Cela passe par une écriture qui détaille les ressentis, qu'ils soient précis ou au contraire trop vaporeux. Lorsqu'ils sont précis, le lecteur retrouvera à coup sûr, çà et là, des impressions déjà vécues de dégustation de telle ou telle friandise trouvée dans le commerce: bac à glace, chocolat Crunch, têtes de nègre Perrier dont on casse l'enveloppe chocolatée à la cuillère, comme on décalotte un oeuf à la coque... Les marques elles-mêmes sont citées, suscitant chez n'importe quel lecteur des souvenirs de choses lues et goûtées. Par moments, face à tant de précision, on se sent comme dans l'un ou l'autre des tropismes de Marguerite Duras.

 

De là, l'auteur explore d'autres compulsions et addictions: l'addiction sociale de l'alcool et la pression de l'entourage à la consommation de chasselas vaudois, la collection compulsive de livres (le chiffre de 40 000 titres est évoqué), les drogues, les femmes (mais de façon parcimonieuse, l'auteur s'étant promis de ne pas s'appesantir sur cet aspect) et le goût des mots. Mais si l'auteur partage volontiers l'addiction, il ne partage pas la diction: celle-ci lui paraît être une manière de réduire le monde en petites cases, en en gommant ce qui passe pour des scories, et en définitive de l'édulcorer. Or, toute son écriture transpire le refus des petites cases qui en appauvriraient la saveur: "En français je travaille sur les sons et les sens, les assonances et les consonances, tel un inséminateur" (p. 148). Force est de constater que ce programme est accompli: l'auteur n'hésite pas à privilégier les sonorités évocatrices plutôt que le sens, ni à aligner les rimes en séries copieuses qui ont tout de l'association libre.

 

Refus de l'édulcoration du monde: là, on bascule dans la vision du monde que l'auteur donne dans "Confession d'un repenti". Ici, le lecteur découvre une soif d'authenticité, qui entre en dissonance avec l'envie, parfois, d'absorber du sucré, quelle qu'en soit la qualité. Quant au politiquement correct, qui change les mots en croyant changer le sens (tête de nègre ou tête au choco? L'auteur a choisi...), c'est, de l'avis de l'auteur qui le rejette, une manière de rendre le monde plus doux... donc, encore une fois, de l'édulcorer.

 

Pleines de souffle, les phrases sont souvent longues, comme peut l'être la quête d'un absolu: "Mais l'expérience m'a montré que j'avais raison de tenter l'impossible, épouser le mouvement du monde, de mon cerveau, de la découverte, au risque de perdre des auditeurs, lecteurs, mais qu'importe.", décrète l'auteur, qui ne poursuit qu'une ambition: montrer le monde et sa complexité, en s'y inscrivant. A cela vient s'ajouter, ai-je dit, un jeu sur les sonorités; il n'en faut pas plus pour qu'on ait envie, pour mieux goûter la prose de l'auteur, de les lire à haute voix - tantôt vite comme lorsqu'on dévore un bac de glace à grands coups de cuillère, par gourmandise, tantôt lentement pour déguster chaque mot: dans "Confession d'un repenti", ouvrage littéraire ample, franc mais aussi joueur, le rythme se met au service du goût.

 

Pierre Yves Lador, Confession d'un repenti, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel, 2014.

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