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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 22:26

hebergeur imageLe titre du dernier roman historique d'Irène Frain, "La Forêt de 29", est pour le moins énigmatique: qui sont, que sont donc ces 29? La réponse étonne les personnages de cet ouvrage, qui vient de paraître aux éditions Michel Lafon. Et elle ne manquera pas de surprendre également le lecteur, qui se retrouve embarqué dans des pages méconnues de l'histoire du Rajasthan et, plus généralement de l'Inde. Méconnues, mais qui trouvent une actualité étonnante à notre époque, qui cherche, avec plus ou moins de sincérité et de bonne volonté, à réapprendre le respect de la nature.

 

Le souffle épique de ce roman naît de quelques traits stylistiques et narratifs qu'on identifie rapidement. Il y a avant tout l'évocation immédiate des "charans", présentés comme des vagabonds au sens littéraire aigu, qui colportent légendes et rumeurs, amplifiées et déformées au besoin, aux quatre coins de l'Inde. L'auteur choisit par ailleurs un style globalement très écrit, voire soutenu, où les mots et les tours plus familiers paraissent et donnent aux éléments qu'ils évoquent un caractère concret. Enfin, quelques majuscules bien placées suffisent à donner au tout une couleur d'épopée.

 

Cela se met au service de la destinée du peuple des Bishnoï, ou "Vingt-Neuf", groupe de population indien qui, pressentant la rareté des ressources naturelles du fait de l'expérience du désert et de ses impitoyables sécheresses, choisit de les épargner à sa façon. Celle-ci passe par un respect inconditionnel des arbres et de la vie animale, édicté par 29 règles, tantôt évidentes, tantôt étranges (végétarisme, respect absolu des arbres et des antilopes), qui se sont mises en place peu à peu dans les débuts de cette société. Les bishnoï vivent-ils une religion de la nature? Cette étiquette est récusée: tout en assumant une forme de panthéisme sans visage (si ce n'est celui des multiples créatures, parcelles de divin), ils présentent leur philosophie comme un art de vivre, pas forcément éloigné d'un certain "think global, act local".

 

Le lecteur pourra certes regretter le côté didactique de certaines pages, en particulier dans la seconde partie du roman, ainsi que le rappel parfois "légaliste" du numéro des règles respectées; reste cependant que l'auteur parvient, en retraçant le devenir de cette société, à dépeindre une écologie qui se veut et se fait vraiment proche de la nature, dans le but de s'intégrer à un tout plus vaste - cela, à l'inverse de l'écologie-spectacle, soucieuse de la durabilité de son électorat plus que de celle du développement, que l'on voit trop souvent sous nos latitudes. Dès lors, persiste l'impression à la fois agaçante et exaltante de savoir que cinq ou six cents ans avant nous, une belle poignée de personnes ont trouvé quelques clés et recettes pour faire fleurir le "Pays de la Mort" et vivre en harmonie avec la nature, beaucoup plus simples que les dispositifs que l'Occidental moyen cherche à mettre en place...

 

L'initiateur de la destinée bishnoï est Djambo ("la merveille"), qui constitue le personnage moteur du récit. Sa personnalité de prophète quasi christique (il s'adresse à des réprouvés) prend du temps à émerger dans ce roman, puisque sa vocation n'est patente qu'en page 279 (sur 456), de manière très soudaine. Avant, il est présenté comme quelqu'un d'assez insipide finalement, toujours sous la coupe de quelqu'un (le magicien Sawant, puis une danseuse au tempérament fort), sans que personne ne veuille vraiment de lui. Son dénuement fait régulièrement contraste avec les actions des puissants, soit trop énormes, soit dérisoires, qui menacent souvent, par leur caractère gourmand en ressources, l'équilibre précaire de la vie dans le désert. On peut y voir autant de péchés d'hybris...

 

Dans un cadre où la nature et la religiosité sincère ou feinte (ah, l'omniprésence des marchands du temple et des superstitions!) sont omniprésentes, l'auteur parvient ainsi à retracer, entre épopée d'hier et conte moderne, l'histoire originale d'un peuple qui, par-delà les kilomètres et les ans, est susceptible de faire réfléchir les lecteurs de nos latitudes. Un soupçon de mystère, qui ne va pas forcément jusqu'au fantastique, achèvera d'intriguer le lecteur de ce long récit aux arômes variés.

 

Irène Frain, La Forêt des 29, Paris, Michel Lafon, 2011.

 

Merci aux éditions Michel Lafon et à Camille pour l'envoi!

Le site de l'auteur: http://www.irenefrain.com.  

 

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 13/03/2011 11:34


A déguster avec un bon café ?!
Bon dimanche.


Daniel Fattore 13/03/2011 15:55



... ou un petit verre de liqueur de mangue, de préférence!
Bon dimanche à toi!



Anne 11/03/2011 18:25


Je n'avais pas repéré la sortie de ce nouveau roman d'Irène Frain pourtant j'aime bien cette auteure. Ton article très bien fait me donne envie de le lire ; je le note.


Daniel Fattore 11/03/2011 20:42



C'est tout frais! C'est un bel ouvrage, globalement, et intéressant dans la mesure où il fait découvrir un groupe de population méconnu mais d'une actualité troublante. Je te le recommande donc!
Et guette ton billet de blog à son sujet, le cas échéant...



livvy 08/03/2011 19:50


Irène Frain est une romancière qui a joué un certain rôle dans ma vie. Pourtant, je n'ai plus lu ses deux ou trois derniers romans. Peut-être ma laisserai-je tenter...


Daniel Fattore 08/03/2011 22:16



Si vous aimez la vie du désert et les épisodes méconnus de l'Inde médiévale - le tout, avec un message écologiste affirmé, cela devrait être une bonne occasion pour vous de renouer avec cet
auteur!
Merci de votre visite!



Patrice Coureau 08/03/2011 09:54


Ah oui, je viens de terminer. J’ai adoré ! Moi, Djambo me plait beaucoup, dès le début dans son épopée avant qu’il devienne « prophète ». Style superbe, çà va vite, je n’ai pas lâché.


Daniel Fattore 08/03/2011 22:11



C'est vrai que Djambo devient attachant au fil des pages, mine de rien; à la fin du roman, il m'a un peu manqué. Quant au style, c'est beau, on sent que c'est un travail soigné et réuss.
Merci de votre visite!



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