Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 21:07

Tordjman AmeL'une des valeurs du roman historique est qu'il donne à voir certains aspects méconnus du passé, aspects qui résonnent cependant encore aujourd'hui. En situant son roman "La Pornographie de l'âme" à l'époque du docteur Charcot et de l'édification de la tour Eiffel, l'écrivaine Valérie Tordjman s'inscrit dans cette démarche.

 

Elle invite le lecteur à se mettre dans la peau d'un photographe, Mayeul Magnus, et à adopter son point de vue, si dérangeant et obscène qu'il puisse paraître.

 

Moment de l'histoire de la photographie

"La Pornographie de l'âme" est l'instantané d'une époque de l'histoire de la photographie.

 

Mayeul Magnus, figure clé du deuxième roman de Valérie Tordjman, a de quoi étonner le lecteur. Cela, dès les premières phrases (en faisant abstraction du dispensable catalogue de vente aux enchères qui ouvre le livre) qui jettent le trouble sur son identité sexuelle: est-il homme ou femme? L'auteure rédige certes au masculin, mais le doute est présent, grâce à quelques mots placés dès le premier paragraphe du roman. Il n'en faut pas moins pour installer un univers trouble qui pousse le lecteur hors de sa zone de confort.

 

C'est que le titre a de quoi intriguer. Pornographique, "La Pornographie de l'âme" ne l'est en aucun cas. Cela dit, l'auteure met en scène un photographe qui aime les mises en scène, fussent-elles obscènes ou choquantes - certains chapitres les décrivent avec une précision toute clinique. Cela s'inscrit dans la philosophie de la photographie à une époque donnée, où la pose des sujets prévaut, ne serait-ce que pour des raisons de temps de pose. Ce qui donne à chaque photo un fort côté rituel.

 

L'auteure aborde d'ailleurs le virage entre la photographie, affaire de professionnels lourdement équipés, et le même art, pratiqué par le commun des mortels équipé d'un appareil Kodak. Cela dit, Mayeul Magnus se positionne clairement comme un adepte de la vieille école, et certaines de ses créations ont tout d'une nature morte.

 

L'héritage du romantisme noir

Tout part chez le neurologue Jean-Martin Charcot. L'auteure évoque ses travaux de manière détaillée, allant jusqu'à en relever les aspects pittoresques. Nul jugement: l'écrivaine montre son action et utilise son vocabulaire, ce qui suffit à prendre la mesure de la distance entre ses travaux et notre époque. C'est que les mots de l'époque n'étaient pas tendres: on parle de grande hystérie, de clownisme...

 

Dans la droite ligne d'un certain romantisme, théorisé par Mario Praz, la romancière se penche avec attention sur le monde des asiles de la fin du dix-neuvième siècle, et surtout sur la maladie, fût-elle mentale. Cela fascine et fait du lecteur un voyeur, comme aurait pu l'être n'importe quel consommateur des photographies faites par Mayeul Magnus: est-il correct de regarder les corps nus de femmes atteintes dans leur psychisme? Et qu'en est-il de la santé mentale du photographe?

 

Question de voix

Je ou il? L'auteur ne tranche pas une fois pour toutes et préfère jouer là-dessus pour varier les points de vue.

 

Le lecteur assiste ainsi à la presque-autobiographie de l'auteur, qui s'exprime au gré du temps qui passe: il évoque les bordels de Paris et les "Charlottes" qu'on y rencontre. Il parle aussi de la Tour Eiffel, qui s'ouvre au public au temps du roman. Plus largement, ces pages rédigées à la première personne montrent avec crudité l'évolution de l'âme de Mayeul Magnus. Cela confine au surréalisme, dès lors que Mayeul Magnus, devenu son propre sujet, sera tenté de mettre en scène sa propre mort en un ultime cliché, acte gratuit et surhumain.

 

Les chapitres évoquant cette vie qui passe sont entrecoupés par des descriptions de photographies. Rédigées à la troisième personne, introduites par une description qui rappelle celles des salles de ventes aux enchères, elles paraissent plus lointaines. Elles sont le lieu de la mise en scène de l'obscène, dans tout ce qu'il a de laborieux, de difficile et d'étudié.

 

Les voies de l'obscène

L'auteure joue d'une certaine gradation pour surprendre le lecteur, le choquer, l'inviter à mettre les yeux sur l'obscène, tout en gardant une écriture qui renonce à souligner quelque effet. Le prétexte médical fonctionne bien au début du roman. Puis la photographie des folles et des filles de joie prend le dessus.

 

Reste que le lecteur sera en permanence mal à l'aise: qui sont les "Charlottes" que Mayeul Magnus photographie? Sont-elles des prostituées, des malades mentales... ou les deux à la fois? L'écriture flirte en permanence avec le voyeurisme, jouant entre autres avec la "robe" du photographe, ce voile derrière lequel il se rangeait autrefois pour prendre ses clichés sans que la lumière n'arrive au mauvais endroit. Que de trouble dans le mot "robe", ici!

 

On pourra certes relever, avec un sourire en coin, que Mayeul Magnus vomit quand il est content, un peu comme Dominique Farruggia dans la comédie "La Cité de la peur". Pour grotesque qu'il soit, cet aspect ne pèse guère à la lecture, au contraire: le corps peut bien s'exprimer. "La pornographie de l'âme" est donc un roman fort, puissant, qui met à nu les corps et pousse le lecteur hors de ses commodes habitudes. Cela, en usant le prétexte d'un moment précis de l'histoire de la photographie - art voyeur par excellence.

 

Valérie Tordjman, La pornographie de l'âme, Paris, Le Passage, 2004.

 

Repost 0
2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 22:24

Chapuis ParcLu par Francis Richard.

 

Court, noir. Ou blanc, puisqu'il y a de la neige. Et rouge, puisqu'il y a un mort. L'écrivain vaudois Olivier Chapuis, président de l'Association vaudoise des écrivains, livre avec "Le Parc" un bref roman noir réussi, qui trouve le ton juste entre efficacité et désir de faire naître des images au gré des comparaisons. Cela, sans oublier quelques idées bien dans l'air du temps, véhiculées par les personnages.

 

Il y a d'abord la scène d'origine, soit un prologue d'une page. Factuelle, un peu comme un article de journal, cette exposition contient en germe toutes les questions auxquelles le roman va répondre: pourquoi cet homme mort, gisant dans la neige qui recouvre le parc Mon-Repos à Lausanne? Qui est-il, d'ailleurs? Dernières réponses dans l'épilogue qui lui fait écho. Et aussi entre les deux...

 

La construction du roman est originale. Elle adopte tour à tour six points de vue, correspondant à six personnages concernés. L'auteur se montre virtuose ici, à plus d'un titre. Il a l'art de faire ricocher, d'un personnage à l'autre, certains éléments et détails d'une action minimale: la balle qu'on tire, l'enfant qui traverse inconsidérément la route, l'artiste auquel on rend visite, l'arme du crime même. Et puis, l'auteur glisse avec aisance d'un personnage à l'autre, sans aspérité malvenue.

 

Et si l'auteur réduit sa narration à l'essentiel et la rend ainsi percutante, il ne dédaigne pas pour autant de s'attarder sur certains aspects. Les pages qui tournent autour de l'arme du crime, vendue, utilisée, collectionnée, ont de quoi fasciner par leur réalisme, notamment s'agissant de l'expérience de tir. L'auteur en profite pour glisser une ébauche de débat sur la pertinence des armes à feu et de leur utilisation, fût-elle sportive. Il y a aussi quelques réflexions sur l'art, amenée par la présence d'un artiste où l'un des personnages va se mettre au chaud.

 

Enfin, les questions d'écologie sont aussi présentes; elles rebondissent d'un chapitre à l'autre. Jeu de ricochets, à nouveau, cette fois sur les idées. Concrets ou abstraits, ces ricochets rappellent ceux que peut faire une balle perdue. Comme celle qu'a ramassée le personnage mort au milieu du parc et qui gît, entre des badauds animés par une curiosité malsaine, un photographe qui passait par là et la police.

 

Ramassé et efficace, servi par une écriture sans effet inutile, "Le Parc" est construit avec beaucoup d'adresse et de finesse. L'utilisation de la troisième personne du singulier, d'un bout à l'autre du roman, impose un certain recul: l'auteur se fait ainsi curieux, observateur. "Le Parc" s'avère un roman rapide qui captive, à la manière d'une longue nouvelle bien accrocheuse.

 

Olivier Chapuis, Le Parc, Lausanne, BSN Press, 2015.

Repost 0
29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line],Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde,Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo,Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin

 

Ses yeux

 

Ses yeux où se blottit comme un rêve frileux,
Ses grands yeux ont séduit mon âme émerveillée,
D'un bleu d'ancien pastel, d'un bleu de fleur mouillée,
Ils semblent regarder de loin, ses grands yeux bleus.

 

Ils sont grands comme un ciel tourmenté que parsème
- Par les couchants d'automne et les tragiques soirs -
Tout un vol douloureux de longs nuages noirs ;
Grands comme un ciel, toujours mouvant, toujours le même!

 

Et cependant des yeux, j'en connais de plus beaux
Qui voudraient sur mes pas promener leurs flambeaux,
Mais leur éclat répugne à ma mélancolie.

 

Les uns ont la chaleur d'un ciel oriental
D'autres le mol azur des lointains d'Italie
Mais les siens me sont chers ainsi qu'un ciel natal.

 

Georges Rodenbach (1855-1898). Source: Poésie.webnet.

 

 

 

Repost 0
Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
commenter cet article
28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 20:00

hebergement d'imageCôté Défi Premier roman, Sharon n'est pas en reste! Elle revient avec un billet sur "Mary" d'Emily Burnett. Je vous invite à aller découvrir ce qu'elle en dit, ici:

 

Emily Burnett, Mary.

 

Merci pour cette nouvelle participation!

Repost 0
Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
commenter cet article
28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 19:10

hebergement d'imageLu par Alain Bagnoud.

 

Lorsqu'on lit "L'Affaire", roman de l'écrivain neuchâtelois Claude Darbellay, il est difficile de ne pas penser à des affaires bien réelles qui ont fait trembler, peu ou prou, les landerneaux politiques cantonaux, dans le canton de Neuchâtel ou ailleurs. Leur écho transparaît du reste dans ce petit livre où affleurent quelques allusions, à telle enseigne qu'on a pu penser que l'auteur offrait là un roman à clés.

 

Cela dit, à travers le personnage emblématique d'un Conseiller d'Etat à la carrière aussi irrésistible que fugace, sans doute construit en observant plus d'une personnalité politique suisse voire étrangère, ce sont des travers et comportements bien humains que l'auteur met à nu. "L'Affaire" est susceptible d'intéresser n'importe quel lecteur, bien au-delà de l'étroit terroir romand: il suffit de se souvenir qu'en Suisse romande, un "Conseiller d'Etat" est un élu chargé de diriger un département au niveau cantonal - une sorte de ministre cantonal, donc.

 

L'ambition? C'est elle qui fait avancer le fameux Conseiller d'Etat, figure jamais nommée comme s'il s'agissait d'en faire un type universel. Autour de ce personnage présenté comme exceptionnel et volontaire, on s'agite. L'auteur dessine avec une froide précision les alliances de rencontre, les majorités de circonstance qui masquent les rancoeurs et les jalousies... pour un temps: au sein même de son parti - "droite modérée", nous avons donc probablement affaire à un "radical" - l'ascension fulgurante du Conseiller d'Etat ne fait pas l'unanimité. A un niveau politique, l'auteur dessine aussi les jeux de pouvoir entre partis, en les observant par divers biais: réunions, presse, discussions, rumeurs et ragots. Il renvoie l'image d'une caste politique peu exemplaire à force de compromissions, où chacun se "tient par la barbichette".

 

Le Conseiller d'Etat est aussi un homme à femmes, et l'auteur analyse avec finesse et pertinence les trois facettes de ses désirs, de ses moeurs: il y a une épouse, une amante et les plaisirs tarifés, fondés sur une relation sadomasochiste assez conventionnelle. L'auteur différencie fort bien ces manière de vivre la sexualité, variant les regards et le ton, tantôt explicites pour ne pas dire cliniques (amours tarifées), tantôt discrets (amante), tantôt teintés d'amertume (relation avec l'épouse légitime). Le lecteur garde l'impression que le Conseiller d'Etat est essentiellement, en matière de sexualité, un consommateur pour lequel chacune devrait se tenir prête, en fonction de ses humeurs.

 

"L'Affaire" est un roman court, sobre, sur l'ascension brutalement freinée d'un avocat d'affaires entré en politique par opportunité. Derrière la façade de gendre idéal du Conseiller d'Etat, les coulisses sont sombres et l'auteur se plaît à les explorer. Rien d'explosif, cela dit: toute "l'affaire" - une affaire d'achat de terrain, un accident de voiture, une fortune un peu trop visible - se règle vite, quelques éclaboussures dans la presse et l'on passe à autre chose. En fin de roman, l'auteur prend soin de faire le vide autour de son personnage... et de lui offrir une issue à Hong Kong, "le lieu de tous les possibles". Une fin ouverte, optimiste peut-être, si l'on veut croire que la vie offre toujours une deuxième, voire une troisième chance.

 

Claude Darbellay, L'Affaire, Gollion, Editions d'autre part, 2012.

Repost 0
28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 18:49

hebergement d'imageItzamna est de retour sur le Défi Premier roman, avec un billet sur "Les nuits de laitue" de l'auteure brésilienne Vanessa Barbara. Le titre est alléchant... Je vous invite à découvrir cette nouvelle chronique ici:

 

Vanessa Barbara, Les nuits de laitue.

 

Merci pour cette contribution!

Repost 0
Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
commenter cet article
27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 21:36

Urech OrdonnanceLu par Antonin Moeri.

Le site de l'auteure.

 

Un ébéniste arrive dans une ville afin d'y vivre de son travail. Il y découvre un mode d'existence pour le moins singulier. Ses allures surréalistes cachent des vérités qui entrent en résonance avec une réalité que nous connaissons bien. "L'ordonnance respectueuse du vide" est le dernier roman de Marie-Jeanne Urech. L'écrivaine suisse invite une fois de plus ses lecteurs à se balader dans un univers bien cerné qui, sous des allures décalées, invite à réfléchir.

 

La ville de Z rappelle certaines localités suisses au statut fiscal attractif, opulentes à leur manière froidement financière. Il est permis, par exemple, de penser à Zoug, d'autant plus qu'il y a un lac, et que le nombre d'habitants concorde à peu près avec celui de la Z du roman. Les boîtes aux lettres deviennent par ailleurs un mystère récurrent de ce livre: qui les relève, qui reçoit du courrier? L'auteure donne ainsi une image concrète des "sociétés boîtes aux lettres", domiciliées là uniquement pour bénéficier d'une fiscalité clémente.

 

La figure de M. Island, riche promoteur immobilier et potentat, est omniprésente. Si les apparitions du personnage sont rares, les effets de ses actions sont omniprésents. L'auteure utilise des éléments simples pour montrer son caractère démagogue: alcool gratuit, du pain et des jeux (du cirque) à tous les étages. Il y a aussi les chantiers, omniprésents: les grues poussent mieux que les arbres à Z.

 

Et puis il y a une certaine méfiance face à l'autre. C'est que le menuisier, surnommé Modeste, fait figure d'immigré. Dès lors s'installe une relation ambivalente entre lui et les indigènes: certes, il bénéficie d'une certaine bienveillance globale de surface, mais certains de ses actes, inattendus, lui seront reprochés, à l'instar de l'utilisation des palissades de chantier pour fabriquer des meubles. Reste que Modeste s'intègre, puisqu'il finit par obtenir un nom local jusqu'à la caricature et par épouser Elytre. Serait-il, du coup, devenu "plus indigène que les indigènes"?

 

C'est que si le côté politique du roman paraît sérieux dans son fond, cette gravité est contrebalancée par les jeux amoureux de Modeste, d'abord avec la distributrice de bière et d'eau-de-vie, évoqués avec une pudeur parfaitement de mise, puis avec Elytre, la fille aux robes changeantes, transparente et muette jusqu'au chapitre I, étonnamment placé en fin de roman. Pour donner corps au rapprochement des êtres, l'auteure choisit de faire se rapprocher les lits séparés de Modeste et d'Elytre: lorsqu'ils se toucheront, Modeste fera sa demande en mariage. Ce côté "jeux d'enfants" donne à cette intrigue amoureuse une fraîcheur teintée d'agréable surprise.

 

Quelques trouvailles délicieuses ou surprenantes émaillent "L'ordonnance respectueuse du vide". Il y a par exemple la pléthore de meubles que Modeste fabrique, alors que les autochtones se contentent d'une commode qui leur sert de lit, de table et de lieu de rangement. Le lecteur familier de Marie-Jeanne Urech retrouvera par ailleurs avec plaisir Yapaklou et Zibeline, deux enfants qui tracent leur destin à travers les romans de l'auteure, qui s'offre le plaisir de rappeler le géant du distributeur de frites des "Valets de nuit".

 

Enfin, la description de quelques usages particuliers, autour par exemple des décès successifs des bonnes soeurs ou de la vie religieuse, finissent de convaincre le lecteur que l'auteure l'invite, avec un certain sourire pas tout à fait innocent, à visiter une autre planète. Une planète qui pourrait quand même bien se trouver en Suisse...

 

Marie-Jeanne Urech, L'ordonnance respectueuse du vide, Vevey, L'Aire, 2015.

Repost 0
24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 21:52

Gaillard RoseDéfi Premier roman.

Le site de l'auteure.

 

Quand les querelles de voisinage sont le premier poison du vivre-ensemble... Dans son premier roman, intitulé "Allons voir si la rose...", Catherine Gaillard-Sarron installe une bisbille entre monomaniaques, et s'amuse à décortiquer avec un certain bonheur la psychologie et les très humaines faiblesses de de ses personnages.

 

Ce premier roman a les airs d'une nouvelle amplifiée, notamment par l'extension de la psychologie des personnages. Stramer, présenté comme un monomaniaque des roses, paraît s'intéresser aussi à ce qui se passe autour de lui, de manière plus ou moins probable. Si on le suit volontiers dans ses réflexions sur le spécisme (le lion Cecil fait une apparition), on a de la peine à croire à sa critique de Gabriel Matzneff: un chimiste à la retraite aux ascendances germaniques s'intéresse-t-il forcément au prix Renaudot de l'essai? Quelques pistes, par ailleurs, sont installées. Il est regrettable qu'elles ne soient pas poursuivies plus avant, surtout si elles sont évoquées avec vigueur - on pense au goût de Stramer le misanthrope pour les "professionnelles", mentionné deux fois par l'auteur - or, celles-ci n'interviennent pas dans ce roman.

 

S'il est délicieusement caricatural, le portrait du couple de voisins, les Crosmou, s'avère aussi nettement plus crédible. Il se fonde sur l'interaction asymétrique entre une femme puissante pour ne pas dire violente, dont le physique imposant reflète le caractère envahissant, et son mari, figure veule et fluette - qui porte cependant le nom bien félin de Félix. Cela, sans oublier le chat, justement, par lequel tout passe, ce qui ne manque pas de faire endêver le fameux Félix. L'auteure fait de cette bestiole, précieuse bête à concours, un élément clé (mais corrosif) de la relation conjugale, ce qui ne manquera pas de divertir le lecteur.

 

Divertir? Certes, le propos est grave puisqu'il est question d'une hostilité entre voisins, qui se développe en un crescendo rapide à l'apothéose bien campée quoique tragique. Les situations sont caricaturales, le lecteur le comprend en côtoyant des personnages tels que l'auteure sait les construire. L'onomastique, cela dit, s'avère amusante: les personnages portent des noms évocateurs et, surtout, certains mots et marques actuels, suisses à l'occasion, sont travestis afin de leur donner un côté ridicule auquel tout le monde a pensé un jour ou l'autre.

 

Le début paraîtra certes peu percutant au lecteur, l'auteur ayant choisi d'installer doucement son intrigue en présentant le personnage de Stramer. Mais il sera utile d'aller au-delà de cette impression pour arriver à un final bien éclatant, mené tambour battant, qui amène son lot de morts pleins de caractère au terme d'un ouvrage qui sait se faire à la fois cocasse, piquant et intelligent: si l'on sourit à certaines outrances, on se surprend aussi à réfléchir ou à s'interroger au détour d'une phrase, d'une page de ce livre aux allures de faux journal.

 

Catherine Gaillard-Sarron, Allons voir si la rose..., Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2015.

Repost 0
23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 22:36

Graff Photo.Lu par Anouchka, Clarabel, Clochette, Dédale, L'ivresse des mots, Ma planète, Papillon, Pascale Arguedas, Pimpi, Soukee, Tu lis quoi?.

 

Toute la photo en un clin d'oeil. Avec "Il ne vous reste qu'une photo à prendre", l'écrivain Laurent Graff signe un roman court qui fait le tour des aspects les plus connus de la photographie et en suggère une certaine philosophie. Par sa brièveté, son livre fait figure d'instantané; mais que de choses au fil des pages!

 

Le titre annonce la couleur, l'incipit introduit un léger trouble: "J'ai cessé de prendre des photos il y a vingt ans, après la mort de M." L'essentiel est dit: nous aurons affaire à un roman qui tourne autour de l'image, de l'instantané. Ce que confirme une narration qui n'hésite pas à donner la priorité au visuel, que celui-ci prenne la forme de belles images touristiques de Rome ou de la recréation d'un univers plus flou, dès lors que le personnage principal du roman entre dans un jeu étrange intitulé justement "Il ne vous reste qu'une photo à prendre".

 

Ce jeu part d'un postulat: et si c'était la dernière? Réminiscence des films argentiques à la capacité limitée à 24 ou 36 poses, il met en scène le côté rituel de la photographie tel qu'il était avant l'émergence des téléphones portables, des appareils photo numériques et de leurs capacités infinies - un aspect théorisé dernièrement par Roberto Casati. Cette ritualisation est portée à l'extrême par le caractère ultime de la photo à prendre: les joueurs prennent leur temps pour trouver la meilleure photo, soudain conscients de la valeur d'un déclic. Et si c'était la dernière photo de leur vie?

 

Les clichés (!) liés à la photographie sont présents dans "Il ne vous reste plus qu'une photo à prendre". De manière attendue, par exemple, on trouvera dans l'entourage du narrateur un touriste japonais et une top-modèle. Chacun a vécu une partie de sa vie d'un côté ou de l'autre de l'objectif. On a aussi des personnages soucieux de leur image, et le décor touristique, mille fois photographié, de Rome. Les descriptions sont légères et visuelles, et s'attardent en particulier sur les gens qui jettent des pièces dans la fontaine de Trevi.

 

A cela viennent s'ajouter les relations amoureuses du narrateur, faites de souplesse: sa compagne l'est parce que c'est ainsi, sans rituel, et le narrateur n'hésite pas à l'éloigner, ce qui se passe tout naturellement, pour entrer dans l'univers décalé qu'impose le jeu. Le souvenir d'une ancienne amie trop tôt défunte fait de ce narrateur un personnage empreint de tensions. La réception d'un nouvel appareil en fin de roman, dans des circonstances qui doivent tout à la chance, va-t-elle libérer le narrateur et le réconcilier avec la photographie, sur laquelle il paraît faire un blocage? C'est ce que suggère la dernière phrase d'un roman porté par une écriture sobre, mais efficace et vectrice d'un riche message.

 

Laurent Graff, Il ne vous reste qu'une photo à prendre, Paris, Le Dilettante, 2007.

Repost 0
22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line],Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Herisson08, Hilde,Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo,Séverine, Tinusia, Violette, Yueyin

 

Adeline

 

Accoudée au balcon, souriant à la brise,

Adeline est heureuse. Elle aspire à grands traits

Le charme doux et chaud d'un matin qui s'irise.

Elle pense à l'amour, en goûte les attraits.

 

Devant le bleu balcon s'étend la ville rose.

Divers arbres gonflés de feuillages épais

S'étirent vers l'azur et le lac se repose.

Adeline est sensible à cette jeune paix.

 

Dans la chambre apparaît un savoureux bien-être.

Du soleil ascendant s'éclairent les reflets

Qui s'étalent partout où la clarté pénètre

Avec des rayons d'or dansant sur les objets.

 

Accoudée au balcon devant la chambre heureuse,

Adeline sourit à la vie, au bonheur.

La brise lui répond, légère promeneuse;

Le matin s'attendrit et fredonne en mineur.

 

Claude Schmidt (1910-1999), dans Mélodies, Petit-Lancy, Cercle romand de poésie classique, 2002.

 

Repost 0
Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.