Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 21:48

... vide, ou presque! Tel est le tableau que dresse Frank De Bondt, écrivain belge installé à Paris, dans le cadre de son troisième roman, justement intitulé "Le Bureau vide", qui vient de sortir aux éditions Buchet - Chastel. L'ouvrage se présente comme un petit traité de résistance en milieu hostile; voyons ce qu'il en est!

Particulièrement pertinente, la couverture, illustrée par un certain ou une certaine A. B.-D et représentant une chaise à roulettes, annonce la couleur: il va être question de sièges dans ce petit livre (120 pages). Se glissant dans la peau du personnage de Marc Deleuze, l'auteur explique sans délai à son lecteur que tout est dans cette commodité, à plus d'un titre. Cela explique la première quête du personnage, DRH fichu à la porte sans ménagement... mais désireux de s'incruster, confortablement assis, dans l'entreprise qui l'employait, malgré cet oukase: pour tenir, il lui faut s'asseoir.

Marc Deleuze recherche donc une chaise, socle de sa résistance. L'auteur se lance donc dans une typologie des sièges qui sont utilisés au sein d'une entreprise, personnels ou interchangeables, avec ou sans accoudoirs - renvoyant eux-mêmes à ce terme de "siège" d'une entreprise, lieu où elle a sa place. Le DRH évincé considère qu'il a sa place au sein de l'entreprise qui l'a éjecté...

... une entreprise qui s'appelle "Domus", ex-"La Maison". Des "non-noms" d'entreprise qui en disent tout l'anonymat, encore souligné par le "non-nom" de son patron, baptisé "Numéro Un" (mais sa directrice de la communication s'appelle Cécilia, ce qui semble tout de suite moins innocent). De manière plus littéraire, l'auteur affirme cet anonymat dès les premières phrases de son récit: "Ils ne m'auront pas", dit l'incipit - avec ce "Ils" si usuel et si commode quand on n'est pas en mesure de mettre un visage sur quelque chose qui nous dépasse. Ce "ils" est prolongé par l'utilisation du "on" dès le deuxième paragraphe du récit. Tout cela pour dire le côté anonyme, sans visage, d'une hiérarchie présentée comme décidant seule, en autiste, du sort de son personnel, même le plus haut placé.

Traité de résistace en milieu hostile, avons-nous dit? Le lecteur sera un peu déçu s'il prend au pied de la lettre cet argument, figurant sur le bandeau qui orne le dernier opus de Frank De Bondt. Plutôt qu'à une guérilla active entre ce collaborateur licencié devenu parasite et le personnel encore en place, on assiste à une épreuve de résistance passive de la part dudit cadre, qui observe, narquois, une entreprise vibrionner autour de lui sans s'en soucier. On ne lui parle pas, on détourne le regard... le lecteur aurait peut-être aimé une confrontation plus saignante, obligeant Marc Deleuze à opérationnaliser une véritable stratégie (éventuellement reproductible par le lecteur...) afin de s'incruster vraiment.

Reste que ces regards détournés, cette ignorance feinte de la part d'une grande partie du personnel (sauf deux ou trois fidèles, de sexe féminin, dont Edmonde, personnage moliéresque de la "bonne" plus astucieuse et plus fine que les maîtres), donnent à la situation un tour réaliste: difficile de regarder en face, voire de saluer un collègue qui vient d'être limogé. Cet ouvrage a priori rigolo prend ainsi un tour amer qui lui sied bien et n'est pas forcément attendu du lecteur.

Marc Deleuze va-t-il finir ses jours dans l'entreprise, monument historique parfaitement inutile? Pas de spoiler ici, même si le fait que Marc Deleuze apporte un sac de couchage pour se coucher sur place annonce la fin - tant il est vrai qu'un homme couché, même s'il a l'excuse de la maladie, est un homme fichu, ce que rappelait déjà le personnage de Kuddl dans "Der Mann im Strom" de Siegfried Lenz (1958). Au final, cet ouvrage est fort sympathique! Mine de rien, sur un ton faussement léger qu'on n'attend pas forcément, il donne quelques coups d'oeil réalistes sur le monde du travail, par étincelles, et révèle avec justesse l'importance profonde d'éléments qu'on croit anodins, tels la forme de la chaise, l'épaisseur de la moquette ou l'existence d'une porte au bureau.

Un roman à lire assis, donc... de préférence dans un fauteuil de direction revêtu de cuir.

Ouvrage lu dans le cadre de l'opération "Masse Critique" de Babelio, et envoyé par les éditions Buchet - Chastel. Je remercie ces deux organisations pour leur travail! A noter aussi que... ça vient de sortir (4 février 2010)! On en parle déjà, ici:
La Livrophile! Un billet en vue chez Keisha...

Frank De Bondt, Le Bureau vide, Paris, Buchet - Chastel, 2010.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

dasola 25/02/2010 17:05


Comme je l'ai dit chez Keisha, j'avais mis une option sur ce livre qui me paraissait prometteur. Le sujet me rappelle les nouvelles de G. Flipo (L'étage de Dieu). A te lire, c'est différent mais
cela donne aussi envie. Bonne après-midi.


Daniel Fattore 25/02/2010 23:45


J'aime bien ces histoires qui se passent dans le monde des bureaux ou dans l'administration; il y en a pas mal d'autres, par exemple "D'un point de vue administratif" de Francis Mizio, qui vous
accommode le camembert d'une façon peu commune. Il y a aussi un recueil de nouvelles de Martin Suter qui aborde le sujet - il faudra que je le lise. Cela, sans oublier la pièce de théâtre "Le
rapport dont vous êtes l'objet" de Vaclav Havel...

Je me réjouis de découvrir ce que vous aurez pensé de ce petit livre. Bonne lecture donc!


Cécile de Quoide9 16/02/2010 12:17


Ca me rappelle que j'ai un défi "bureau" sur le feu... Grrr


Daniel Fattore 16/02/2010 21:19


... et moi, un tag qui vient de chez toi!


Nicolas 13/02/2010 18:36


Merci dites moi ce que vous en pensez !

Bon week-end
Nicolas


Daniel Fattore 13/02/2010 18:48


Ca roule!


Nicolas 13/02/2010 07:10


Bonjour,

De passage sur votre blog via l'annuaire d'over-blog

Je vous invite à découvrir un nouveau design de même que plusieurs affiches pendant la durée des jeux Olympiques la première est consacrée à Marie Marchand Arvier,

http://www.nicolaslizier.com/

Je vous souhaite une bonne continuation sur votre site et votre activité.

A bientôt

Nicolas graphiste à Montréal


Daniel Fattore 13/02/2010 18:30


Merci pour l'info! Je m'en vais aller voir ça de près...


Constance 12/02/2010 13:07


J'ai peur de rester un peu sur ma faim mais l'argument était tentant tant on aime les Davids qui gagnent face aux Goliaths.


Daniel Fattore 12/02/2010 21:49


C'est un risque, d'autant plus que le livre est petit. Et puis, on peut se demander qui a vraiment gagné: l'entreprise a éjecté le résistant, mais comme celui-ci n'en a plus grand-chose à faire...


Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.