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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 05:00

D

1dée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Cagire, Caro[line], Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, MyrtilleD, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Sophie57, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

 

Le maître d'études

 

Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;
Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!
Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,
Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains
Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,
Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.
Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons
Mais lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;
L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,
A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse,
Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!

 

Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,
Les inégalités des âmes et du sort;
Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,
Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.
Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.
Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,
Enfants, faites silence à la lueur des lampes!
Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:
Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.
L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,
C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.
Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;
Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs
Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!
Aux heures du travail votre ennui le dévore,
Aux heures du plaisir vous le rongez encore;
Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,
Page blanche d'abord, devient lentement noire.
Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;
Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,
Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,
Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;
Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,
De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.
Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.
Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.
Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,
Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
Ces écoliers joueurs, vifs, légers et doux, aimants,
Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,
Et le font retomber des voûtes immortelles;
Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
Saint et grave martyr changeant de chevalet,
Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies;
Ses nuits sont vos hochets et ces jours sont vos proies,
Il porte sur son front votre essaim orageux;
Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;
Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant

 

Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant
De sa bonne action comme d'une mauvaise,
Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,
Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,
Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,
Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;
Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;
De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
Une colombe vient la boire dans la nuit!
Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,
Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,
Traîne la chaîne! Hélas, pour lui, pour son destin,
Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,
Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
Votre cage d'un jour est prison éternelle!
Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!
Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!
L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;
Vous vous envolerez demain en pleine vie;
Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,
Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;
Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,
Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;
Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
Oh! que votre pensée aime, console, encense
Ce sublime forçat du bagne d'innocence!
Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.
Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit
Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,
Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!
Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste
De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,
Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!
Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.

 

Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe
Un chuchotement vague endort son âme lasse,
Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,
Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,
Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,
Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,
Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,
Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,
De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
La bénédiction sereine des génies!

 

Victor Hugo (1802-1885), Les Contemplations, 1856.

 

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commentaires

Alba Kertz 11/08/2013 15:43

Bonjour Daniel, il y a bien longtemps que je ne me suis pas promenée chez vous, me pardonnerez-vous cette longue absence ? J'ai lu - et relu - ce poignant poème du père Hugo (ai-je le droit de lui donner ce nom familier, oui sans doute, l'ayant beaucoup fréquenté dans ma (prime)jeunesse ! Etant une self-made woman absolue, je n'ai pas connu les maîtres d'études et leur misère, ni ce poème. Mais au fil de mes lectures, j'en ai rencontré quelques uns et je pleurais souvent sur leur sort... Ils ont tant contribué à donner au monde, souvent dans la douleur et le renoncement, de grands esprits qui furent peut-être ces enfants cruels et inconscients dont il parle ! Existe-t-il encore des Maîtres d'Etudes de nos jours ? Je ne le sais pas... D'ailleurs, les enfants qu'ils auraient en face d'eux seraient sans doute bien plus durs qu'alors ! En tout cas, merci pour ce beau poème, tout à l'éloge, pour ne pas dire la glorification de ces enseignants faisant leur devoir avec patience et abnégation. J'ai beaucoup aimé, merci de nous l'avoir offert ! J'espère que tout va bien pour vous, je travaille à mon roman, et vous, quoi de neuf ? Avec toute mon amitié, Alba

DF 18/08/2013 16:53

Merci pour vos encouragements!
En effet, plus j'avance, plus je touche aux détails; je me suis aussi dit qu'avec cette deuxième relecture, faite directement à l'écran, j'essaierais d'aller plus près du texte qu'après la première, que j'ai conçue comme un round d'observation. J'ai enfin trouvé quoi faire de la machine à café (je l'ai virée), et réfléchis à ce qui me vient à l'esprit au fil des mots. Il y a du potentiel... Je vous souhaite un bon dimanche, et tout de bon dans vos activités d'écriture!

Alba Kertz 14/08/2013 09:27

Bonjour Daniel, merci de m'avoir répondu si vite, c'est un plaisir ! Je vous comprends tout à fait, je relis sans cesse mes pages, y trouvant à chaque relecture quelque chose à ajouter, supprimer, modifier avec, et c'est là je crois que nait la qualité d'un livre, de nouvelles idées pour un ou plusieurs chapitres non prévus, auxquels on n'avait pas pensé dans l'élaboration du plan de travail, que l'on insère ou rajoute, qui font que peu à peu cela prend du corps, de l'"étoffe" et par là même, un intérêt accru (peut-être, à revoir ensuite...) pour le lecteur. Je n'avais pas ces sensations aux premiers, mais cela me vient au fur et à mesure, avec celui que j'écris en ce moment, et cela prend beaucoup de temps surtout pour une mamie très sollicitée par ailleurs ! Je pense que si vous éprouvez cette nécessité de retour ou modification au fur et à mesure de votre progression d'écriture, c'est un très, très bon signe. Courage ! Avec mon très amical souvenir et pardon pour ce blabla !!! (Vous écrivez direct sur l'ordi, ou avec le stylo-plume Parker, détail qui a de l'importance... ?)

DF 13/08/2013 20:28

Bonjour Alba! C'est toujours un plaisir de vous relire sur ce blog... merci de votre visite! J'ai découvert ce poème au temps du collège; nous étions supposés lire et étudier tout le recueil en classe, mais cela a été fait trop vite, en fin d'année.

Je suis heureux d'apprendre que vous travaillez à nouveau un roman; de mon côté, je pédale dans mon projet, la relecture a fait naître quelques idées qui ont donné vie à de nouveaux chapitres, et j'essaie de créer de la cohérence à partir de détails, par exemple un stylo-plume Parker. Bref, ça progresse, tout gentiment mais sûrement.

J'espère que vous vous portez bien!

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