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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 23:49

… enfin : les bonnes réponses !

En préambule, voici les blogueurs à qui je passe le flambeau:
1001 pagesAliénor, Angel-ACalepin, Lili LectriceOcéane, Petites lectures... et F. Kersu, qui vient de démarrer dans la blogosphère! Huit blogs donc, comme les huit affirmations qu'elles et ils sont invités à proposer, en incitant leurs lecteurs à deviner laquelle est fausse. A vous de jouer, à vous de passer le flambeau à votre tour et... bon courage!


Afin de préserver le suspens et de monter une gradation de bon aloi, je les propose dans le désordre.


8. Il m’est arrivé de fumer, en particulier pendant mes études, la pipe et le cigare. Il y eut les célébrissimes Villiger à embout en plastique. J’ai deux pipes, l’une que j’ai achetée afin de goûter à l’expérience unique de la bouffarde (si si, essayez !), l’autre offerte par un ami dans le cadre de…


3. … la chorale de brocanteurs que j’ai effectivement dirigée ! Il s’agissait d’une équipe de brocanteurs fribourgeois désireux de pouvoir au moins chanter quelques chansons jusqu’au bout lors de soirées suivant le travail, voire, pourquoi pas d’en faire à plusieurs voix. Nous avons ainsi travaillé « La Cloche du soir » de Joseph Bovet, ou « La Marion chu on premî », du même compositeur, chant en patois gruérien. C’est aussi là que j’ai goûté quelques cohibas pas piqués des hannetons, en provenance directe de Cuba.


2. Souvenir gênant mais vrai : j’ai été obligé, un soir, de me débrouiller pour trouver cinquante francs français en gare de Lyon, à Paris. L’histoire ? J’ai manqué de justesse le train pour Lausanne et mon billet n’était pas transposable sur le suivant, qui partait pour Genève. Pour ne rien arranger, je n’avais pas de carte de crédit et il me fallait être en Suisse le lendemain pour tenir les grandes orgues. Heureusement, il me restait des francs suisses, que j’ai fait changer illico ; pour le complément, j’ai tapé quatre ou cinq personnes. Et pour me remettre de mes émotions, j’ai pris une place en compartiment fumeurs – et j’ai grillé un cigarillo Davidoff acheté quelques jours auparavant (voir proposition 8).


4. Toute l’histoire, parfaitement véridique, est racontée ici.


6. Episode véridique et glorieux s’il en est : en 1992, Bernard Pivot a choisi de faire une superfinale de son championnat d’orthographe au Palais des Nations Unies à New York. J’étais du voyage, de même que quelque 260 candidats venus des cinq continents – des Français, des francophones et, bien sûr, des allophones ayant étudié (parfois de manière stakhanoviste, à l’instar du Bulgare Peter Yordanov, qui a décroché le titre en catégorie juniors non francophone et avait copié le dictionnaire à la main) la langue de Molière. Si d’autres candidats de cette valeureuse équipée passent par là, je les invite à me faire coucou. Facebook m’a permis de renouer le contact avec certains d’entre eux ; il faudra songer à créer un groupe.


1. Autre épisode véridique, en plusieurs temps : lorsque j’étais au lycée, j’avais préparé et présenté un exposé sur l’ « Histoire du Juif errant » de Jean d’Ormesson, qui venait de sortir. Le livre parfait : le professeur n’avait probablement pas eu le temps de le lire, et l’auteur, Immortel, avait suffisamment de mérite. Mon exposé a été sanctionné par la note maximale. J’avais écrit à Jean d’Ormesson, qui m’avait fait répondre, beaucoup plus tard, par la voie de son secrétaire, un M. Briard. Et il y a deux ou trois ans, j’ai rencontré l’écrivain à la fête du livre de Saint-Etienne et je lui ai parlé de cet antique exposé. Il m’a demandé quelle note j’ai obtenue… et m’a félicité dans la foulée. Ce jour-là, j’ai passé mon temps à lui serrer la main : nous nous sommes croisés à plusieurs reprises.


7. L’affaire du Requiem, véridique aussi… est une histoire multinationale, puisqu’elle touche à trois pays. J’étais en stage à Berlin lorsqu’une amie, répondant à une lettre, m’informe que le Chœur du Conservatoire de Fribourg projette de chanter le Requiem de Mozart à Paris et recherche des renforts à cet effet. Les dates me convenant, j’accepte, trouve une partition à Berlin et la travaille tout seul dans mon coin. Quelques répétitions plus tard avec le choeur (à Fribourg, où je suis rentré entre-temps après un détour par Vilnius mais c'est une autre histoire), me voilà, avec la chorale, debout dans le chœur de l’église de la Madeleine, derreière l'orchestre de Jean-Louis Petit… c’était en 2000, déjà ! En première partie, nous avions interprété une pièce de Henri Baeriswyl.


5. Effectivement, enfin, je n’ai jamais soumis ma candidature à l’Académie française – ce n’est pas faute d’en rêver ! Plus précisément, je n’ai jamais envoyé de lettre en vue de l’obtention d’un fauteuil, assorti d'un habit vert, d'une épée et d'un bicorne, sous la vénérable coupole. En revanche (parce que ceux qui ont évincé cette réponse n’ont quand même pas tort à 100%), je m’étais intéressé à un emploi administratif rattaché à l’Académie française ; mais d’après ce que j’ai compris grâce à un coup de fil, il aurait fallu que l’Etat suisse paie mon salaire d’agent de la fonction publique française. Si quelqu’un peut m’expliquer…

A la prochaine! Ou au prochain tag, au prochain livre... si la blogosphère le veut bien!

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Publié par Daniel Fattore - dans Air du temps
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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 21:37
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C'est cette fois chez Yv que ça se passe, plus précisément ici:

http://lyvres.over-blog.com/article-on-demande-un-cadavre-45712441.html

Yv présente un ouvrage méconnu de Frédéric Dard, signé du pseudonyme de Max Beeting) et intitulé "On demande un cadavre". Il paraît que c'est très british...
Merci à lui de présenter une facette occultée de cet écrivain. Et bonne lecture aux participantes et participants!

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi Frédéric Dard
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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 20:55

PhotobucketLu par 1001 pages,  Amanda Meyre, Aperto LibroBiBlio, CacahuèteCunéipageJennifer, KactusssLa Sardine, Pimprenelle, Sophie, Valunivers, Vanounyme et plein d'autres blogolecteurs...

 


Un thriller à la française magistral que ce troisième roman de Pierre Lemaître, "Cadres noirs", qui vient de paraître! Sur fond de fortune des requins tranchant sur la misère sociale du chômage (régulièrement ramené au rythme des informations de la radio et de la télévision), l'auteur trousse un roman riche en action, d'une redoutable précision, qu'on rechigne à lâcher tant il est captivant. L'histoire? Elle est fondamentalement simple, et pose la question suivante: "Jusqu'où seriez-vous prêt à aller pour avoir le job de vos rêves?" La réponse de l'auteur: "Loin, très loin..."

Un personnage principal complexe

Le lecteur comprend vite que le personnage principal du récit, Alain Delambre, est complexe. Il y a d'abord son caractère: manager de carrière ayant réussi dans les ressources humaines avant de se retrouver au chômage, il fait figure de vieux singe auquel on n'apprend plus à faire des grimaces. Prompt à démasquer les astuces et faux semblants de ses interlocuteurs, c'est aussi un redoutable manipulateur dépourvu de scrupules, qui n'hésite pas à utiliser tout son entourage pour arriver à ses fins - un job, du fric. Voire les deux, si possible.

 

Mais c'est aussi un chômeur de longue durée, quasi-sexagénaire trop proche de la retraite pour intéresser un employeur et trop éloigné de celle-ci pour espérer toucher une retraite anticipée. Sur l'échelle de la déchéance du cadre devenu chômeur, sa position est très précise: un appartement à finir de payer, une vie étriquée; mais on n'en est pas encore au divorce - l'amour qu'il porte à sa femme, avec tout ce qu'il veut lui offrir encore, le propulse donc encore. On pense ici aux mécanismes décrits par Jeremy Rifkin dans "La fin du travail" au sujet du chômage des cadres, généré par l'émergence des hiérarchies plates aux Etats-Unis.

 

Enfin, Alain Delambre est un homme à l'ancienne, portant en lui la conscience aiguë de sa mission de père nourricier, héritier des chasseurs préhistoriques, tenu d'assurer la santé matérielle de son ménage en lui apportant un salaire. C'est par cela qu'il s'accomplit, ce qu'il rappelle tout à la fin du livre: "En fait, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'empêcher de travailler." Un peu handicapé des sentiments, cependant, il aime sincèrement sa femme et ses filles - ce qui ne l'empêche pas de leur mentir ou de leur cacher des choses pour les ménager. On conçoit que le chômage et la déchéance relative y afférente (accepter des petits jobs, accepter de se faire botter le cul par plus con que soi) l'ont fragilisé, voire chauffé à blanc. Alain Delambre, dès lors, est prêt à tout pour un job. Vraiment tout.

La peinture des travers du management moderne

Le coeur de l'action est constitué par un jeu de rôle comme on aime en organiser pour mettre à l'épreuve les cadres dirigeants d'une entreprise; ici, il s'agit de simuler une prise d'otages, avec armes, terroristes palestiniens (ou assimilés) et tout le toutim. Alain Delambre trouve sa place dans ce jeu, et tout dégénère - tel est le propos de la deuxième partie du livre, riche en épisodes magistraux, en particulier la mise à nu d'un dirigeant catholique ultra mais adepte des sous-vêtements féminins à dentelles et froufrous, qu'il porte...

 

On l'a dit, Alain Delambre est un briscard du management et des ressources humaines. Pour sa plongée dans le bocal des requins, cependant, il a affaire à forte partie, même si ses dents sont restées longues. Pêle-mêle, le lecteur va se retrouver plongé dans des histoires de délits d'initiés, de coups tordus entre chefs, de mensonges et d'exploitation les uns par les autres, de licenciements par charrettes entières (on conçoit que ce roman a été écrit pendant la crise qui a suivi l'affaire des subprimes). Et il y a naturellement les violences, orchestrées entre autres par David Fontana, ancien militaire, qui n'hésite pas à faire usage de ses relations avec des prisonniers particulièrement musclés pour "faire passer des messages" à Alain Delambre, enfermé au terme du jeu de rôle auquel il a donné, disons, sa touche personnelle.

Un style qui va à l'essentiel
"Cadres noirs" s'ouvre et se clôt sur le ton d'une confession: "Je n'ai jamais été un homme violent", dit l'incipit. Mais très vite, le lecteur est plongé dans le coeur d'une action menée à un rythme constant et haletent, narrée de manière classiquement chronologique. C'est que l'auteur ne s'embarrasse pas de fioritures inutiles; son style est précis et va à l'essentiel. 

Il est cependant assez habile pour le travailler en fonction des circonstances. Ses dialogues claquent; et surtout, le lecteur remarquera un changement de ton entre la deuxième et les première et troisième parties. Ces dernières, narrées par Alain Delambre, sont imprégnées d'une certaine oralité, voire de brutalité par moments: on n'y va pas par quatre chemins, le lexique est parfois discrètement fleuri, la détermination perce, franche, perçante. Narrée par David Fontana, la deuxième partie sonne en revanche plus soutenu, plus propre, plus lisse aussi - le ton d'un témoin qui raconterait son affaire à une personne à respecter, un juge par exemple. Pas d'aspérité de ce côté: on est dans le camp des costards-cravates nickel.

Et c'est finalement aux méchants de l'histoire que l'auteur s'intéresse en premier lieu, au point de leur donner la parole. Le lecteur est presque obligé de prendre position, ou en tout cas à se demander s'il serait allé aussi loin qu'Alain Delambre dans sa situation - Delambre qui n'hésite pas même à manipuler l'opinion publique pour s'en assurer le soutien, en publiant des témoignages dans la presse et sous forme de livre depuis la prison où il végète. Le ministère public, entendu au tribunal, rappelle qu'aucune situation relative à l'emploi, si désespérée soit-elle, ne justifie l'usage de la violence; mais dans cette opinion, il est un peu seul et le juge ne l'entendra pas. Tout cela rappelle d'ailleurs les affaires de prises d'otages chefs par des employés, survenues l'an dernier en France. Ainsi, "Cadres noirs" se nourrit de l'actualité.

Une petite astuce n'aura pas échappé aux lecteurs attentifs: l'avocate Stéphanie Gilson (p. 68) devient Christelle Gilson (p. 225)... A cet élément mineur près, c'est donc un thriller qui fonctionne à merveille, prenant, efficace, construit avec beaucoup de finesse, qui se déroule dans un milieu où les requins mordent pour de bon. De quoi donner quelques frissons! Et, surtout, de quoi donner envie de lire autre chose de cet auteur. 

Pierre Lemaître, Cadres noirs, Paris, Calmann-Lévy, 2010. 

Livre reçu dans le cadre des partenariats Livraddict, de la part des éditions Calmann-Lévy. Je remercie cordialement ces deux organisations! Merci également à Jess, qui s'est occupée des contacts.  
Le site de l'auteur:
http://www.pierre-lemaitre.fr.  

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 23:59

Cécile de Quoi de 9 m'a tagué... c'était il y a bien longtemps!

Cela dit, jamais ne n'ai renoncé à répondre à ce tag de l'inavouable, consistant à aligner sept vérités et un mensonge sur ma personne, et à vous inviter, amis visiteurs, à deviner ce qui est faux parmi les affirmations ci-dessous.

Les voici:

1. Jean d'Ormesson m'a félicité personnellement pour un travail de lycée.
2. J'ai fait la manche en gare de Lyon, à Paris.
3. J'ai dirigé une chorale de brocanteurs.
4. Une de mes nouvelles a été traduite en vietnamien.
5. J'ai soumis ma candidature à l'Académie française.
6. J'ai participé à un championnat d'orthographe française à New York.
7. J'ai chanté le Requiem de Mozart à la Madeleine, à Paris.
8. J'ai fumé la pipe et le cigare.

A vous de deviner laquelle de ces propositions est fausse à mon sujet... bonne chance, bon courage, bien du plaisir! Et n'hésitez pas à faire part de vos cogitations dans les commentaires.

Les réponses commentées seront publiées ici même un de ces jours prochains, de même que les noms des personnes (sept, peut-être! j'espère que tout le monde n'a pas déjà joué...) à qui je m'en vais passer le tag. D'ici là, bon dimanche!

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Publié par Daniel Fattore - dans Tags
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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 23:08

Lu dans le cadre du challenge Premier roman. Il en est aussi question chez Jean-Michel Olivier.

"Dans Le Canular divin, tout est faux", commence le prière d'insérer de "Le Canular divin", premier roman de Valérie Gilliard et publié l'an dernier aux éditions de l'Aire. Tout faux? On peine un peu à le croire en découvrant les débuts de cette enseignante dont la destinée est narrée dans ce petit livre. Un livre qui s'ouvre cependant sur un chapitre fort pertinemment intitulé "Mentir". Jeu de vérités et de masques, alors? "Je" est-il ici un autre, ou l'auteur, ou l'auteur rêvé comme un autre? Il s'agit là du récit d'une tranche de vie évadée, heurtée cependant au principe de réalité et à ses faux semblants.

Au début de son récit, en effet, Zora (la narratrice, mal dans ses baskets, désireuse peut-être d'être plus "vraie", de moins babiller, d'écrire plus), démissionne de ses fonctions d'enseignante dans une petite ville du canton de Vaud, Yverdon-les-Bains peut-être - où enseigne l'auteur. Sortie de l'établissement scolaire, sortie du réel qui fait figure, dès lors, d'entrée dans le monde imaginaire: on claque la porte d'une vie devenue messeyante pour aller voir ce qui se passe dehors.

Et comme la vie est faite de rencontres, l'auteur ne se prive pas d'en raconter. Les retrouvailles avec David, l'ami de toujours, offrent ainsi l'ouverture vers ce moment de méditation autour d'une pomme, étonnant, qui prendra plus tard le nom de "canular divin" et débouchera sur une scène d'intimité couronnant la complicité de l'instant de canular, présenté comme un temps suspendu. D'autres rencontres mettent en scène le mensonge des convenances, en particulier lors d'une soirée "bourgeoise bohême" organisée chez un artiste. Elle y raconte l'expérience du "canular divin", et y croise Ana.

Ana? C'est un personnage de parasite un peu alternatif qui révèle les impossibilités de Zora: impossibilité de mettre dehors cette femme qui s'incruste chez elle et bouscule ses habitudes, impossibilité de ne pas l'écouter débiter ses histoires, impossibilité de résister à la volonté inébranlable d'Ana d'imposer sa vision du mieux-être à Zora, contre son gré au besoin. Mensonge là aussi: Ana a pompé ses théories sur le Web, et plante tout au moment où elle devrait donner un séminaire qu'elle a organisé... et pour lequel elle a déjà encaissé de l'argent. Face à cet ultime mensonge, Zora aura la force d'envoyer paître Ana lorsque, cachée aux Etats-Unis, elle vient la relancer par téléphone. Un voyage un rien onirique à Paris achève de lui remettre les idées en place. Elle est alors prête à reprendre, dans la société des hommes, la place qui lui convient, après avoir révélé que même le "canular divin" était, comme son nom l'indique, une blague.

Récit d'une dépression nerveuse? On peut y penser, sans que cela ne soit jamais dit. L'univers psychiatrique est cependant présent en filigrane, car le personnage d'Ana exerce le métier d'infirmière dans un établissement psychiatrique... elle l'exerce à sa manière. Qui est ici le menteur, la médecine des docteurs ou celle d'Ana, qui cache les pilules de ses patients pour leur éviter d'être intoxiqués? L'irruption de son patient préféré dans l'intimité de Zora ne montrera que trop qui a raison... et qui porte un masque tout en prétendant détenir la vérité ultime.

"Comment distinguer le vrai de l'entourloupe" (prière d'insérer, à nouveau), alors? Eh bien, en lisant cet ouvrage bref et adroit, qui joue sans cesse sur la corde raide des jeux de convenances et de pokers menteurs qui sont la règle entre humains. Le tout est porté par une prose claire, fluide, qui flirte avec l'introspection sans oublier la narration d'une destinée à la fois ordinaire et exemplaire.

Valérie Gilliard, Le Canular divin, Vevey, L'Aire, 2009.

Illustration: le logo de l'éditeur:
http://www.editions-aire.ch.  

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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 23:35

PhotobucketUn titre explicite pour le dernier ouvrage de la journaliste économique suisse Myret Zaki, qui vient de paraître aux éditions Favre: "Le secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale". On se souvient qu'elle avait publié, l'an dernier, "UBS, les dessous d'un scandale", livre technique, complet et fort documenté sur la banque UBS et les turbulences qui l'ont secouée dans le sillage de la crise des subprimes. Avec "Le secret bancaire est mort", Myret Zaki parle d'autres éléments autrement cruciaux à l'heure où, sous le prétexte vertueux de la lutte contre la soustraction, l'évasion et la fraude fiscales et en vue de rapatrier des fonds, on tire à vue sur le secret bancaire et sur les pays qui le pratiquent (dont la Suisse).

Qu'on se rassure: l'auteur ne prend en aucun cas fait et cause pour telle ou telle méthode permettant de mettre sa fortune à l'abri des regards indiscrets du fisc. Défendre le secret bancaire, entre autres, n'est pas vraiment son affaire. Celle-ci est beaucoup plus intéressante: l'auteur démontre qu'il y a beaucoup plus discret que le secret bancaire: les trusts anglo-saxons. Ces montages permettent à une personne riche de se dessaisir de sa fortune au profit d'un homme de confiance (trustee), tout en continuant à en profiter. Tout cela peut se faire de manière fort discrète, par exemple en passant par des places financières réputées pour leur opacité.

A qui s'adresse ce genre de produit? Là, nous parlons de très grosses choses, puisqu'en dessous de dix millions de dollars en poche, il ne vaut pas la peine d'entrer en matière. L'auteur met cela en perspective avec le secret bancaire, qu'elle présente comme une méthode qui a certes ses défauts, mais offre l'avantage (pour le contribuable avide de discrétion) d'être moins cher - de l'optimisation fiscale low-cost, en somme, pour reprendre son expression. On comprend donc qu'en s'attaquant au secret bancaire, les grandes puissances cherchent à rapatrier du menu fretin, facile à pêcher, ou de l'argent mis à l'abri d'instabilités politiques ou économiques.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dira-t-on. Mais certains trusts parviennent à cacher des milliards de dollars; on boxe donc dans une autre catégorie. Myret Zaki utilise à titre d'exemple, au chapitre 4, l'affaire Daniel Wildenstein, du nom d'un Français qui avait camouflé pas mal d'oeuvres d'art dans le cadre d'un trust; à son décès, ses enfants ont voulu se les approprier en excluant la veuve de Daniel Wildenstein de la succession - elle ne s'est pas laissé faire, d'où l'affaire. Je vous laisse imaginer le sac d'embrouilles international que l'Etat a dû démêler, à grands frais (pour le contribuable), afin de remettre son dû à chacun - y compris à lui-même. Cela en vaut-il la peine? L'auteur pose la question. 

Autre élément: l'évasion fiscale n'a même pas besoin du secret bancaire pour vivre (chapitre 3). Grâce aux trusts, la discrétion peut résider dans le secret professionnel des avocats qui y interviennent, dont le secret est très protégé dans le monde anglo-saxon. Pour se faire discret, le riche a recours à toute une panoplie d'ustensiles allant du téléphone portable indétectable à la carte de crédit Cirrus anonyme en passant par les prête-noms, les redirections habiles du courrier et les sociétés-écrans basées dans des pays improbables. Dans ce domaine, tout se passe comme s'il y avait des solutions à tous les problèmes prévisibles, voire imprévisibles, et l'auteur en dresse une typologique bien fournie. A ce régime, il est facile d'effacer toute trace, toute information en cas de revers.

Alors, la guerre contre l'évasion fiscale est-elle gagnée? L'auteur répond au contraire que le jeu du chat et de la souris avec le fisc se porte à merveille, en ajoutant que la Suisse a fait les frais ("la Suisse s'est fait avoir", a dit Myret Zaki en
interview) d'une guerre économique qui a consacré quelques puissances, dont la Chine (qui monte) et les Etats-Unis (qui comptent bien garder leur suprématie en la matière, ce dont pâtissent les pays du Sud, à partir du Mexique, qui ont toutes les peines du monde à obtenir quelque coopération de l'Oncle Sam). L'ouvrage est parfois un peu technique, mais il est bien documenté (documents en anglais, témoignages de personnes), toujours passionnant, étonnant même: qui aurait pensé à tout ce qu'on peut faire pour cacher ses sous? La conclusion du livre, pourtant attendue à la lumière de ce qui précède, résume l'enjeu: "Aujourd'hui, les trustes [...] sont devenus plus puissants que les Etats, car ils peuvent s'acheter une légalité qui leur est propre."

Myret Zaki, Le secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale, Lausanne, Favre, 2010.

Pour en savoir plus (en particulier les liens cités dans le livre):
http://www.editionsfavre.com/evasionfiscale.php
Les mordus se référeront au livre de Pierre-Yves Frei, "La Chute du secret bancaire", également aux éditions Favre.

On en parle aussi chez Francis Richard.





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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais
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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 19:17

PhotobucketLes autoroutes de l'information, tout le monde connaît; elles constituent même le titre d'un excellent roman d'Yves Rosset, commenté ici. Dans son ouvrage "http:// - avez-vous déjà lu un blog?", Frankie Ventana choisit de les quitter un instant afin de parcourir les ruelles, les chemins de traverse et les voies de ce qui paraît rare, un poil éloigné des grands axes. La forme? Comme le titre le suggère, il s'agit ici d'un recueil de chroniques de blogs, brutes de décoffrage, avec leurs coquilles mais aussi leur spontanéité et leur fraîcheur, composé dans une police  Comic Sans un rien insolite pour un livre, mais qu'on voit régulièrement sur les blogs (par exemple le titre de ce billet).

Les sujets abordés témoignent d'une diversité certaine. Les cinq premières chroniques parlent de personnes ou de groupes de personnes: la pianiste Hélène Grimaud et son loup, Frankie face au mythe d'Icare, Alice et Lewis Carrol... D'autres chapitres abordent des thématiques rares ou fréquentes telles que l'alcool, le refus des dogmes religieux ou étatiques (par l'exemple de l'évangile de Judas), l'art subtil du jeu de go, les rues de Paris (un sujet classique, mais qui reste instructif), etc. Leur point commun est que l'auteur parvient à chaque fois à amener des éléments qui surprennent et, surtout, titillent la curiosité du lecteur - incité, ce faisant, à interroger ses certitudes (ces fameuses "autoroutes de l'information") et à creuser plus loin, au risque finalement tout à fait acceptable d'en sortir, peut-être, plus sage. 

Une ou deux figures, sans doute les favorites de l'auteur, sont récurrentes dans ce livre. Il y a par exemple Jim Morrison, cité çà et là, qui se voit par ailleurs dédier tout un chapitre invitant à changer de point de vue sur sa poésie. Il y a aussi Omar Khayyam, dont l'auteur cite quelques brefs poèmes - dont le sujet est parfois le (bon) vin.

On l'a compris, les billets ici recueillis ne sont pas forcément en phase avec l'actualité - et c'est ce qui leur permet de paraître vivants, intemporels, même un certain temps après leur publication sur Internet. Il est en effet toujours temps de réfléchir aux grands thèmes... et aux petits également. Cette option évite le goût de fleurs séchées que peuvent avoir d'autres recueils du genre, trop ancrés dans l'actualité. Pour ne rien gâcher, la plume de l'auteur est habile, joue avec les mots et les sens (le billet "Le no man's land de l'alcool" est à ce titre emblématique - à lire
ici), suggère parfois un point de vue mais ne force rien. Le lecteur est ainsi accroché et suit le propos jusqu'au bout les "tribunations de Frankie", qui n'hésite pas à se présenter comme la locutrice de ces billets.

Frankie Ventana, http:// - Avez-vous déjà lu un blog?, Paris, Kyklos, 2009.

Livre commenté dans le cadre des partenariats
Livraddict; merci à ce site, ainsi qu'aux éditions Kyklos! Il en est par ailleurs également question chez La Grande Stef, chez Melcouettes et chez Mes Livres Et Moi.

Le blog de l'auteur:
http://lestribunationsdefrankie.20minutes-blogs.fr/

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Publié par Daniel Fattore - dans Livres - essais
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 21:43

PhotobucketAlors que la blogosphère du livre bruisse tout entière au rythme du dernier roman de Georges Flipo, "La commissaire n'aime point les vers", il est bon d'approcher d'autres proses de cet écrivain - en l'occurrence les premières qu'il ait publiées dans un recueil rien qu'à lui. Ca s'appelle "L'Etage de Dieu", ça contient douze nouvelles "à la gloire de la libre entreprise", en particulier de l'entreprise de vente, et ça a paru chez Jordan, à Lille, en 2006. Détail piquant: à l'instar de nombreux ouvrages de Georges Flipo, celui-ci a été primé; il a donc droit à son bandana rouge.

Libre entreprise, disais-je... doit-on comprendre cette précision comme une antithèse, comme le suggère le prière d'insérer? Voire: le ton n'est jamais, ici, à la critique virulente des grosses boîtes sans âme. Le plus souvent, ce sont plutôt de petits et gros travers qui sont décrits, non sans un certain sourire: un gourou qui invite des cadres à marcher sur des charbons ardents (un classique!), un chef qui a des tics de langage, mais aussi l'héroïsme déplacé d'un vendeur aux dents longues revenu à l'état sauvage ou les manières fort littéraires d'une documentaliste pour sauver son service et y réchauffer l'ambiance. Il arrive même que certains chefs aient un coeur, par exemple celui qui intervient dans "Casting" - bien sûr, ils savent s'en servir, ce qui fait d'eux des gagneurs, mais quand même... Sans jamais verser dans la haine, c'est donc volontiers le côté dérisoire de l'entreprise humaine qui est mis en avant. 

La nouvelle éponyme "L'Etage de Dieu" ouvre le recueil de manière exemplaire et accrocheuse. Tout commence par la description des étages d'un immeuble d'entreprise, décrits comme une hiérarchie par l'architecture - un classique du management, également évoqué par Martina Chyba dans "2 hommes, 2 femmes, 4 névroses". Ce qui est encore plus intéressant, c'est la manière dont le patron de l'entreprise, qui occupe le septième étage donc le septième ciel comme il se doit, est divinisé. Cela passe par le choix des mots de la nouvelle: son nom, celui de ses anciens associés (éliminés, comme s'il s'agissait d'instaurer à tout prix un monothéisme vrai), son genre vaguement intouchable (il a un étage pour lui tout seul, avec accès privatif), etc. On touche au sacré lorsqu'on découvre une salle cachée derrière une porte grise, dans laquelle personne ne s'aventure, sauf le grand chef. Mystère religieux... que Tanguy, jeune collaborateur qui a les faveurs du grand patron, va transgresser en subtilisant la carte d'accès à cette salle. Résultat? La scène d'expulsion du jeune homme par le patron prend illico des allures de Genèse, lorsqu'Adam et Eve sont chassés du paradis terrestre. La carte d'accès serait-elle une pomme de discorde? Et faut-il, pour que l'homme vole vraiment de ses propres ailes, que Dieu le chasse de son jardin? Autant de questions qu'on peut se poser en fin de nouvelle.  

La trituration des champs lexicaux fait également le fond de "La maïtrise de la langue", titre ô combien équivoque... Les phrases de la femme du patron, Léa, sont sans équivoque, et permettent de la classer parmi les séductrices sans limites. Face à elle, un certain Jacek, polonais, sait qu'il doit acquérir "la maïtrise de la langue" - française, bien sûr, qu'alliez-vous penser là? En considérant son français pas toujours très précis, on imagine rapidement les doubles sens parfaitement gaulois que cela permet.

Les lecteurs du "Vertige des auteurs", du même écrivain, se sentiront un peu chez eux dans la nouvelle "Un écrivain est né": un collaborateur âgé se retrouve piégé à son propre mensonge, obligé d'écrire un roman et de le publier... On retrouve là l'image de la "citadelle" où les auteurs publiés sont entrés par une porte très vite ouverte et très vite refermée, et l'on reconnaît les coups du sort qui peuvent frapper l'écrivain: les éditeurs qui répondent de manière aussi diversifiée que négative, et un oubli malencontreux qui fait passer l'auteur à côté du livre de sa vie. Le portrait des personnages qui hantent ce récit est dominé par la tendresse, jusqu'au décès. Et pour les habitués, reste peut-être le goût du "Vertige des auteurs" en version baby.

Du bon, donc! Quelques scènes vues sont particulièrement réalistes, par exemple celle des informaticiens qui gèrent (ou pas) leur panne quotidienne. Il y a aussi de nombreuses formules bien trouvées, des phrases habiles qui racontent des histoires qu'on dévore, parfois plus denses qu'il n'y paraît. Livre rare désormais, mais livre à découvrir!

Et... à quand les
palmes académiques pour Georges Flipo?

Georges Flipo, L'Etage de Dieu, Lille, Jordan Editions, 2006.

Le blog de l'auteur:
http://georges-flipo-auteur.over-blog.com/
En particulier, d'autres billets ici: http://georges-flipo-auteur.over-blog.com/article-18319011-6.html 

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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 22:35

Photobucket"A Monsieur Daniel Fattore, dans l'espoir que ce livre ne le scandalisera pas... trop", m'écrivait Malaren en dédicace à son roman "Le Sacre des impostures", acquis le 17 octobre à la Fête du Livre de Saint-Etienne. Le bandeau qui enserre ce roman aux allures mystérieuses, publié par un petit éditeur niçois (FEEL), interroge: "Faut-il interdire ce livre?" Et le prière d'insérer va plus loin en demandant s'il est permis de relater les faits que contient ce roman. Nous voilà prévenus: l'auteur se pose en lecteur non conformiste de l'histoire contemporaine, plus précisément de celle de la Seconde guerre mondiale, entre collaborateurs et résistants.

On l'imagine, le sujet peut être délicat. L'auteur prend le parti, risqué, de monter un roman des grandes familles, saga qui relate la destinée presque maudite des Valfort et de leur château, situé quelque part entre Lyon, Roanne et Saint-Etienne. On pense rapidement aux "Aristocrates" de Michel de Saint-Pierre... Dès le départ, le lecteur est plongé dans la description de la propriété de Valfort, enjeu du récit et lieu d'Histoire, dans une entrée en matière plutôt lente qui invite le lecteur à se laisser intriguer. Face à eux, on trouve les communistes, présentés comme détestables, Despréaux en tête...

Vision manichéenne? On peut le craindre: comme dit, les communistes n'ont pas le beau rôle. Mais la famille Valfort n'est pas dépourvue de tout reproche, entre alliances, mésalliances et pièces indignes. La subtilité de l'affaire, et son aspect potentiellement sensible, est ailleurs: regroupant d'anciens combattants de la Grande Guerre, le camp des Valfort passe beaucoup de temps à discourir de politique. Et qu'est-ce qu'on trouve là? Un facteur de pianos juif, un résistant pétainiste, une noblesse ancienne dont le point commun est une vision très critique de Charles de Gaulle, perçu comme un planqué à Londres, volontiers surnommé "L'Asperge". Pétain, de son côté, est vu comme un chef faible, collaborateur pour protéger la France (certains personnages croient même, jusqu'au bout, à la pureté de ses intentions), alors que Laval fait figure de collabo zélé. L'univers religieux catholique est également présent: prêtres héroïques, encyclique "Mit brennender Sorge", etc. On attend Pie XII, c'est Pie XI qui est évoqué ainsi.

Il conviendrait certes d'analyser à fond les faits parfois méconnus que l'auteur relate ou évoque, tels le non-transfert de Pétain en Algérie, du côté des Américains, qui lui eût valu la gloire car il aurait signifié un refus de combattre du côté de l'occupant allemand. La force de ce roman réside cependant dans les prises de position que les Valfort et affiliés, résistants de la première heure, responsables très tôt d'un réseau qui fait passer les Juifs en Suisse via le Léman, adoptent face aux faits et aux idées. L'auteur fait preuve ici d'une grande liberté et essaie d'adopter le point de vue de ses personnages, non filtré par tout ce que la recherche historique et le poids des idées reçues ont produit depuis la fin de la guerre. Le commentaire se fait au jour le jour ou presque, avec les a priori du moment, comme si chacun lisait et commentait ce qu'il a dans le journal.

La Résistance est aussi vue de manière nuancée, loin de tout héroïsme. Les Valfort ne se vantent guère de leur réseau, qu'ils font fonctionner avec la discrétion voulue; quant aux résistants les plus bruyants, maquisards de la dernière heure (après l'instauration du Service du travail obligatoire, présenté comme un élément déclencheur d'un engagement massif de jeunes gens) prompts à "voler au secours de la victoire" et à faire une justice de ruffians, ils ne recueillent pas l'adhésion des personnages, de par leurs actes - du terrorisme? Parfois, c'est un peu de cela qu'il s'agit dans ce roman. Est-ce la règle ou l'exception? De telles questions sont impossibles à poser aujourd'hui, selon l'auteur.

Tel est l'essentiel du propos de cet épais roman (375 pages), non exempt de longueurs et de passages touffus qui altèrent parfois l'intelligibilité du propos. Un propos porté par un style au petit goût parfois archaïque à force d'être classique, jouant parfois avec les répétitions de mots pour créer un rythme. Plutôt que scandaleux, ce roman m'a donc paru original, en ce sens qu'il offre un certain regard, sans doute fort personnel, sur une époque sombre. Regard juste? Regard intéressant? Faut-il y croire? Si l'on peut répondre par l'affirmative à ces questions, s'il permet à l'amateur d'être secoué à bon escient dans ses certitudes, c'est un livre qui mérite l'effort d'une lecture. Mais les historiens sauront mieux que moi démêler l'écheveau de cette saga historique.  

Malaren, Le Sacre des impostures, Nice, FEEL, 2008. Préface de Sixte-Henri de Bourbon-Parme.

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 19:20
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L'anonymat sur le web est-il un droit intangible? La question mérite d'être posée, et elle revient à présent avec beaucoup d'acuité, en particulier dans la blogosphère américaine, depuis qu'un certain Craig Mundie, stratège chez Microsoft, a proposé, dans le cadre du forum économique de Davos, de créer un "permis de conduire" pour les blogueurs. Cette idée aux accents totalitaires a d'ores et déjà trouvé un vaste écho dans la blogosphère américaine, mais aussi dans la presse: le New York Times en parle, de même que le Daily Telegraph, sous la plume de Gerald Warner.

Permis? Que diantre, il y a tellement de blogueurs qui agitent des idées certes bien fondées, mais politiquement si incorrectes, à l'exemple de la remise en question du réchauffement climatique - exemple utilisé par Gerald Warner pour étayer son propos - un propos qui n'hésite pas à comparer une éventuelle police des blogs à la pratique de censure chinoise afin de mettre un frein à la liberté d'expression qui règne sur la blogosphère.

L'approche n'est pas infondée, il faut le reconnaître: pour rendre publique une opinion, pour faire, pour ainsi dire, oeuvre de journaliste, ne faut-il pas être sensibilisé à ce métier? Des excès prenant la forme de harcèlement réalisés sous le couvert d'une démarche citoyenne, ont déjà eu des conséquences désastreuses. Par ailleurs, celui qui émet un discours public, potentiellement accessible à tout un chacun dans le monde, devrait réfléchir à ce qu'il balance en ligne: cela peut être repris, relayé, prescrit - il y a même des "blogs qui comptent". D'autre part encore, on peut poser que le blogueur ou le commentateur assume son propos en le signant de son vrai nom, directement ou non. Cette exigence est du reste la règle sur certains blogs "non-conformistes", tels
Commentaires, où les commentateurs sont explicitement priés de signer de leur vrai nom, comme l'auteur des billets. Enfin, la qualité d'une argumentation est meilleure si le blogueur, de même que le journaliste (qui a suivi une formation) sait de quoi il parle.

... et là est justement la question: faut-il poser pour principe que le blogueur ne sait pas de quoi il parle lorsqu'il se montre critique face à des faits de société? Faut-il savoir qui se cache derrière un pseudo, même si son discours fait autorité - ou poser que le discours d'un anonyme a moins de valeur que celui d'une personne qui signe de son nom? La blogosphère regorge de petits malins méconnus tout à fait en mesure de signaler, par exemple, que
Jean-Baptiste Botul, cité par Bernard-Henri Lévi dans son livre du moment, est une mystification; ces mêmes petits malins ont par ailleurs un point de vue personnel sur l'actualité, loin des jeux de pouvoir qui peuvent peser sur un journaliste travaillant pour un média ordinaire. L'anonymat leur procure, en outre, une liberté qui permet, à l'occasion, de poser les questions qui dérangent l'establishment, qu'il soit de gauche ou de droite. Bien perçus, les blogs peuvent donc jouer un rôle complémentaire aux médias traditionnels - ceux-ci peuvent même y trouver leurs scoops de demain, s'ils font leur travail de recherche, de prise de recul et de recoupement de l'information (qui, sous la pression, devient difficile).

Cela, sans compter qu'on peut se demander quel est, sur l'ensemble des blogs animés dans le monde entier, le pourcentage de blogs d'idées, politiques ou autres, susceptibles d'émettre une idée subversive ou simplement de poser les questions qui fâchent. La blogosphère est aussi constituée d'acteurs faisant de la publicité pour leur propre activité, aussi anondine que
la tenue d'un bar, celle d'un journal de voyage, l'animation d'un club de lecture ou l'annonce des concerts d'une chorale. Cela, sans oublier les milliers d'adolescents qui utilisent ce genre de support pour partager amicalement et simplement des photos d'eux, de leur petit copain, de leur famille, de leur cochon d'Inde ou de leur chien, etc. Ont-ils besoin d'un permis pour s'exprimer, pour publier leurs photos (pour autant que cela ne viole pas d'autres lois - mais c'est une autre histoire)? Les blogs d'opinion, doivent-ils se procurer un "gage de bonne opinion"? Et où se trouve la limite? Il existe plusieurs domaines que seul le poids de l'opinion dominante empêche de remettre en question - je vous laisse trouver les exemples vous-mêmes, en fonction de votre sensibilité.

L'auteur de l'article du Telegraph signale aussi qu'en tirant sur les blogueurs, on détourne l'attention d'autres éléments délictueux non moins graves et courants sur Internet depuis toujours, sous forme de sites: pédophilie, pornographie, activités criminelles (ne comptez pas sur moi pour mettre des liens...). Certes, ce genre d'acteur est fréquent sur le web; mais faut-il pour autant suspendre une fois de plus une épée de Damoclès sur la tête des acteurs intègres - ceux qui réfléchissent, ceux qui argumentent, ceux qui remettent en question à juste titre? Sachant que la contradiction est le meilleur moyen de faire avancer des théories (qui se construisent souvent "contre" la théorie précédente), l'introduction d'un "permis de bloguer" engendrerait un appauvrissement du débat, tant est présent le risque que seules les idées agréées (par l'Union européenne, le gouvernement américain, les Nations Unies, Saint Google, etc.) aient droit de cité.

Au feu, le permis de bloguer, donc! Et dehors l'attaque de l'anonymat, pour ceux qui le demandent! Ce qui n'empêche pas de mettre en oeuvre une sensibilisation aux conséquences de la publication de faits et d'opinions; celle-ci peut par exemple passer par un mode d'emploi fourni par la plate-forme blog choisie par le blogueur, ou par une meilleure connaissance des lois en vigueur dans son propre pays. Cela, nul permis de bloguer ne l'apportera à lui seul.  

Photo:
http://www.embruns.net.

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Publié par Daniel Fattore - dans Politique, etc.
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