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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 17:47

hebergeur imageL'hiver 2012/2013 se montre mollachu, avec des températures printanières, n'est-ce pas? Dès lors, pourquoi ne pas rêver à l'été au coeur de la saison dite froide? C'est ce à quoi nous invitent les éditions Cousu Mouche, qui ont publié dernièrement le deuxième roman de Fred Bocquet, "La Ricarde". La couverture (signée Jay Louvion, studio Casagrande) dit tout: il sera question de camping tout au long des 241 pages de ce livre.

 

Quel en est le propos? C'est l'histoire d'un marchand de chaussures qui gagne une roulotte et fait l'expérience du caravaning dans un camping hanté par des fonctionnaires de l'Education nationale.

 

Le titre est bien trouvé: son côté ricanant et criard annonce un ouvrage qui fera sourire d'une manière particulière, et sa sonorité évoque immanquablement un apéritif anisé rafraîchissant et fameux. Sans compter qu'il existe réellement des hôtels nommés "La Ricarde" dans le sud de la France, lieu où se déroule l'action de ce roman. C'est un signal: il y a une proportion assumée de vécu dans ce livre aux chapitres courts, qui se présentent comme autant de scènes de vie observées avec un sens du détail qui fait mal plutôt que comme un récit doté d'une intrigue solide. Le chapitre consacré au passage du narrateur aux toilettes, en particulier, est à la fois douloureux et hilarant...

 

Sans passer par la figure stylistique ennuyeuse de la description, l'auteur donne à voir un personnage de beauf moyen dans le plus pur style du Michel Blanc des "Bronzés". Mais cette approche superficielle ne saurait satisfaire un lecteur exigeant. Dès lors, elle le laisse parler de ses expériences passées et vécues, sans jamais le juger - au lecteur de se faire une idée! Il en apprend pas mal sur sa famille, sur sa femme ukrainienne indifférente qui finit par le larguer, sur son refus (tellement contemporain!) de s'engager et, en particulier, de tomber vraiment amoureux. Cela, sans parler de son attrait quasi monomaniaque pour les chaussures: l'auteur dépeint à merveille la déformation professionnelle d'un personnage attentif à ce que chacune et chacun porte à ses pieds. Ainsi naît un monsieur avec un relief véritable, crédible et cohérent, certes pitoyable, mais auquel il est permis de s'attacher. 

 

Le narrateur est confronté à une bande de vieux profs - sont-ils vraiment meilleurs que le narrateur, d'ailleurs? Face à un narrateur qui parle vrai et baigne le récit de son (omni)présence, ils paraissent un peu vite ébauchés. Le lecteur va goûter les impairs du narrateur, ce Bernard Gautier sans H (comme s'il lui manquait quelque chose...) qu'on finit par surnommer BG (comme Bras Gauche): pétanque, conversations. Le rateau lamentable qu'il se ramasse avec la fille au piercing dans le nombril est emblématique de son incapacité à s'intégrer et à s'imposer. Réciproquement, l'idylle qui se dessine avec Camille paraît dès le départ vouée à l'échec: elle est trop gentille mais avec des limites, lui ne s'investit guère et se montre goujat, ce qu'elle tolère jusqu'à un certain point (assez éloigné d'ailleurs, je l'ai trouvée quand même très, très patiente) parce qu'il s'intéresse à d'autres chimères. Femme quelconque, Camille renvoie-t-elle à Gautier le reflet de sa propre médiocrité? Le lecteur peut en avoir l'impression: elle s'avère commune, flasque, platement gentille. Son nom lui-même, à la fois masculin et féminin, peut être vu comme un signe d'indécision molle.

 

Certes, ce roman est celui de l'impossibilité d'un homme de s'intégrer à un groupe clos - en l'espèce, celui d'un camping peuplé d'habitués. Quelques épisodes montrent que derrière les sourires et les apéros partagés, ça ne passe pas - et c'est Camille qui, dans un sursaut de volonté, finira par traiter BG de "pauvre type" au terme d'une coucherie foireuse, résumant en deux mots ce que tout le monde pense sans doute dans le camping de la Ricarde. L'auteur renonce toutefois à relater des épisodes de clash paroxystiques ou d'échanges de point de vue houleux entre des fonctionnaires et un collaborateur du privé. On eût été en droit de l'attendre, et cela eût été facile, ne serait-ce que pour pimenter le récit. Cela dit, l'éviction sans éclat de Bernard Gautier a quelque chose de cruel qui donne à penser que le choix fait par l'auteur d'éviter tout clash est tout à fait pertinent.

 

Enfin, cet ouvrage édité en Suisse par une auteure vivant à Genève vise aussi un lectorat français, qui ne se sentira probablement pas dépaysé - à l'exception d'un ou deux helvétismes qui traînent, comme le verbe "cocoler" (paradoxalement prononcé par le très Français Bernard Gautier sans H...). A cheval sur la frontière franco-suisse, l'auteur saura interpeller, avec un tel roman, au moins deux nations... Un roman à réserver pour les prochaines vacances? Sans doute! A savourer pastis en main? Certainement!

 

Fred Bocquet, La Ricarde, Genève/Fribourg, Cousu Mouche/Faim de Siècle, 2012.


Lu dans le cadre du défi Littérature suisse.

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commentaires

route 05/03/2014 14:10

J'avoue que j'ai quand même préféré sont premier roman Monsieur Quincampoix que j'ai trouvé très drôle, mais La Ricarde se laisse lire avec grand plaisir également.

DF 05/03/2014 20:34

Je l'ai sur ma pile à lire; j'aurai plaisir à en parler à l'occasion par ici. Merci de votre visite!

Lystig 29/12/2012 21:13

merci pour la traduction ;-) !!!!

Daniel Fattore 29/12/2012 22:20



Je t'en prie! :-)



Lystig 28/12/2012 09:01

(et que cela veut dire stp ?)
(je ne pratique pas l'helvète quotidiennement !)

Daniel Fattore 29/12/2012 21:04



Cela signifie choyer, dorloter, être aux petits soins avec quelqu'un. Et se faire cocoler, signifie, bien sûr, subir de tels égards, ce qui est plutôt agréable!



Lystig 27/12/2012 08:25

"cocoler", je ne connais pas !

Daniel Fattore 27/12/2012 21:03



Ah ouais? C'est pourtant un helvétisme typique...



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