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13 juin 2010 7 13 /06 /juin /2010 18:10

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Bon pour le défi Jacques Chessex...

 

Les bonnes choses vont-elles par trois? On le dirait lorsqu'on considère que Jacques Chessex a intitulé "La Trinité" l'un de ses romans, paru en 1992 et réédité en 1994 par France Loisirs Suisse. C'est avec cet ouvrage que j'ai découvert, enfin, le monde de l'écrivain de Ropraz, décédé à la fin de l'an dernier.

 

Les bonnes choses vont par trois...

... si ce n'est les chapitres du roman, qui sont ici au nombre de quatre. Paradoxe? Certes non. Le lecteur considérera plutôt qu'il y a ici trois chapitres plus un, les trois premiers chapitres mettant en scène les trois personnages principaux de l'action et le dernier ne conservant que la voix du narrateur, après évacuation (par décès - cancer puis suicide) des deux autres, ce qui change la dynamique de ce roman.

 

Un trio de personnages, donc. Il y a là le narrateur, un écrivain dénommé Benoît Rouvre et qui rappelle l'auteur par certains traits - en particulier les souvenirs parfois très précis du Collège Saint-Michel de Fribourg, évoqués de manière sporadique. Face à lui, évolue le couple Ben Gousenberg-Sarah Levinson. Gousenberg est un cancéreux en phase terminale mais fondamentalement heureux, Levinson sa conjointe, traductrice de son état. Peut-on voir l'écrivain, démiurge s'il en est, en Père de la Sainte Trinité? L'image biblique a ses limites ici, ou peut-être m'a-t-elle un peu échappé, mais il doit y avoir une piste à creuser.

 

On préférera voir ici une métaphore de la trinité qui fonctionne dès qu'on est en présence d'une oeuvre d'imagination littéraire. Rappelons l'action: Benoît Rouvre, écrivain à l'audience réservée, loue un chalet pour écrire un roman et faire le point. Il rencontre le couple Gousenberg-Levinson, et Ben propose très vite à l'écrivain de devenir l'amant de sa femme. On relèvera que Ben Gousenberg tient beaucoup à ce que sa conjointe lui raconte tout ce qu'elle vit avec ses amants, plus ou moins adoubés par le mari. Dès lors, Rouvre reste l'écrivain, Levinson devient le personnage (parangon de tous les personnages d'un roman) et Gousenberg le lecteur... lecteur voyeur, on le conçoit.

 

Un style d'une grande précision, sobre ou puissant

Voyeur? Voire. Certes, Gousenberg joue ce rôle à merveille, ce qui lui donne une posture de vieux pervers élégant et viveur, goûtant encore la vie avec une certaine voracité avec l'aide des euphorisants et analgésiques. Mais Jacques Chessex est bien trop fin pour livrer à ses lecteurs le récit cru des fredaines de Sarah Levinson. Le récit joue donc à fond la carte de l'ellipse, de la suggestion. L'approche est identique lorsque l'écrivain lui-même devient l'amant de la traductrice. Ainsi se dessine le portrait de Sarah Levinson, figure complexe, sadique quand elle le peu, masochiste par nature, aimant même à être insultée pour sa judéité qu'elle exècre.

 

Jacques Chessex fait ici la preuve qu'il maîtrise son style. C'est dans un registre travaillé mais sobre que son récit commence. La voix de l'auteur est calme. Cela donne d'autant plus de poids à certains paroxysmes puissants du récit, en particulier les innombrables évocations religieuses, souvent tirées de l'Ancien Testament, qui égrènent le propos et lui donnent une profondeur essentielle, biblique, primordiale. Cela, sans parler des instants de quasi-folie incantatoire de Rouvre.

 

L'art de choisir ses lieux

Quand on écrit en Suisse, qu'est-il besoin d'inventer des lieux? Jusqu'à la clinique Valmont, où l'on soigna Rainer Maria Rilke en son temps, tous les endroits dépeints par l'auteur, habités par le souvenir d'autres grands artistes (pour n'en citer que deux, Vladimir Nabokov et Freddie Mercury ont hanté le Montreux Palace, qui apparaît dans le décor de "La Trinité"), sont réels. Les habitués de l'Arc Lémanique reconnaîtront le décor dans lequel évoluent les personnages: des forêts, Montreux et son festival de jazz, le Léman, la Savoie, Glion, Evian même.

 

Leur beauté véridique suggère qu'on se retrouve tout soudain dans une sorte de réinterprétation du "locus amoenus", ou lieu agréable, voire paradisiaque, pouvant fonctionner en vase clos et où les âmes se frottent - que ce soit celles des philosophes ou d'autres gens. L'essentiel du récit tourne autour des trois personnages précités; seule l'intrusion du compositeur de musique et violoniste Triton ("diabolus in musica", diront certains) fera vaciller quelque peu le système, rendant l'écrivain jaloux d'une Sarah soudain attirée par le virtuose.

 

Et en se consacrant davantage à Sarah qu'à son roman, mais en tirant un roman de sa rencontre de Ben et de Sarah, le narrateur ne démontre-t-il pas ici que parfois, le but est aussi le chemin? Le roman de la vie n'est-il pas en l'occurrence plus fort que le projet de roman de Benoît Rouvre, projet dont le lecteur ne saura du reste rien?

 

Un roman qui gravite autour du chiffre trois, une Sainte Trinité pervertie vers le meilleur: tel est donc "La Trinité". On en parle peu dans la blogosphère du livre, me semble-t-il; j'encourage chacune et chacun à découvrir ce récit de Jacques Chessex, certes un peu ancien déjà, mais qui décrit des sentiments humains de toujours.

 

Jacques Chessex, La Trinité, France Loisirs, 1994/Grasset, 1992.

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commentaires

Theoma 15/06/2010 21:05


Tu n'es pas si mauvais suisse puisque ceux que j'ai lus correspondent aux lectures obligatoires à l'école... Ton billet me donne l'envie de (re)découvrir librement Chessex.


Daniel Fattore 15/06/2010 21:25



... "La Trinité" est le premier que je lis; il vaut la peine d'être parcouru, même si ce n'est pas l'opus le plus connu de l'auteur (j'aimerais bien lire "Jonas", qui parle de Fribourg, la ville
où j'habite). Donc je recommande... Cela dit, j'aimerais aussi savoir si Jacques Chessex a été plus loin que les thèmes qu'il agite dans "La Trinité", et qui sont considérés comme typiques
(religion, culpabilité, relation au corps); s'il n'y a que ça dans toute son oeuvre, ça fait un peu short, mais s'il sait surprendre à chaque roman, c'est vraiment un grand.



yoshi73 15/06/2010 18:11


Un commentaire qui me donne bien envie de découvrir ce roman de Chessex!


Daniel Fattore 15/06/2010 21:02



Ce n'est certes pas le plus connu, mais il vaut le détour! Cela dit, il faudra que je goûte à nouveau de cet auteur: "La Trinité" était le premier roman que je lisais de lui.
Bonne lecture... et merci de m'avoir donné l'occasion de lire ce livre, par défi interposé!



Cécile de Quoide9 15/06/2010 14:32


les 2 langues officielles de la nation Cécile de Quoide9 sont le français, le zotre et l'argot de boucher... Ca se passe bien globalement...


Daniel Fattore 15/06/2010 21:07



... certes! Comme souvent, la cohabitation linguistique se passe bien globalement en Suisse - et ailleurs, y compris dans la blogosphère (sur mon blog, on peut aussi parler latin, et je risque
d'oser l'allemand ou l'anglais de cuisine un de ces quatre); mais il y a toujours moyen de faire mieux...



Cécile de Quoide9 15/06/2010 14:30


et as-tu lu un juif pour l'exemple ?


Daniel Fattore 15/06/2010 21:03



Point encore... en mauvais Suisse que je suis, "La Trinité" est le premier Chessex que je lis.



Yv 14/06/2010 19:59


Je crains de ne pas apprécier toutes les reférences à la sainte trinité et aux écritures, qui m'ennuient en général et que je trouve assez déplaisantes chez Chessex. Ceci étant, ce que j'ai lu de
lui est formidablement écrit.


Daniel Fattore 14/06/2010 21:37



Effectivement, les aspects ternaires et trinitaires, ainsi que les citations de l'Ancien Testament (donc la Torah, puisque certains personnages sont juifs), sont centraux dans ce roman...
qui porte bien son titre (après tout, c'est une histoire de ménage à trois). Mais, pour reprendre ton expression, c'est formidablement écrit! Et plus long, avec plus de 260 pages, que les
derniers opus de Jacques Chessex. Deux arguments... à toi de voir!



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