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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 22:59

Quilliet CorpsLu par Arthemiss, Manuel Ruiz.

Défi Premier roman.

 

Ressortir de vieux papiers, c'est s'exposer à avoir des surprises. C'est exactement ce qui arrive à Vincent, le bonhomme que va suivre le lecteur de "Le problème à N corps", premier roman de l'écrivaine Catherine Quilliet. Elle se présente comme une diariste repentie; or, c'est précisément autour d'un journal intime, élément mystérieux et obsédant, que tout le récit va s'articuler.

 

En effet, Vincent s'interroge: il y a toute une série de pages de son journal intime qu'il ne se rappelle pas du tout d'avoir écrites. Or, celles-ci sont particulièrement flamboyantes et évoquent une certaine Marianne, dont il ne se souvient plus. Intrigant - de quoi déstabiliser un personnage présenté comme stable et bien sous tous rapport, marié à une femme belle et aimante.

 

Mais qui a écrit ce fameux "Fascicule hot" sur Marianne? Tout en laissant le lecteur imaginer tout ce qu'il veut, l'auteure dévoile peu à peu ce qu'il en est vraiment en lançant son personnage sur un jeu de piste original marqué par des voyages entre Paris et Grenoble et par la rencontre avec cette (im)probable Marianne.

 

Le récit passe à la vitesse supérieure lorsque l'enquête se concentre sur le journal, en tant qu'objet, et son écriture. Là, on est intrigué, l'approche est neuve: l'auteure explore à fond toutes les ressources liées à l'étude scientifique de l'écriture. Le système informatique utilisé pour analyser les écritures est-il réel? Tels que l'auteure les présente, ses résultats, détaillés, sont probants: on y croit. Cela est doublé d'une analyse littéraire, permettant à l'auteure de mettre en scène un vieil écrivain "amateur de chair fraîche" (mais on n'en saura pas plus, le voyeurisme n'est pas de mise... ah, les procédés déceptifs!). On aurait pu encore y ajouter l'analyse du papier...

 

Outre la mise sur pied d'un jeu de piste, l'auteure a la force de mettre en scène des personnages bien campés, séduisants, agaçants ou juste normaux. Elle évite l'écueil de la description convenue de la (très belle) femme de Vincent, Claire, en mettant l'accent sur les regards qu'on pose sur elle. Et elle ose les regards en coin, elliptiques, dès lors qu'il s'agit de parler, sur le ton du commérage, de tel personnage qui a peut-être couché avec tel autre.

 

"Le problème à N corps" se présente lui-même comme un faux journal intime, chaque chapitre portant une date en guise de titre. Une manière comme une autre d'inviter le lecteur à se plonger dans l'intimité des personnages? Pas tout à fait, puisque l'écriture est à la troisième personne. En revanche, le quotidien de chacun est bien détaillé, traversé par quelques moments forts d'introspection.

 

Catherine Quilliet, Le problème à N corps, Paris, Paul & Mike, 2015. Préface de Bruno Tessarech.

 

 

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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 17:06

Qu'un I vous manque et tout s'emballe: la presse n'a pas manqué de relever que sur une plaque commémorative, le nom de Georges Wolinski, décédé dans les circonstances tragiques que l'on sait, s'est vu affublé d'un Y mal à propos. Haro sur le marbrier, a-t-on décrété!

 

Eléo de Vulpillières, journaliste au Figaro, dont j'apprécie la plume, décrète sur Twitter: "Les noms russes ou polonais sont traditionnellement transcrits en français -ki et en anglais -ky (Tchaïkovski/Tchaikovsky)". Les chevaux de Przewalski semblent accourir pour lui donner raison, mais Bronsky, personnage des bandes dessinées d'Edika, la contredit. Alors, vrai, faux? La tradition est-elle connue, respectée? On aimerait que ce soit aussi simple. Mais l'usage, c'est-à-dire le réel, se montre plus nuancé...

 

En lisant le tweet d'Eléo de Vulpillières, le premier contre-exemple qui m'est venu est celui de Kandinsky. On admettra qu'une vie passée en grande partie dans un domaine germanique ait suffi à imposer une transcription avec un Y à la fin, dûment attestée par les dictionnaires usuels français. Je m'en souviens pour avoir trébuché là-dessus dans le cadre d'un championnat d'orthographe... Germanité aussi lorsque l'on parle de l'homme de médias suisse alémanique Roger Schawinsky, certes moins connu hors de l'Helvétie, mais que personne n'écrira avec un I à la fin.

 

Bortniansky 2Et hier soir, alors que je claviotais sur les orgues de Morlon, voilà que je m'aperçois que tel compositeur russe se voit affublé d'un Y: Bortniansky, tel qu'écrit par l'arrangeur Louis Raffy. Le cahier où la pièce musicale se trouve n'est certes pas tout neuf; gageons que la tradition n'est pas arrivée jusqu'à son créateur. Wikipédia, quant à elle, ne se mouille pas, met des I partout... mais c'est une autre histoire, et nous ne sommes pas mieux informés.

 

La piste des "-ski" va plus loin: il arrive que l'Y grec et le I séparent une génération. Ainsi, si les dictionnaires nomment le compositeur du "Sacre du Printemps" Igor Stravinski, Larousse admet Stravinsky aussi (mais pas le Petit Robert des noms propres!). Et il arrive aujourd'hui encore que l'on orthographie son nom à l'allemande, ce qui donne Strawinsky. Au premier rang des témoins d'une telle orthographe, il y a le peintre Théodore Strawinsky (1907-1989). Deux traditions s'entrechoquent même ici, avec un prénom écrit à la française. Or, Théodore Strawinsky est, vous l'aurez compris, le fils d'Igor Stravinski. Et c'est à Genève qu'une fondation honore sa mémoire! Ah, quand les générations bouleversent l'orthographe...

 

Il me paraît possible d'ajouter, pour finir, que de nombreux anonymes ou nouvelles célébrités portant un nom russe vont privilégier une transcription à l'anglaise lorsqu'il s'agira, entre autres, d'établir des papiers en Europe. Le Y pourrait donc s'imposer doucement au détriment du I au gré de l'immigration - et pourrait même devenir un marqueur générationnel. La question ne date pas d'hier: si l'on voulait retraduire aujourd'hui "Anna Karénine", écrirait-t-on de préférence Vronsky ou Vronski? Voire Wronsky, à l'instar de Sidonie Wronsky, pionnière du travail social?

 

Il convient donc de considérer la tradition d'un oeil critique, de se référer à toute source utile lorsqu'il s'agit de transcrire correctement, plutôt deux fois qu'une - et d'éviter de mettre, si j'ose ce jeu de mots, les deux pieds sur le même "-ski". En définitive, et pour en revenir à Georges Wolinski, la seule règle valable, c'est que transcription ou pas, qu'li soit français ou pas, estropier un nom de famille constitue toujours une sortie de piste malvenue, blessante pour les premiers intéressés.

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Publié par Daniel Fattore - dans Langue française
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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Clac

 

Clac clac clac

Bruit de clés

Bruit de serrures

Bruits de claques

Je suis bouclé

Ne pense qu'à faire le mur

Qu'à sortir de ma cellule

Où ne pullulent

Pas des rats

Mais des matons scélérats

 

Hôpital pour les fous

Trou

Où l'on m'a enchaîné

Pour un jour ou des années

Courage

Bâillonne ta rage

Le temps est ton allié

Viendra le moment tant désiré

Où les matons seront à leur tour bouclés

Et c'est moi qui porterai les clés

 

Michel Viala (1933-2013), Poésie choisie, Orbe, CamPoche, 2009.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 21:52

hebergement d'imageC'est Itzamna qui ouvre l'année 2016 du Défi Premier roman avec une chronique sur "Petits plats de résistance" de Pascale Pujol. C'est du bon, à découvrir ici:

 

Pascale Pujol, Petits plats de résistance.

 

Merci pour cette participation qui ouvre l'année 2016 du Défi Premier roman!

 

Je referai un nouveau billet sur ce Défi prochainement. Ne serait-ce que pour vous proposer un nouveau logo... Ouvrez l'oeil!

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Premier roman
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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 21:32

Maugarlone Vent"Plus sage est le vent"... et "Autant en emporte le Christ": entre le titre et le bandeau, le dialogue s'installe. Et l'auteur de ce petit livre, le très secret penseur François-George Maugarlone, colle ses papiers et interpelle son lectorat avec la naïveté dérangeante de l'agnostique. Se plaçant dans le domaine du doute philosophique, en effet, l'auteur secoue les certitudes tant de l'athée que du chrétien convaincu. Et peut-être, par analogie, de tout lecteur religieux.

 

"Plus sage est le vent" se présente comme un ensemble de textes épars réunis autour d'une thématique plus ou moins commune. Ceux-ci forment autant de chapitres. A l'intérieur de ces chapitres, l'écriture prend la forme de fragments. Immanquablement, on pense aux "Pensées" de Blaise Pascal en lisant ce qu'offre l'auteur. Mais alors que Pascal est l'homme de certitudes qui cherche à convaincre le sceptique, François-George Maugarlone se positionne comme l'homme qui doute, développe ses idées et émet ses objections. Et fait ainsi oeuvre de philosophe.

 

Cela ne va pas sans bienveillance face au croyant, ni sans dépassement du débat. D'emblée, l'auteur liquide le débat relatif à l'existence du Christ en lâchant: "Jésus-Christ a-t-il existé? Sans doute, mais de toute façon l'existence est presque-rien. Dans la mesure où il incarne la valeur, qui est non-être, son existence n'est pas assurée, et aussi bien est en un sens indiscutable. Il est de l'être même du Christ que son existence soit incertaine." Comment mieux résumer le défi de la foi? "Plus sage est le vent" est à l'avenant, constitué de fragments lapidaires ou développés qui invitent chacune et chacun à réfléchir, quelle que soit sa position face à la foi.

 

L'auteur de "Plus sage est le vent" laisse son esprit courir, dans une posture de (fausse) naïveté. Celle-ci peut être dérangeante: l'auteur sait chatouiller le croyant là où la foi est sensible. Cela, d'autant plus que la démarche de l'auteur est nourrie de la culture d'aujourd'hui (on croise Alfred Jarry et même Georges Brassens) et de celle des maîtres qui ont marqué l'auteur: Vladimir Jankélévitch, Guy Debord, René Girard, etc. Il leur rend un hommage ambigu en les interrogeant.

 

Dans des chapitres plus courts mais non moins denses, l'auteur introduit des thématiques telles que la liberté de l'esprit ("D'une cause orpheline") ou l'antisémitisme ("Réflexions sur la réponse antisémite", tout un programme...), vues d'une manière lapidaire qui va provoquer le lecteur et, idéalement, le faire réfléchir à partir de pensées qui, parfois, ont la brièveté et la densité pénétrante d'une phrase bien tournée. Enfin, "Qui bien connut ahan" explore certains aspects de la sexualité vue à travers le prisme religieux, à la manière du philosophe ou du joueur de mots qui aime les raccourcis: s'y entrechoquent, sur une double page, Herbert Marcuse, Jacques Casanova de Seingalt et Florence Montreynaud.

 

Fragment après fragment, l'auteur de "Plus sage est le vent" sait titiller son lecteur, le faire sortir de sa zone de confort en l'interrogeant, de manière parfois lapidaire ("Dieu tolère le mal. Auschwitz, sa maison de tolérance.", donne-t-il à méditer, en une ligne...), ou en développant à la manière d'esquisses des idées qu'il conviendra, peut-être, de contrer. Ouvrage d'un auteur qui s'interroge, "Plus sage est le vent" est un petit livre à la pensée multiple et qui, au fil de fragments divers, interpelle à son tour le lecteur: face au vent qui souffle, inlassable et muet, quelle est la sagesse des mots?

 

François-George Maugarlone, Plus sage est le vent, Paris, Grasset, 2007.

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais
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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 23:37

CorneauducPour plonger dans le Moyen Age, ils s'y sont mis à deux. "Ceux de Corneauduc" est signé de Michaël Perruchoud et Sébastien G. Couture. Au départ, il s'agissait d'un roman burlesque publié en ligne sur le site Internet de l'éditeur. C'était il y a un lustre ou deux... A présent, les péripéties du duché de Minnetoy-Corbières ont droit à leur codex. C'est mérité.

 

On imagine volontiers les deux auteurs s'amusant à écrire tour à tour un épisode de ce feuilleton. Cela dit, "Ceux de Corneauduc" est un livre d'une parfaite unité stylistique. Le langage employé résonne de tout ce qui peut faire médiéval: des articles omis, des tours archaïques, un vocabulaire recherché qui sonne ancien et même quelques vers de mirliton. Ce travail sur le langage est valorisé par des tours elliptiques ou astucieux qui, en particulier dans les dialogues, révèlent un aspect récurrent de ce roman: l'alcool. C'est que, pour le dire en français d'aujourd'hui, ça picole sec dans "Ceux de Corneauduc"!

 

De ce point de vue, le sens de l'hyperbole n'est pas sans rappeler un certain François Rabelais, et donne ainsi aux personnages mis en scène la stature de géants. On y boit par tonneaux entiers, jusqu'à ce que l'aubergiste soit piteusement à sec. Les scènes de bagarre sont parfois approximatives, quelques incohérences subsistent dans le récit (par exemple, le duc croit un peu trop facilement qu'il est le père de l'enfant que porte sa femme à la cuisse légère, alors qu'il n'est guère autorisé à la besogner...), mais qu'importe: l'ivresse est toujours là.

 

Les auteurs montrent par ailleurs un monde d'hommes, viril pour ne pas dire macho, où la force physique sert de ressort permanent. Alors certes, cela permet de nombreuses péripéties: pièges à ours où certains personnages restent suspendus par les pieds, scènes de taverne où la bière sert d'élément médiateur si la bagarre menace, légendes mensongères relatées par des hâbleurs, blessés rendus méconnaissables. Les femmes sont certes présentes, mais les sentiments peinent à se faire jour. La duchesse est présentée comme une Italienne cultivée égarée dans un duché inculte, et l'autre figure féminine marquante, Fanchon la jeune soubrette aux talents cachés, se voit assez vite écartée de tout jeu amoureux. L'intelligence et la culture n'ont guère leur place ici!

 

L'intrigue elle-même a tout de la guerre picrocholine, ou presque: un duc aux valeurs chevaleresques à deux balles s'en va-t-en guerre pour récupérer sa femme, kidnappée par un noble rival - enfin, vraiment? Les auteurs, et c'est là l'essentiel, accomplissent pleinement leur mission, qui est de faire rire au dépens de personnages forts en gueule mais finalement peu héroïques. Braquemart d'airain, Croisé de son état, transforme chacune de ses défaites en victoire avec une mauvaise foi revigorante. Les traîtres, car il en faut sur ce genre d'histoire, sont fielleux à souhait, jusqu'à la caricature. Les noms des personnages eux-mêmes recèlent à l'occasion quelques jeux de mots recherchés, pour ne pas dire meuh-meuh: qui aurait trouvé dans le baron "Du Rang Dévaux" le fameux "Ranz des vaches" (et non des veaux)?

 

La truculence et l'humour gaulois se bousculent dans ce feuilleton burlesque, vigoureux, présenté comme "le plus éthylique du Web" par l'éditeur. On pense fabliau, on songe Rabelais, on joue avec les mots... et en définitive, on rigole bien.

 

Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud, Ceux de Corneauduc, Genève, Cousu Mouche, 2015.

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 06:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

 

Ton Mary paroist plus vieux

 

Ton Mary paroist plus vieux
Que les murailles de Rome ;
Et tu dis qu'il te sert mieux
Que ne feroit un jeune homme.

 

Lisette, je n'en croy rien.
Seme ailleurs tes artifices :
Tu mens pour m'oster le bien
Que tu dois à mes services.

 

L'Avant-couriere du jour
Dit que Titon fait l'Amour
D'une façon trop austere.

 

Et les jeux d'un vieux Jalous
Ne furent jamais si dous
Que ceux d'un jeune Adultere.

 

François Maynard (1582-1646). Source: Poésie.webnet.

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 21:48

Perret ArbresLu par Bigmammy, Catherine Babou.

 

Ce sont pour ainsi dire les cahiers d'un retour au pays natal, signés Michèle Perret. Dans "Les arbres ne nous oublient pas", cependant, rien du tourment d'Aimé Césaire. Et rien non plus de l'écriture de Karen Blixen, dont l'auteure se distancie dès le début. La nouvelliste, native d'Oran, relate sur un ton aisé les impressions et choses vues d'un retour à la ferme algérienne de sa jeunesse. Et c'est aujourd'hui même que cet ouvrage paraît!

 

Un ton aisé... mais il y a un certain génie dans l'aisance, tant il faut un immense savoir-faire pour dire les choses simplement. L'auteure orchestre ses chapitres de manière concentrique, de manière à plonger progressivement le lecteur dans la profondeur de son propos, en partant de la surface. Tout s'ouvre sur un assez long chapitre où les souvenirs, et partant le passé, s'exposent. Ce chapitre fait figure de prologue, avant que le livre ne plonge dans le temps d'aujourd'hui. Ce temps où Michèle Perret décide d'aller retrouver la terre qu'elle a quittée en 1963 dans le sillage de la décolonisation. Démarche courageuse...

 

Puis viennent les lieux. Le chapitre 2 s'avère visuel, quitte à passer pour touristique: il y sera question de l'Oran d'aujourd'hui, de ses bâtiments, et des gens qui y vivent. De bout en bout, et tout au long du livre, l'auteure cherche l'image juste pour dire l'Oran d'aujourd'hui, loin des clichés et des stéréotypes.

 

Ce souci d'aller au plus près du réel amène l'auteure à évoquer les humains, qu'elle présente comme accueillants et confiants, quitte à renvoyer le lecteur à sa propre prudence: qui, chez nous, serait prêt à recevoir chez lui quelqu'un qui lui affirme avoir vécu là quelques décennies auparavant? L'auteure a toujours un mot, un regard bienveillants pour les personnes, que celles-ci soient des jeunes désoeuvrés ou ceux qui habitent les lieux de son enfance. Il arrive même que des fantômes émergent...

 

Logiquement, c'est en fin d'ouvrage que l'on se concentre sur la ferme où vécut sa famille. Une famille qui semble hanter encore cette ferme, ce dont témoigne une énigmatique photo reproduite dans l'ouvrage. L'auteure a su, jusque-là, faire monter l'impatience et la curiosité du lecteur, en le faisant s'interroger: où un Pied-noir aisé pouvait-il donc vivre, et comment? Le parcours utilise comme fil rouge les arbres, jalons pérennes ou non, et êtres marquants de la jeunesse de la narratrice.

 

Les lieux, les personnes: "Les arbres ne nous oublient pas" a tout du roman de voyage aux sources. Introduits par des photos tirées de la collection personnelle de l'auteure, les chapitres prennent l'aspect de chroniques où la vision générale, comme saisie avec un grand-angle, côtoie des moments où l'on observe le réel en gros plan. Régulièrement, ils font l'aller-retour entre l'Algérie d'aujourd'hui et celle que l'auteure a dû quitter. Et au détour de pages écrites avec sobriété, l'émotion et la nostalgie jaillissent d'une chose vue: une cigogne sur une hauteur, un bâtiment disparu ou retrouvé ou la noblesse d'une attitude.

 

Michèle Perret, Les arbres ne nous oublient pas, Montpellier, Chèvre-feuille étoilée, 2016.

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 21:10

Jung PrécautionLu par Caput mortuum.

 

Un monde qui joue à se faire peur: ne serait-ce pas le nôtre? Paru en 2009, "Principe de précaution" est le deuxième roman de Matthieu Jung. Réelles ou fantasmées, les peurs actuelles constituent son fil rouge. Cela, autour d'un personnage nommé Pascal, trader de son état, se partageant entre son travail à Paris et son logis familial au Pecq.

 

L'ancrage temporel de "Principe de précaution" est précis: ce roman se situe dans les années 2004/2005. Régulièrement citée, l'actualité en témoigne (tsunami, Nicolas Sarkozy ministre de l'Intérieur, loi Fillon). C'est donc avant les crises successives des subprimes (même si ces produits bancaires toxiques sont mentionnés), de la dette souveraine, etc. L'auteur choisit de mettre en scène un trader éloigné des stéréotypes en vogue, faisant de ce genre de professionnel le responsable de tous les maux de l'économie mondiale. On pourrait même soupçonner Pascal d'être trop gentil, notamment face à ses collègues, et un brin sensible: on le sent soucieux de sa famille, autant sinon plus que de sa carrière: l'essentiel pour lui est de conserver son poste, malgré d'inquiétantes rumeurs de fusion, et non de prendre du galon dans l'entreprise.

 

Serait-il même timoré, ce Pascal? Il y a en effet une constante dans sa vision du monde: le calcul des risques, à tout moment et à tout propos. Sur le nombre, le lecteur va forcément se reconnaître dans l'une de ces craintes: infections nosocomiales à l'hôpital, drogue, accidents domestiques, violence domestique, risques liés à l'usage de l'ordinateur, etc. Parfois aussi, il va se dire que Pascal exagère; dès lors naîtra l'impression qu'à force de voir le risque partout, on joue à se faire peur - quitte à ne plus distinguer les vrais risques de ceux infimes, voire fantasmés.

 

L'auteur met en scène des personnages forts, aux caractères nettement dessinés, quitte à paraître caricaturaux. La figure de Lionel, grande gueule et dragueur à succès vantard, s'avère exemplaire ici; l'auteur excelle à le rendre agaçant... et à faire sentir au lecteur, qui rira jaune peut-être à certaines répliques, ce que peut ressentir un être normal comme Pascal. Il donne aussi des voix bien caractérisées à ces personnages: l'auteur va jusqu'à imiter les accents, avec des bonheurs divers: si ça claque bien chez Lionel, c'est un peu lourd chez d'autres.

 

"Principe de précaution" n'est pas un roman à l'intrigue massive, mais plutôt une chronique du quotidien banal de Pascal et de son petit monde, entre chicanes du métier et vie familiale sinueuse - de petits riens pour une vie ordinaire, en somme. Cela, même si l'on sent imperceptiblement monter, au fil des pages et surtout vers la fin, une tension sourde qui doit se résoudre. Surtout, ce roman constitue le portrait corrosif et réussi d'une époque complexe, anxiogène, en proie à un malaise pas toujours évident à saisir mais que l'auteur arrive à capter à sa manière: la nôtre.

 

Matthieu Jung, Principe de précaution, Paris, Stock, 2009.

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 21:30

Vebret BlancheLu par Marc Villemain.

Le site de l'éditeur.

 

Un titre qui évoque Gérard de Nerval. Un début de roman qui convoque Albert Camus et Louis-Ferdinand Céline. Pas de doute, l'écrivain français Joseph Vebret entraîne son lectorat dans un texte pleinement littéraire. Son titre? "Car la nuit sera blanche et noire". Et le lecteur goûtera les innombrables références aux classiques de la littérature française, qui irriguent ce roman au moins autant que le whisky et la vodka, dont le narrateur est friand.

 

Un roman à trois niveaux

Un romancier qui parle d'un romancier: le schéma est connu. L'écrivain lui ajoute cependant un étage, développant une intrigue à trois niveaux: le niveau réel, concret, celui où c'est Dominique Vebret qui écrit. Le niveau du narrateur, celui du livre qu'on lit, où se trouve un écrivain dépressif que sa famille rejette. Et le niveau de l'oeuvre rédigée par ce narrateur, où il est entre autres question d'un écrivain - à la fois pareil au narrateur et différent de lui.

 

Cela dit, il y a une perméabilité entre ces niveaux, à telle enseigne qu'il est permis de se dire que le narrateur, c'est un peu Dominique Vebret, et que personnage du roman écrit par le narrateur est un peu ce narrateur, voire Dominique Vebret. Chacun se positionne entre le réel et l'imaginaire. Si tout est inventé, en effet, il est permis de considérer que "Car la nuit sera blanche et noire" cristallise un peu du réel de son écrivain. Une phrase importante, reprise trois fois dans l'édition suisse de ce roman (exergue, prière d'insérer, corps du roman), le confirme: "Car après tout, qui sait si la réalité n'est pas dans les livres et la fiction derrière nos fenêtres?"

 

Secrets de famille et d'écriture

Et de quoi est-il question ici? D'un écrivain qui a tout plaqué pour écrire, des affres de l'écriture... et d'un lourd secret de famille qui trouve ses racines dans les soldats français injustement fusillés durant la Première guerre mondiale. Les grandes lignes de ce secret de famille sont dévoilées assez tôt, prélude à une observation poussée d'une famille oppressante à l'extrême, enfermée dans la lourdeur d'une hérédité militaire et dans une pratique religieuse purement formelle, sans foi.

 

On pourrait dire que la question des affres de l'écriture a déjà été abordée mille fois par d'autres écrivains avant l'auteur de "Car la nuit sera blanche et noire". Or, ce dernier a l'adresse de la placer dans le contexte plus vaste de l'écriture actuelle, et d'installer une tension entre la prise de notes, les rapports avec un éditeur qui exerce des pressions amicales mais fermes sur son poulain et les soutiens et obstacles dont l'auteur profite. Cela, sans oublier le milieu littéraire et le métier d'écrire, écho au métier de vivre évoqué par Cesare Pavese.

 

L'alcool dynamité

Le roman va jusqu'à interroger les rapports des auteurs avec l'alcool. A-t-on affaire à un livre qui tue? C'est ce que le narrateur veut croire, ouvrant la porte au fantastique. Une porte bien vite refermée: la vie demeure rationnelle, et les décès autour du narrateur sont naturels, mêmes s'ils coïncident avec ce qu'il écrit. Toute autre interprétation relève d'une lubie née de l'ivresse.

 

En brisant le mythe de l'inspiration qui vient de la bouteille, "Car la nuit sera blanche et noire" met en scène une rédemption personnelle du narrateur, qui se convertit à la Badoit, non sans peine.

 

Aisance et érudition

Quant aux références littéraires, je les ai évoquées dès le début de ce billet, et elles sont nombreuses. Elles empruntent à Gide, essentiellement, mais pas seulement, et installent un climat d'érudition dans ce roman - qui se lit aisément, malgré tout! Elles se glissent volontiers dans les paroles et attitudes de l'écrivain narrateur, allant jusqu'à suggérer que celui-ci peine parfois à penser par lui-même, sans se cacher derrière les citations. A moins que ce ne soit une posture de modestie face aux géants d'autrefois?

 

Roman ample et bien renseigné, "Car la nuit sera blanche et noire" dessine un écrivain tourmenté, dans toute sa complexité. Ne reculant pas devant l'introspection, il évoque tout ce qu'il faut parfois mettre en jeu pour construire un roman, une oeuvre littéraire. Et s'il est certes dense et solide, allant jusqu'à faire leur part aux sentiments amoureux, ce roman se lit malgré tout avec aisance. Connu pour être l'animateur de revues consacrée aux livres, Joseph Vebret est donc également une plume littéraire qui mérite le détour.

 

Joseph Vebret, Car la nuit sera blanche et noire, Charmey, Editions de l'Hèbe, 2009. Egalement disponible aux éditions Jean Picollec.

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