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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 19:20

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En revisitant mes vieux fonds de PAL, je me suis retrouvé face à un thriller presque antique, puisque sa publication en français remonte à 1998 - autant dire une autre époque, à bien des égards. Il s'agit de "L'Ombre d'un soupçon" de Matthew Lynn, traduit par Bernard Ferry. La traduction française du titre est du reste plutôt énigmatique ou passe-partout: le titre original ("Insecurity") est nettement plus parlant.

 

De nos jours, Matthew Lynn est plus connu pour ses écrits sur l'économie; il a du reste publié, en décembre dernier, un ouvrage sur la crise grecque, dont la traduction allemande paraîtra à la fin de l'été. S'il excelle dans la vulgarisation économique, l'auteur se débrouille également pas mal pour monter une intrigue costaude, qui rappelle à bien des égards, par son efficacité et son rythme (rien de trop, et les ralentis sont bien placés, de même que les ellipses), ainsi que par un certain manichéisme sur fond de criminalité en col blanc, les thrillers américains qu'on voit au cinéma.

 

Voici l'intrigue: deux personnes jeunes et dynamiques font leur début de carrière au sein de l'entreprise pharmaceutique anglaise Kizog. Jack Borrodin est nommé assistant spécial du président, Tara Ling est une scientifique supposée découvrir le vaccin d'une maladie gravissime et épidémique, l'ator, qui ressemble à la lèpre. Deux affaires courent donc en parallèle: une OPA lancée par Kizog sur une entreprise pharmaceutique suisse et la recherche du vaccin. Mais quand on travaille tout près des sommets de la hiérarchie, on découvre des choses moins reluisantes que ce que laissent voir les rapports de gestion sur papier glacé.

 

L'auteur explore donc avec beaucoup d'adresse les coulisses du secteur pharmaceutique, avec en point de mire les contrefaçons de médicaments, réalisées en Europe ou dans le Tiers Monde, et les armes bactériologiques - ce qui donne assez vite une piste pour savoir d'où vient vraiment le virus de l'ator. Sur ce point, il est possible de considérer ce roman comme le représentant d'une époque qui se recherche un ennemi: la guerre froide est terminée, et les attentats du 11 septembre 2001 n'ont pas encore eu lieu, ce qui a pu donner à l'Occident l'impression d'être devenu un vainqueur sans rival. Il est à noter que la fin de la guerre froide a signifié des pertes de débouchés significatives pour les entreprises qui fabriquaient des armes bactériologiques... et cela est également présent dans ce roman.

 

Le lecteur goûtera aussi quelques décalages de mentalités et d'attitudes par rapport à notre époque. L'élément le plus frappant, même s'il peut paraître anecdotique, est que dans "L'Ombre d'un soupçon", on ne se gêne pas de fumer dans les bureaux. Autre élément intéressant: le fonctionnement de l'informatique. Celle-ci est encore considérée comme quelque chose d'assez mystérieux, et le lecteur est invité à retrouver l'époque où l'ADSL n'existait pas encore; du reste, dans ce thriller dont l'action se déroule vers 1993, Internet fait encore figure de chose réservée à des usages professionnels rébarbatifs - des transferts de données comptables, par exemple.

 

J'ai également laissé entendre que le titre "Insecurity" est particulièrement pertinent. C'est que les systèmes de sécurité qui nous sont plus ou moins familiers sont omniprésents dans ce récit: caméras de surveillance utilisées pour glaner des preuves, systèmes de codes d'accès aux portes que l'on déjoue de façon simple grâce aux empreintes digitales, cartes magnétiques, pare-feux de la sécurité informatique. Le tout crée un environnement sécuritaire qui contribue à l'ambiance inquiétante de ce thriller.

 

Qu'on ne se méprenne pas, toutefois: c'est un peu technique, parfois violent (le personnage de Shane est ici emblématique... et on ne s'attendrait pas à trouver de tels hommes de main dans une entreprise classique!), mais c'est aussi ultra-trépidant. Et à l'instar des scénaristes de films américains, l'auteur tisse une intrigue amoureuse entre Tara et Jack - le lecteur la sent venir grosse comme une villa, le tout étant de savoir comment les épreuves qu'ils vont subir vont définitivement les jeter dans les bras l'un de l'autre.

 

Matthew Lynn, L'Ombre d'un soupçon, Paris, Belfond, 1998.

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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Armande, Azilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line], Celsmoon, Chrestomanci, Chrys, ClaudiaEdelwe, Emma, Emmyne, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Julien, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, Mariel, MyrtilleD, Naolou, Restling, Roseau, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Soie, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Ballade de la grosse Margot

 

Si j'aime et si je sers la belle de bon coeur

Devez-vous pour autant me considérer comme vil et sot?

Elle a en elle autant de biens qu'on peut le souhaiter.

Pour son amour je ceins bouclier et dague;

Quand viennent des gens, je cours et attrape un pot,

Je vais au vin, sans faire de bruit;

Je leur tends eau, fromage, pain et fruit.

S'ils paient bien, je leur dis: "bene stat;

Revenez ici, quand vous serez en rut,

Dans ce bordel où nous sommes établis."

 

Mais il y a grand déplaisir

Quand sans argent s'en vient coucher Margot;

Je ne peux la voir, mon coeur la hait à mort.

Je saisis ses habits, ceinture et surcot,

Et je lui jure que ça tiendra lieu d'écot.

Par les flancs se prend cet Antéchrist

Que ça ne se pssera pas comme ça. Alors j'empoigne un éclat de bois,

Sur son nez je lui fais une inscription,

Dans ce bordel où nous sommes établis.

 

Puis on fait la paix et elle fait un gros pet

Plus enflé qu'un bousier immonde.

En riant, elle me donne un coup de poing sur la tête,

Me dit "Go! go!", et me frappe la cuisse.

Tous deux ivres, nous dormons comme un sabot.

Et au réveil, quand son ventre fait du bruit,

Elle monte sur moi pour que je n'abîme pas son fruit.

Sous elle je geins, elle m'aplatit plus qu'une planche,

A paillarder elle me démolit complètement,

Dans ce bordel où nous sommes établis.

 

Vente, grêle, gèle, j'ai mon pain cuit.

Je suis paillard, la paillarde me suit.

Lequel vaut mieux? Nous sommes bien assortis.

L'un vaut l'autre; c'est à mauvais rat mauvais chat.

Ordure aimons, l'ordure nous poursuit;

Nous fuyons honneur, honneur nous fuit,

Dans ce bordel où nous sommes établis.

 

François Villon (1431-1463?).

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 19:50

PhotobucketLu dans le cadre du défi "Littérature belge".

 

Une grosse nouvelle ou un petit roman? Difficile de trancher dès lors qu'on parle de l'ouvrage "La Guerre" de l'écrivain belge Colette Lambrichs. Certes, l'auteur le présente comme un roman, qui plus est découpé en vingt-deux chapitres; mais sa brièveté et son efficacité lui donnent les atours d'une nouvelle. Il n'y a rien de superflu, en effet, dans la prose à la fois rapide et essentielle de l'auteur.

 

Quelques éléments sur l'histoire? Le rédacteur en chef d'un journal envoie Urbin Chave, un collaborateur discret, réaliser le reportage de sa vie à Glome, une "ville nouvelle". Là-bas, il va se retrouver dans des situations étranges et pénétrantes qui sont autant de défis au sens commun. Cela, sans parler d'une mystérieuse "guerre des mots" qui fait que certains termes ont changé de sens.

 

Ville nouvelle, perte de sens... le petit monde que l'auteur dépeint n'est pas sans rappeler les univers d'un Philip K. Dick. Mais son écriture parvient à toucher juste là où Philip K. Dick se perd. L'auteur de "La Guerre" ne dépeint que ce qui est absolument indispensable à son récit: un parking aux dimensions infinies, un hôpital (le "rest-océan"), une décharge où l'on pourrait se perdre. Autre qualité de son style: l'auteur prend quelque distance avec son récit, ce qui lui permet de mettre en valeur quelques pages à l'humour mordant - on pense aux fantasmes d'Urbin Chave face à son infirmière (p. 75 et 76), empreints d'un lyrisme sciemment trop appuyé, aux parfums (étonnants dans ce contexte) de parodie de roman érotique populaire, pour être pris au sérieux.

 

Autre parenté avec Philip K. Dick: les réflexions sur les grands problèmes de l'humanité. Dans "La Guerre", ils parlent effectivement au lecteur d'aujourd'hui, avec peut-être une sérieuse option sur ceux de demain. On pense à la question récurrente de l'eau, devenue rarissime donc très précieuse (avec au passage la relation tragi-comique d'une conférence délirante à ce sujet), à la pollution de l'air (il existe, dans ce livre, des emplacements où il est possible de respirer de l'air pur - mais ils ne sont accessibles qu'aux seuls riches) et au marché tout-puissant qui a tout envahi, à telle enseigne qu'une carte de crédit bien garnie est indispensable pour survivre. Cela, sans oublier, de manière récurrente, la question de la liberté de presse: les habitants de Glome vont-ils accepter qu'on parle de leur ville? Leurs arguments sont spécieux, pas facile de ne pas se laisser embobiner, de résister à la tentation du silence... Enfin, la subversion du sens des mots traverse le récit - et rappelle la novlangue qui, de manière rampante, s'installe çà et là dans le discours actuel.  

 

Enfin, l'efficacité littéraire s'affirme dès le chapitre premier, avec un dialogue à la fausse simplicité, en réalité bien travaillé: on comprend très vite qu'on a affaire à un rédacteur en chef et à son subordonné - mais le lecteur est assez vite amené à se demander où se trouve le piège. Cela, sans commentaire: seuls les personnages parlent. Idem en fin de récit, ce qui constitue une boucle... et le dernier chapitre donne, tout à la fin, la raison d'être de ce roman - une belle mise en abyme, en définitive.

 

Court, rapide - et efficace donc. Un petit roman aux allures fluides de nouvelle dopée, qui offre mine de rien l'occasion de penser à quelques grands thèmes d'aujourd'hui, dans un univers subverti qui lorgne habilement vers la science-fiction sans y basculer vraiment.

 

Colette Lambrichs, La Guerre, Paris, La Différence, 2002.

 

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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 20:16

nullLa triche en classes préparatoires peut-elle faire un bon sujet de roman? Kylie Ravera répond par l'affirmative, et de manière ambitieuse puisque son projet est de publier pas moins de sept romans (oui, comme Joanne K. Rowling avec Harry Potter!) dont l'action, placée sous le signe du suspens, se déroule dans ce milieu. Le projet a d'ores et déjà cinq romans d'achevés, et l'auteur rédige actuellement son sixième opus; quant à moi, j'ai découvert avec bonheur le premier numéro de la série, intitulé fort mystérieusement "La Tentation de la pseudo-réciproque".

 

Quels sont les arguments de la saga? Pour faire simple, Peter Agor, étudiant en prépa à Pépin-le-Bref, rame et se demande s'il ne devrait pas aller se préparer aux grandes écoles dans une classe plus, disons, conviviale, par exemple à Patapon-le-Petit. Manque de pot, le voilà mêlé à des histoires qui le dépassent, tenant à la fois de l'exégèse poétique, du contre-espionnage anti-triche à grande échelle et, naturellement, de la criminalité et de l'horreur.

 

Il y a, on le pressent, quelques références illustres dans le projet de l'auteur. En voyant avancer le criminel, masqué comme il se doit, revêtu d'une bure de moine, il est permis de penser aux films "Scream", et cela pose d'emblée le registre farcesque choisi pour le récit. Les questions d'exégèses et le côté "jeu de piste" de l'intrigue rappellent, par instants, certaines pages de Dan Brown; et puis, on pardonnera volontiers à l'auteur d'avoir emprunté à un film comique fameux, signé Patrick Schulmann, l'acronyme "P. R. O. F. S." qui désigne la brigade anti-triche à l'oeuvre dans ce roman. Enfin, la relation qui se tisse entre Peter Agor et Eléanore Marolex peut faire penser aux liens complexes qui existent entre Fox Mulder et Dana Scully (mais oui... les X-Files! Vous vous souvenez?).

 

On l'a compris: ce roman est foncièrement comique. L'auteur y fait montre d'un sens consommé de la formule qui fait mouche - un sens encore mis en valeur par une narration à la première personne qui permet quelques libertés et relâchements au goût d'oralité. Mais c'est dans le jeu de mots que l'auteur excelle et s'amuse à fond. Certes, il y a les acronymes, qu'on trouve çà et là dans le récit et qui savent faire sourire; mais surtout, le lecteur sera étonné par l'avalanche de noms et prénoms recelant des jeux de mots. Ceux-ci sont parfois abstrus, comme s'il s'agissait d'un jeu de piste, à prononcer à voix haute pour tout comprendre. Peu importe que ça sonne vrai: l'essentiel est que le lecteur se creuse la cervelle pour trouver le gag...

 

Lecture à voix haute de rigueur, également, dans le magistral exercice poétique qui constitue le coeur de l'intrigue: il s'agit d'un poème en alexandrins de mirliton, certes, mais qui recèle l'une des clés du mystère...

 

... c'est que sous des dehors farcesques, l'auteur construit une intrigue parfaitement structurée et soucieuse des détails. En fin de récit, le lecteur trouve l'essentiel des réponses aux questions qu'il a pu se poser en cours de roman: on a une main armée (certes venue un peu de nulle part, mais on y croit volontiers - même si toute l'explication en fin de récit, un poil longue et compacte, n'est pas l'élément le plus digeste de ce roman) et un cerveau (plus proche de l'action) et quelques fausses pistes et faux semblants. Naturellement, tout ce qui paraît bizarre trouve une réponse en fin de récit, y compris les détails; la conclusion donnera même une réponse sur l'avenir de Peter Agor en prépa - une question existentielle que tout le monde se pose, après tout. Et au surplus, ce qui reste d'obscur constituera la matière des romans suivants! Les chapitres sont de longueur moyenne, et structurés de manière à constituer, à chaque fois, une certaine unité d'action.

 

Quant au cadre, il est foncièrement original, et présenté comme tel: les prépas, ce n'est pas une page d'études comme une autre. L'auteur présente le contexte, de façon parfois un peu longue mais toujours instructive; elle parvient par ailleurs à recréer l'ambiance des classes préparatoires en distillant çà et là des théorèmes aux noms hermétiques, le rappel du tableau de Mendeleïev ou la mise en scène de bûcheurs ou de professeurs à la docimologie pour le moins aléatoire et aux méthodes proches de la tyrannie primaire. Cela, sans oublier le jargon inhérent à la filière - ni les explications et anecdotes qui permettent de le comprendre.

 

Bilan foncièrement positif, donc, pour cette découverte d'un récit rare, premier jalon d'un projet ambitieux: on sourit et l'on suit volontiers tout le petit monde de Peter Agor dans les arcanes mystérieux de Pépin-le-Bref et de ses parages immédiats: local des poubelles, manoirs à la campagne, abri antiatomique, commissariat de police, immeubles improbables... mais je n'en dis pas plus!

 

Kylie Ravera, La tentation de la pseudo-réciproque, Lulu.com, s. d.  

Pour commander: La tentation de la pseudo-réciproque.

Le site de l'auteur: http://www.kylieravera.fr/

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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 20:04

nullLili Galipette vient d'annoncer une nouvelle participation au Défi des Mille - la quatrième! Eh, au fond de la classe, on se met au travail! ;-) Elle a choisi de commenter "Jonathan Strange & Mr. Norrell", roman historique de Susanna Clarke. Son billet est ici: http://www.desgalipettesentreleslignes.fr/archives/2011/07/21/21499247.html

 

Je vous en souhaite une bonne lecture! Et puis, l'été est la saison des pavés... alors, pourquoi ne pas vous lancer à votre tour dans le Défi des Mille?

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi des Mille
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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 20:42

hebergeur imageIl paraît qu'il y a un assassin royal (rien que ça!) et que le Dragon Galactique en sait quelque chose... Force est de constater que c'est ici que ça se passe:

 

http://ledragongalactique.blogspot.com/2011/07/la-citadelle-des-ombres-lassassin-royal.html 

 

Beaucoup de plaisir sur son blog, que je vous recommande, et à bientôt pour une nouvelle péripétie du Défi des Mille!

 

A propos, quand allez-vous vous inscrire?

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Publié par Daniel Fattore - dans Défi des Mille
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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 20:08

nullBel effort de la part du blogueur Lolobobo, qui vient de produire une "radio de l'été" à partir de contributions émanant de toute la blogosphère, et même de plus loin. J'en parlais il y a quelque temps; le produit fini, pour les amateurs de musique en ligne, est ici. Et si vous voulez connaître l'un ou l'autre des acteurs de cette épopée musicale de l'été, cliquez sur l'une des lettres des premiers mots de ce billet. Bonne écoute!

 

Illustration de Gil Elvgren, qui a décidément une image pour toutes les circonstances: un peu de couleurs dans ce monde d'ondes musicales!...

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Publié par Daniel Fattore - dans Musique
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 21:02

hebergeur image"Une langue en copropriété?" Telle est l'interrogation qui apparaît en sous-titre de l'ouvrage "Histoire du français en Afrique", paru en 2010 chez Ecriture et écrit par Louis-Jean Calvet. Ce linguiste use de plusieurs approches pour relater la vie de la langue française en Afrique, depuis la première école ouverte à Saint-Louis du Sénégal par Jean Dard en 1817 jusqu'à nos jours. Ce faisant, c'est tout un pan d'histoire qu'il retrace, avec ses débats et ses passions.

 

Les premiers chapitres du livre adoptent une démarche historique classique et chronologique, en mettant l'accent sur l'enseignement du français, langue du colonisateur, aux peuples indigènes d'Afrique - cela, dès lors que les puissances occidentales ont choisi de s'installer sur place plutôt que de commercer avec l'Afrique en clients extérieurs, dès le début du dix-neuvième siècle. La question des langues indigènes constitue le serpent de mer des débats. Si Jean Dard s'intéressait aux langues indigènes, d'autres après lui, enseignants militaires ou religieux, ont peu à peu imposé le seul français dans les programmes scolaires des colonies de France, usant de méthodes partiellement inspirées de celles utilisées en métropole (p. ex. "Mamadou et Bineta"). Le Congo belge, en revanche, a été le lieu d'une plus grande ouverture aux langues des indigènes - et Dieu sait qu'elles sont nombreuses (plus de 200).

 

Les finalités de l'enseignement sont également abordées dans ce livre, ainsi que le débat qu'elles suscitent: faut-il enseigner le français uniquement à des fins utilitaires, ou peut-on aller jusqu'à des cours de littérature? S'inscrit, derrière cette question, ce que doivent devenir les populations d'Afrique: personnel subalterne des colonies, prêtres, soldats (cas des tirailleurs sénégalais, dont la langue de travail fut le bambara avant d'être le français)? Cela, sans oublier qu'au fond, les populations indigènes n'ont pas voix au chapitre à ce sujet, de même que lors de la conférence de Berlin (1884), les puissances occidentales se sont réparti les territoires africains sans tenir compte des populations locales, absentes de la table de négociations.

 

L'auteur touche également à des questions d'aménagement linguistique et étudie la place que le français trouve (ou non) aux côtés des langues africaines, qui restent parlées. Plusieurs aspects sont dès lors analysés par l'auteur. La réappropriation du français par les Africains donne ainsi lieu à un chapitre savoureux sur les particularismes langagiers; au-delà du pittoresque, l'auteur démontre, en recourant aux exemples de la néologie (avec cependant quelques mécanismes universels tels que la création de noms en -isme ou de verbes en -er) ou des surnoms donnés aux billets de banque congolais, que le français s'est acclimaté à ses nouvelles terres, comme une plante qui croît et prospère loin de ses latitudes d'origine. Le jeu des langues véhiculaires au Congo permet aussi à l'auteur de démontrer comment celles-ci servent de pivot entre le français, langue officielle, et les quelque 200 langues locales. Pour cerner le rôle du français, il n'hésite pas à recourir aux "nébuloscopes" d'un certain Jean Véronis, linguiste bien connu dans la blogosphère.

 

Langue officielle, ai-je dit? Dans un de ses derniers chapitres, l'auteur expose la différence qu'on peut faire entre langue "nationale" et "officielle", cette dernière étant celle des autorités, volontiers la langue de l'ancien colon, alors que les langues nationales sont les langues vernaculaires ou, dans certains cas, les langues qui jouent un rôle véhiculaire (kinyarwanda, swahili, etc.). Une explication utile pour des Européens enclins à considérer ces deux termes comme parfaitement synonymes et à ne plus faire cette distinction.

 

Beau voyage à travers l'histoire, donc, que ce livre qui, partant d'une démarche chronologique classique, offre au lecteur plusieurs portes d'entrée pour connaître la manière dont l'Afrique joue son rôle de copropriétaire ou d'héritière de la langue française. Un regret? Il est peu question, ici, du Maghreb; l'auteur s'est concentré sur les territoires d'Afrique noire. Malgré cela, c'est un ouvrage instructif, à mettre entre toutes les mains, tant il est vrai que l'auteur, jouant d'un style agréable, sait rester abordable.

 

Louis-Jean Calvet, Histoire du français en Afrique, Paris, Ecriture/Organisation internationale de la Francophonie, 2010.

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 05:00

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Armande, Azilis, BénédicteBookwormCagire, Caro[line], Celsmoon, Chrestomanci, Chrys, ClaudiaEdelwe, Emma, Emmyne, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Julien, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, Mariel, MyrtilleD, Naolou, Restling, Roseau, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Soie, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Le crépuscule est doux

 

Le crépuscule est doux comme un de tes sourires.

Dans l'ombre qui bleuit lentement on dirait

Qu'on entend le refrain d'amour et de délire

D'un poète qui chante au loin dans la forêt.

 

Ce murmure léger, c'est la voix des bohèmes,

De ces rêveurs, martyrs d'un idéal trop beau,

Morts avant de connaître une âme qui les aime,

Une âme où leur chanson eût trouvé un écho.

 

Toi, tu sais écouter mon humble cantilène,

Tu comprends qu'on poète est un enfant toujours,

Tu partages ma joie et pleures de ma peine

Et tu me fais chanter en me berçant d'amour.

 

Viens au jardin plein d'ombre et de tendre mystère

Où nous pourrons rêver doucement seul à seul,

Tandis que dans la nuit, rêveuse et solitaire,

L'âme des Nelligan pleure dans les tilleuls.

 

Et comprends maintenant le bonheur que je goûte

Lorsque mon humble chant monte pour te charmer:

Ce n'est pas seulement "le grand soir" qui l'écoute,

Car tu daignes l'entendre et tu daignes m'aimer. 

 

Jean Narrache (1893-1970).

 

                           
   

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Publié par Daniel Fattore - dans Dimanches poétiques
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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 19:55

hebergeur image"Le Schtroumpf était l'avenir de l'homme." Telle est la conclusion à laquelle arrive Antoine Buéno, dont on parle beaucoup ces temps-ci à l'occasion de la publication de son "Petit livre bleu". Mais c'est l'un de ses précédents ouvrages, "Le triptyque de l'asphyxie", que je vais évoquer aujourd'hui.Tant qu'à faire, en effet, autant traiter de l'original, paru en 2006 dans une relative discrétion, plutôt que de sa reprise, qui fait scandale à la veille de la sortie d'un film, signé Raja Gosnell, à la gloire des créatures bleues de Pierre Culliford dit Peyo.

 

Triptyque, avons-nous dit. C'est que l'auteur, dans son "Triptyque de l'asphyxie" (qui ne manque pas d'inspiration, même s'il manque délibérément d'air), fait coexister trois histoires apparemment sans lien entre elles - et parvient à convaincre le lecteur que oui, il y a quelque chose qui les relie. Voici donc les trois arguments: une doctorante, Bérangère, écrit une thèse sur les Schtroumpfs; un comique d'occasion armé d'un pistolet (chargé, hé hé!) donne un spectacle face à un public uniquement féminin; un reality show met en scène des candidats au suicide.

 

Et c'est au début et à la fin que les liens sont indiqués. Ils sont rationnels en début de récit: la thésarde se trouve dans le public du comique (qui se nomme Buéno, laissant entendre, sans le confirmer expressément, que le fou qui organise le spectacle est aussi l'auteur du roman), et le soir même du spectacle, le reality show passe à la télévision. Et en fin de récit, l'auteur mélange joyeusement tout ça: ambiance orgiaque parmi les cadavres du spectacle avant que les hommes bleus de la police ne viennent y mettre bon ordre, suicidaire qui réussit sa sortie en direct (avec moult flammes bleues), décès de Bérangère qui s'en va au paradis utopique des Schtroumpfs...

 

... c'est que selon la thésarde, la société des Schtroumpfs constitue l'archétype d'une utopie réussie - et là, on suit volontiers l'auteur, qui, famililer de Thomas More et de l'abbaye de Thélème, donne des cours à ce sujet à Sciences Po. Le lecteur pourra trouver drôles ou agaçants, en revanche, ses développements tendant à démontrer que le petit monde autarcique des Schtroumpfs est à la fois nazi et stalinien - avec, naturellement, une intéressante analyse du Schtroumpf à lunettes travesti en Trotsky et quelques allusions au sens caché du mot "SMURF", qui désigne les Schtroumpfs en anglais. Méthodes de recherche approximatives, sources douteuses, corpus bâclé (non, par la magie des produits dérivés, les Schtroumpfs ne sont pas qu'une série d'albums!): le lecteur comprend vite qu'il évolue dans le second degré, pour ne pas dire dans la quatrième dimension.

 

Second degré également très présent dans l'immense délire que constitue la mise en scène du reality-show - sans parler du grand-guignol qu'est le one-man-show de Buéno. A chaque fois, l'auteur dépeint des dérives et, pour cela, a recours à l'outrance. En bon styliste, il sait toutefois donner à chaque récit une voix particulière - et particulièrement réaliste. J'ai déjà évoqué la parodie de thèse qui est la forme que revêt l'élément schtroumpfesque du récit. Le one-man-show fait dans l'ellipse et le délire soliloquant, le narrateur (qui est le comique de service) considérant que tout le monde se bidonne en écoutant ses tirades - sauf, évidemment, le lecteur, qui se demande dans quoi il a mis les pieds. Enfin, la narration du reality-show est particulièrement réussie: elle reprend tous les tics de la télévision, redites, évocations langagières ("C'est votre dernier choix"), formules toutes faites "laisser à la vie... une dernière chance"), termes techniques, torrents d'émotion programmée, aléas du direct, etc. Ainsi le style distingue-t-il trois moments d'une même narration, autant sinon plus que l'argument lui-même.

 

Le tout se met au service d'une peinture de trois éléments qui, selon l'auteur (qui se la joue anticipateur, quand même...), sont en dérive dans notre société: les thèses qui ne servent à rien d'autre qu'à promouvoir leur auteur, les one-man-shows qui ne font rire qu'une poignée de personnes soigneusement triées et conditionnées et les reality-shows dépassant allégrement les limites du voyeurisme. Tout cela a pour résultat d'asphyxier notre société: le savoir inutile nous envahit et empêche de voir l'essentiel; les comédies sont une métaphore du mythe de la caverne de Platon, empêchant également de voir l'essentiel et contribuant à l'étouffement des personnes... qui deviennent bleues, immanquablement (cyanose). Et comme ce sont des femmes qui assistent, bleuissantes et hilares, au spectacle de Buéno, on peut paraphraser l'auteur lui-même, et citer directement Louis Aragon: "La femme est l'avenir de l'homme". A condition, comme dirait Paul Eluard, qu'elle soit bleue comme une orange (ou comme un Schtroumpf)...

 

Antoine Buéno, Le triptyque de l'asphyxie, Paris, La Table Ronde, 2006.

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