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4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 21:30

Fazan BadLu par Francis Richard.

Le site de l'éditeur.

 

Aimer sans compter, est-ce possible? Cette interrogation reste dans l'esprit de celui qui achève la lecture de "Bad", le dernier roman de l'homme de radio et écrivain suisse Daniel Fazan. J'ai découvert cet auteur avec "Morose foncé"; c'est cependant un tout autre ton que j'ai trouvé dans "Bad".

 

La surprise est de taille, en effet: si "Morose foncé" est un roman exigeant, "Bad" se pare d'une légèreté de ton qui en rend la lecture agréable, voire friande - et drôle, volontiers. L'histoire paraît commune si l'on en présente l'essentiel: il sera question des métamorphoses du lien qui existe entre une mère, Lélène, coiffeuse de son état, et son fils, Bernard dit Badadia dit Bad, génie mathématique qui sait compter, mais est handicapé des sentiments. Une image récurrente, très concrète, doit être relevée: celle du cordon ombilical, métaphore de ce lien et leitmotiv.

 

Tout commence avec un problème de grossesse: le cordon ombilical a serré le cou de l'enfant durant la grossesse, ce qui a déterminé un destin particulier. Ce thème est également présent dans "Fils de perdition" d'Yves Laplace. Daniel Fazan l'exploite différemment, tout au long du roman, en suggérant qu'il faudrait peut-être enfin le couper. Mais qui le fera? Le rejeton devenu adulte paraît avoir acté le fait d'avoir pris son envol alors que sa mère tient encore à lui. C'est pourtant elle qui coupe définitivement en apprenant qu'elle est grand-mère, ce qu'elle ne se sent pas capable d'assumer alors qu'elle se sent si peu mère. Le moment où Lélène décide de vivre comme si son fils n'était pas là constitue une coupure dans le roman - c'est l'entrée dans la deuxième partie. Une coupure d'autant plus forte que "Bad" n'est pas découpé en chapitres.

 

La deuxième partie est d'ailleurs celle où tout explose, où tout s'affole, aboutissement d'un crescendo qui, après un début sage, accroche rapidement le lecteur. Lélène se prend en main, et vit des aventures inimaginables: devenir miss, créer le buzz, être reçue par la reine d'Angleterre... La narratrice, Lélène, présente cet épisode de sa vie comme une compétition avec son fils: qui sera le premier à atteindre les étoiles?

 

"Bad", c'est le titre. Bel exemple d'exploitation des possibilités d'un nom: l'auteur exploite ainsi le diminutif de "badadia", qui signifie "simplet" dans certains lieux de Suisse romande. "Bad" fait tout de suite plus "badass", si j'ose dire; mais l'auteur ne va pas jusqu'à suggérer de mauvais sentiments de la part du personnage du fils. En revanche, la référence à Michael Jackson est pleinement assumée... En écho, l'auteur ne rechigne jamais à jouer avec les noms de ses personnages. Et plus généralement, avec la langue française, avec laquelle il jongle à l'occasion, en poète équilibriste.

 

Le lien avec le réel est matérialisé par une astuce originale: l'auteur n'hésite pas à mettre en scène Olivier Morattel, l'éditeur, en personne. Certes, cette présence est minime; mais le rôle est intéressant: il vient mettre la pression, amicalement, sur Lélène, qui est la narratrice, afin qu'elle relate sa vie. Ce qui prend du temps... On peut voir là la métaphore de l'éditeur qui presse ses auteurs et des auteurs qui, réciproquement, peinent à avancer dans les oeuvres qu'ils se proposent de publier. Autre lien artistique, cette fois interne à l'oeuvre de l'auteur: "Bad" offre une présence furtive à deux vignerons, tout droit sortis d'un autre roman de Daniel Fazan, "Millésime".

 

Drôle et ironique, tendre aussi, "Bad" porte un titre trompeur: c'est un bon roman, dont on sort avec le sourire - et le regret de quitter une centenaire attachante qui a décidé, sur le tard, de mordre la vie à pleines dents. L'auteur s'est éclaté... et le lecteur, décidément, aussi!

 

Daniel Fazan, Bad, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel, 2015.

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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 22:19

Testa BalsUne jeunesse vers la fin des trente glorieuses, version Forez. C'est le sujet du roman "Les Bals" de Bruno Testa, paru au début de l'été 2014 chez Utopia. Roman, vraiment? Pas au sens convenu du terme: l'auteur n'a guère d'intrigue à proposer. Il brosse le tableau d'une société particulière, celle du monde ouvrier et des jeunes gens qui travaillent dans une entreprise de mise en bouteilles d'eau minérale et de limonade.

 

Dès lors, ce qui tient lieu d'intrigue a tout du rituel cyclique. Les bals du week-end, ceux qui donnent leur nom à ce roman, ce sont ceux que l'on attend toute la semaine, à l'usine, lorsque le travail est monotone: "plus que cinq jours!", entend-on régulièrement. Dès lors, l'auteur dessine ce cycle en alternant scènes de vie et scènes de bal. Et pour ponctuer les récurrences de manière amusante, il amène les bonnes phrases  d'Archibaldo, le philosophe des Cités. Toute vie mise en scène dans "Les bals" est tendue vers ces bals, seul rempart contre un nihilisme certain.

 

La plume de l'auteur se fait verte, crue pour dépeindre une certaine société des années 1973, qui n'a pas encore tout le confort moderne mais sait se débrouiller. Le lecteur savourera les jeux des surnoms - des surnoms qui prennent le pas sur les vrais noms des personnages jusqu'à les faire oublier, et permettent au lecteur de se faire une image de ces quasi-anonymes, fût-elle sommaire: il n'en faut pas plus.

 

L'alcool irrigue ce bref ouvrage, qu'il s'agisse de vin rouge minable ou de pastis. Il est présenté, non sans un brin de mauvaise foi ou d'ironie, de manière héroïque. Sa consommation effrénée fait naître des légendes, des épopées - des drames aussi, parfois, quelques bagarres entre groupes de Français et/ou d'immigrés (Italiens et Algériens avant tout), mais elle n'est jamais vraiment condamnée.

 

Et puis il y a les jeux de séduction, qui traversent aussi "Les bals" et sont annoncés dès les premières lignes, de manière abrupte: "En ce temps-là on n'avait pas de pétrole, comme disait le gouvernement, mais on avait des idées. Et nos idées, c'était de baiser les gonzesses." L'auteur dépeint les approches, rappelle qu'avoir des sentiments, c'est déchoir, évoque aussi les fanfaronnades de garçons qui, peut-être, en racontent plus que ce qu'ils ont vraiment vécu. Cela, sans oublier, par exemple, les tenues soignées qui comportent des pantalons moulants: "Alors, on a sorti les couilles!", décrète l'éternel Archibaldo...

 

Il y a de la verve dans "Les Bals". Le lecteur goûtera le bonheur d'une langue cash, franche et directe, qui n'a pas peur des mots mais ne se la pète pas pour autant: c'est la recréation sincère et crédible de la voix d'un ouvrier qui remplit des bouteilles d'eau minérale durant la semaine et passe ses week-ends au bal, ces bals dont on revient "encore humide du grand lessivage du vendredi après-midi, flottants, à peine sortis du sommeil, pas lavés ou à peine, les oreilles engourdies, les yeux gonflés, le foie pas frais..." C'est brillant, c'est une sociologie pas du tout orthodoxe, une vision non conformiste d'une certaine société, et ça se dévore!

 

Bruno Testa, Les Bals, Lyon, Utopia Editions, 2014.

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 20:30

Fioretti DanteLu par Carozine, Goliath, Italie à Paris, Littérature maçonnique,

Le site de l'éditeur.

Défis Premier roman et Thriller-Polar.

 

Le poète Dante Alighieri est-il vraiment mort de la malaria? Quels sont les secrets de la "Divine Comédie"? Spécialiste reconnu du poète florentin, c'est tout naturellement à lui que l'écrivain italien consacre son premier roman, "Le livre secret de Dante". Un thriller historique qui a connu un vif succès en Italie. Quelques impressions? Le lecteur va se retrouver dans un univers médiéval qui peut faire penser à Dan Brown, pour le versant ésotérique, et à Umberto Eco (celui du "Pendule de Foucault") pour l'exégèse érudite.

 

La force spécifique de l'auteur du "Livre secret de Dante" est de relater un certain nombre d'épisodes et de circonstances historiques en les faisant entrer en résonance avec l'actualité de notre temps. Les scènes de croisades rapportées ne sont par exemple pas sans rappeler les exactions de l'Etat Islamique. L'humain n'aurait-il donc rien appris? Le lien entre les deux époques est consommé dans une scène de fantastique total où l'un des personnages, bien que vivant au Moyen Age, finit par imaginer l'avenir - c'est-à-dire notre présent.

 

La reconstitution de l'époque qui a suivi le décès de Dante est crédible. Le lecteur est plongé dans une société profondément inégalitaire, insalubre aussi, où les banquiers florentins tiennent le haut du pavé (certains diront que ça n'a pas tellement changé!). L'auteur n'hésite pas à montrer la vie difficile de ses personnages, ni à mettre à nu l'hypocrisie de certains d'entre eux, maladroitement habillée d'une foi catholique sincère mais bancale.

 

Cela suffit-il à captiver? Ce roman est une enquête autour de la "Divine Comédie", ce qui est peu propice au développement de grandes actions: lorsque les enquêteurs, le médecin Giovanni et Soeur Béatrice, font phosphorer leurs petites cellules grises, c'est pour analyser le sens profond, pour ne pas dire cabalistique, du grand poème de Dante. En dépit de schémas, il n'est pas évident de suivre l'auteur dans les tortueuses exégèses qui parsèment "Le livre secret de Dante". Cela, d'autant moins que la narration, peu soucieuse de rythme, privilégie les longs paragraphes qui rendent le propos lent et épuisent le lecteur.

 

Les errances ésotériques et les citations abondantes devraient cependant ravir les fanatiques de la "Divine Comédie". L'auteur a du reste glissé quelques allusions à celle-ci dans son roman, ce qui lui donne une petite touche de fantastique. De quoi donner une dimension supplémentaire à un roman solidement documenté, à l'ancrage historique fort.

 

Francesco Fioretti, Le livre secret de Dante, Paris, HC Editions, 2015. Traduction de l'italien par Chantal Moiroud.

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin

 

Souvent, un vin bouchonné déçoit moins pour la perte

d'une bouteille que ce qu'il ne rassure sur

l'imperfection d'un nectar ou l'infaillibilité d'un nez.

 

A la première inspiration,

le nez nourrit le cerveau d'oxygène.

A la deuxième inspiration, le nez a tout

l'intelligence requise pour penser le vin.

Puis, à la dernière expiration, le nez en l'air

tourne les pages et les cépages du passé.

 

Le bruit du bouchon, le silence du parfum.

 

Bernard Sorbier (1963- ), Des mots dans mon vin, Les Mots du Ber, 2005.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 21:23

hebergement d'imageIl y a comme ça des livres qui vous intriguent rien qu'avec un titre. Et alors qu'aujourd'hui, la mode est aux titres interminables, le titre "Le Mège" détonne par sa concision et par son sens: qu'est-ce qu'un mège? C'est ainsi que l'écrivain jurassien Jean-Paul Pellaton (1920-2000) a choisi d'intituler l'un de ses romans majeurs, paru en 1993, lauréat du Prix Schiller, réédité tout dernièrement par les éditions Plaisir de lire - que je remercie de m'avoir remis un exemplaire de ce vaste roman. Heureuse initiative que de l'avoir fait revivre!

 

Qu'est-ce qu'un mège, en effet? Telle est la première question que se pose le lecteur en ouvrant ce roman historique. La quatrième de couverture donne une définition de ce vieux mot: "Un mège, en français archaïque, est un médecin généraliste de type ambulant, à demi autodidacte, généralement amateur de plantes, un peu alchimiste pour ne pas dire sorcier, rebouteux ou guérisseur, plutôt que médecin." Xavier Miécourt répond globalement à cette définition. Découvrant par hasard un talent de guérisseur, il va l'approfondir en partant de son Jura natal, ce qui va l'amener à diverses rencontres qui l'amèneront plus loin. Et lorsqu'il arrive à Paris, la Révolution française éclate.

 

Sans être exact d'emblée, l'ancrage historique, ancien, est indiscutable. Certaines pages donnent libre cours aux interactions entre humains, et laissent la peinture historique au deuxième plan, ce qui donne au "Mège" un franc parfum d'intemporalité. Si l'époque est marquée, c'est le plus souvent en arrière-plan: il est question de la prise de la Bastille, mais la participation de Xavier Miécourt à ce moment est mineure. D'un autre côté, il sera aussi question de sectes religieuses, un personnage faisant immanquablement penser aux anabaptistes, dont la tradition trouve ses sources dans les régions mises en scène par l'auteur. Et globalement, le lecteur retiendra des ambiances historiques, plutôt que des faits - même si la Révolution française est montrée au travers de son événement le plus marquant, la prise de la Bastille. L'auteur échappe ainsi aux contraintes que pourraient impliquer une action trop prégnante sur l'histoire.

 

Côté figures historiques, il sera question en particulier de Franz Anton Mesmer, père du magnétisme animal, qui suscite l'intérêt de Xavier Miécourt. En évoquant cette figure, même si c'est de façon peu engageante, l'auteur du "Mège" inscrit son ouvrage dans une tradition balzacienne qui s'intéresse à la médecine et à ses variantes - il est permis de penser à "Ursule Mirouët". De manière plus générale, d'ailleurs, l'auteur excelle à recréer un moment de l'histoire de la médecine, où convergent et se confrontent un certain nombre d'approches, traditionnelles ou modernes, de la manière de soigner l'humain. L'auteur ménage une rencontre entre Miécourt et Mesmer à Paris, mais il n'en sortira pas grand-chose, d'autant plus que Mesmer est présenté sous un jour antipathique. On peut voir ici à un procédé déceptif cruel: l'auteur refuse de faire de la rencontre entre Mesmer et Miécourt le point le plus fort de son roman. Ce n'est pas bête: dès lors, le lecteur est contraint de chercher un intérêt ailleurs.

 

Il est tentant de lire "Le Mège" comme un roman picaresque, ce que suggère d'ailleurs le prière d'insérer. Cette étiquette est cependant abusive: un roman picaresque donne la parole, à la première personne, à un bon à rien à la morale élastique, et qui se débrouille toujours. Or, Xavier Miécourt se présente plutôt comme un médecin habile quoique atypique, doué d'une certaine éthique (voir le chapitre "Amélie"), doté d'un second métier mais guère soumis aux impondérables qui sont le lot d'un vrai picaro. Surtout, "Le Mège" n'a guère d'ambition satirique et ne s'attarde guère sur les bonnes fortunes amoureuses de son personnage principal - sans pour autant les gommer totalement. Reste que Xavier Miécourt et le picaro typique ont un point commun: ils voyagent et apprennent.

 

Dès lors, il est préférable d'y voir un roman d'apprentissage mettant en scène un jeune homme confronté à son temps et désireux d'aller plus loin. Le première chapitre met le lecteur sur la piste en suggérant le refus du déterminisme: non, Xavier Miécourt ne sera pas menuisier parce que son père l'est. A la manière d'un fou du roi, c'est un artiste de cirque qui révèle Xavier Miécourt à lui-même, en lui disant franchement ce qu'on n'oserait pas dire autrement. Et plus tard, ce sont des rencontres qui vont faire de Xavier Miécourt, figure informe en début de roman, un être humain accompli et prêt à affronter l'âge adulte, ses servitudes et ses splendeurs.

 

Tout commence et finit à Miécourt, à la manière cyclique d'un tour de France des compagnons abrégé. Les lieux sont précisément indiqués: connaisseur de la géographie de son roman, l'auteur indique chaque lieu-dit et fait usage de patronymes locaux. Quant au style, il s'avère classique et fluide, intemporel pour tout dire. L'auteur a le bon goût de ne pas y glisser d'archaïsmes voyants ni de mots du cru qui détonnent. Loin de chercher à recréer une langue à la façon d'un Ramuz, il se trouve à l'aise dans un style au classicisme solide et va jusqu'à user régulièrement de métaphores pour installer, au détour des pages, une indéniable poésie qui ne vieillit pas.

 

Jean-Paul Pellaton, Le Mège, Lausanne, Plaisir de lire, 2015.

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 21:04

hebergement d'imageFrankie revient et, de ses escapades culturelles, elle ramène "Voyager", tome 3 d'"Outlander" de Diana Gabaldon. Merci à Frankie pour cette généreuse participation au Défi des Mille! Sa chronique dûment étayée se trouve ici:

 

Diana Gabaldon, Voyager.

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi des Mille
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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 21:05

Ferguson Beast

Lu par Francis Richard, Frédéric Vallotton.

Le site de l'éditeur.

 

"La Bête": pour un ouvrage philosophique, voilà un titre atypique. Court, étonnant: c'est ainsi que l'a voulu son auteur, Jon Ferguson, un Américain installé en Suisse. Né en 1949, il peut se retourner sur une vie bien remplie puisqu'il a été chroniqueur, entraîneur de basket, peintre et professeur d'anglais. Et écrivain: "La Bête" est le troisième de ses livres qui paraît aux éditions Olivier Morattel.

 

"La Bête", c'est une réflexion déclinée en anglais et en français dans un ouvrage bilingue à double entrée (voir l'illustration du présent billet): le lecteur peut goûter la prose de l'auteur dans sa version originale anglaise ou dans sa traduction française (réalisée en collaboration étroite avec l'auteur par Marc Aebischer, Jean-François Cuenod, Louise Anne Bouchard et Florence Nack), pour peu qu'il tourne le livre dans le sens qui lui convient.

 

Trois parties constituent ce volume. Tout commence avec "Miettes", une série de petits textes qui vont de l'aphorisme lapidaire à la réflexion développée. En préambule, l'auteur invite le lecteur à prendre du recul, mais en réalité, volontiers audacieux, il exige encore plus de lui: il faudra changer de point de vue, quitter la zone de confort, au gré de réflexions où perce le regard naïf et dérangeant d'un enfant. Agitant des questions de métaphysique, de société humaine et de religion, parfois iconoclaste (voir ses réflexions sur le réchauffement climatique et sa perception), l'auteur développe une sorte de cosmogonie originale. Et il annonce déjà une idée directrice de "La Bête": rechercher la vraie place de l'humain dans l'univers.

 

C'est la voie qu'explore avant tout "La Bête", dans l'idée de remettre l'humain, humblement, à sa place quelque part dans le règne animal, sans cette position privilégiée qu'il tend à s'arroger. L'auteur démonte du reste les arguments plaidant en faveur de la supériorité supposée de l'humain, en les illustrant a contrario. Sur les notions de liberté et de libre-arbitre, il trouve des arguments percutants, ayant trait aux divers conditionnements dont l'humain fait l'objet. Quant à la question de la culpabilité, on regrettera qu'il en attribue la seule responsabilité au christianisme: de nos jours, en nos sociétés largement déchristianisées d'Europe occidentale, d'autres lames de fond idéologiques cherchent à exploiter le sentiment de culpabilité de l'humain (par exemple un certain écologisme, tendant à rendre l'humain seul responsable du changement climatique), ce que l'auteur ne dit guère.

 

L'auteur ose le terme d'homme-bête afin de suggérer la proximité entre l'humain et les autres espèces animales. De manière presque ironique, mettant en évidence les forces des espèces qui entourent l'humain et les faiblesses, voire les crimes dont l'homme est responsable, il tend à dire que nous, humains, ne sommes pas meilleurs que ces êtres que nous nommons "bêtes". Le lecteur s'interroge dès lors: l'homme est-il plus animal que l'animal?

 

La question de la religion et de Dieu se poursuit dans "Bulles", terme métaphorique qui permet de poursuivre la réflexion. L'auteur paraît ne jamais exclure la possibilité d'une transcendance, tout en l'observant d'une manière critique, d'une manière peut-être déjà vue (croisades d'hier contre terrorisme musulman d'aujourd'hui, n° 33). Cela dit, le développement est original, partant de l'image de la bulle de savon, de sa fragilité et de son caractère éphémère. Il débouche sur des thèmes d'actualité (Noël, les attentats à l'encontre de la rédaction de Charlie Hebdo) qui suggèrent que les notes, longues ou brèves, dûment numérotées, ont été prises au jour le jour.

 

"Pour comprendre ce livre, il vous faudra prendre du recul. Faire un pas... deux pas... dix pas... vingt mille pas en arrière. Il faut désapprendre tout ce que vous avez "appris": vaste programme!
Les numéros qui se succèdent dans "La Bête" sont autant d'éléments de réflexion, courts ou moyens, lapidaires ou se complaisant dans un certain ressassement, mais toujours d'une longueur suffisante pour permettre au lecteur de les méditer l'un après l'autre et de réfléchir à leurs résonances et dissonances à l'intérieur de soi.

 

Jon Ferguson, La Bête, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel, 2015.

 

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 15:54

Delaume TélévisionLu par Arnaud Maïsetti, Audrey Chèvrefeuille, Cynthia van Lauwe, George Sand, Miss Orchidée, Myriam Gallot, Pétrus, Sylvie.

Les sites de l'auteur et de l'éditeur.

 

Cela fait déjà pas mal d'années que le nom de Chloé Delaume me tourne autour, comme celui d'une artiste que j'ai fini par considérer comme atypique dans le monde des lettres. Assez en tout cas pour titiller ma curiosité. Ecrivaine et performeuse, Chloé Delaume a offert en 2006 un ouvrage atypique intitulé "J'habite dans la télévision". Ce n'est certes pas un roman, plutôt un compte rendu personnel aux allures expérimentales, d'ailleurs introduit et conclu comme tel. C'est celui d'un vécu de l'auteure: celle-ci a choisi de regarder la télévision du matin au soir, durant 22 mois, et d'évoquer cette tranche de vie. Enfin j'ai pu m'y plonger...

 

Le résultat, ce sont 27 séquences. Tels les chapitres de "J'habite dans la télévision". Le premier interpelle, comme le téléviseur peut interpeller le spectateur potentiel: l'auteure exploite là toute la force du "vous" afin d'intégrer le lecteur à sa démarche, quitte à le placer face à ses contradictions: est-on plus pur parce que, non sans un certain snobisme, on refuse de regarder la télévision? Ou qu'on prétend savoir la regarder avec mesure? A partir de là, le "vous" se fait moins présent; mais les 27 séquences de "J'habite dans la télévision" adoptent des tons divers qui ont l'allure du collage, ou simplement du zapping: de même que chaque canal a sa manière de voir le monde, chaque chapitre a sa voix.

 

Tout part avec la formule devenue fameuse de Patrick Le Lay: "Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible." Face à la télévision, le cerveau de l'auteure reste en veille, attentif à lui-même. Chloé Delaume n'hésite pas, dès lors, à aborder les rivages de la neurologie du marketing. Son discours vertigineux est parasité, par moments, par des slogans, éléments de langage et phrases toutes faites intégrés inconsciemment à force de regarder la télévision, ou à tout le moins de l'avoir en bruit de fond. Les personnes qu'on voit à la télévision, Nicolas Sarkozy entre autres, sont même en passe de devenir des personnages de "J'habite dans la télévision". Enfin, certaines références culturelles dûment citées sont presque attendues: on pense à Andy Warhol et à son quart d'heure de célébrité, mais aussi à Guy Debord ou Gilles Deleuze, auquel l'auteur écrit une lettre posthume.

 

En particulier, l'auteure se montre attentive au phénomène encore neuf de la téléréalité sous toutes ses formes (certes moins nombreuses en 2006 qu'actuellement). Le regard jeté sur ce type d'émission se fait tantôt personnel, reflet d'un ressenti, tantôt plus distant et analytique, revisitant Vladimir Propp de manière cocasse. C'est que l'analyse quasi chirurgicale du ressenti d'une téléspectatrice au long cours (le bilan, séquence 16, est emblématique) n'exclut pas un brin d'humour.

 

L'écrivaine offre une approche personnelle d'une démarche d'immersion totale a priori affolante et excessive, qui ne saurait laisser indifférent. Littéraire, la démarche l'est dans le sens où l'auteure parvient à restituer un ressenti avec acuité, en allant au-delà du rapport clinique. Poétique, sans cesse changeante, la musique créée par "J'habite dans la télévision" sait accrocher le lecteur, au fil d'épisodes courts comme peuvent l'être les séquences qu'on voit à la télévision: à tout prix, plus que tout, il faut garder le rythme...

 

Chloé Delaume, J'habite dans la télévision, Paris, Verticales, 2006.

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24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin

 

Investiture

 

vol de cayes de mancenilliers de galets de ruisseau

baliste intimité du souffle

toute l'eau de Kananga chavire de la Grande Ourse à mes yeux

mes yeux d'encre de chine de Saint-Pierre assassiné

mes yeux d'exécution sommaire et de dos au mur

mes yeux qui s'insurgent contre l'édit de grâce

mes yeux de Saint-Pierre bravant les assassins sous la cendre morte

des purs mille défis des roses de Jéricho

O mes yeux sans baptême et sans rescrit

mes yeux de scorpène frénétique et de poignard sans roxelane

je ne lâcherai pas l'ibis de l'investiture folle de mes mains en flammes.

 

Aimé Césaire (1913-2008), Les armes miraculeuses, Paris, Poésie/Gallimard, 1970/1993.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 21:13

hebergement d'imageC'est un premier roman bien connu, presque un classique, qu'Alphonsine commente dans le cadre du Défi Premier roman: il s'agit de "Neige" de Maxence Fermine. Voici le lien vers son billet, que je relaie volontiers comme d'habitude:

 

Maxence Fermine, Neige.

 

Merci pour cette participation, à bientôt... et à qui le tour?! Pour les règles du jeu, cliquez sur le logo...

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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