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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 21:06

hebergeur imageNouvelle, lu par Goliath, Mag.

Lu dans le cadre du défi des nouvelles de Lune.

 

Dans "Sukuma et le boucher Armani", nouvelle de Barbara Souffir, le lecteur attentif relève sans peine que tout le ramène à l'oeil, à tous les étages. Cette nouvelle a été publiée par les défuntes éditions Filàplomb, et force est de constater que son auteur sait tenir un fil rouge, l'habiller et en tirer une histoire démentielle, vigoureuse mais - et c'est le principal - crédible, donc accrocheuse. Aussi est-il intéressant, pour approcher cette nouvelle qui se passe dans un bar de quartier, de considérer le thème de l'oeil comme un fil d'Ariane. 

 

Fonctionnement d'un fil rouge

Sur un texte aussi court (22 toutes petites pages), on comprend que tout se joue à l'incipit - précisément, ici, au premier paragraphe, qui fait trois petites lignes: "Il était là, le mec. J'en croyais pas mes yeux. Accoudé au comptoir, avec son costard trois pièces et sa petite mallette." La description, ici, est exclusivement visuelle. L'évocation des yeux du narrateur met déjà le lecteur sur la piste, indiquant que l'oeil, en tant qu'organe, va avoir un rôle prépondérant à jouer dans toute la nouvelle: il y en aura au moins un d'énucléé, et ça, ça suffit pour faire une nouvelle saignante et qui arrache, si j'ose ainsi dire.

 

Cela se précise avec la statuette ethnique "Sukuma", qui n'a qu'un seul oeil et est présentée comme moche. Son oeil unique peut laisser penser au lecteur francophone que l'objet a "le mauvais oeil"; suggérée de manière subliminale, l'expression n'apparaît jamais dans le texte; au lecteur d'y penser. Ce regard cyclopéen en préfigure au moins un autre, bien réel celui-ci.

 

Côté personnages, le bar est entre autres peuplé par Françoise, une vieille qui a la vue faible. L'auteur insiste sur ses lunettes à quadruple foyer, ce qui n'est pas rien. Ceux-ci cachent un regard; c'est lorsqu'il apparaît, à la faveur d'une chute desdits besicles, que tout se noue. Les lunettes de Françoise font écho à celles du Boucher Armani (ah, on arrive à ce personnage essentiel!). Celles-ci sont noires. Le lecteur comprend que ce personnage est le seul dont on ne voit vraiment pas les yeux, ce qui le désigne comme celui dont il faut se méfier: il regarde, mais on ne le voit pas regarder.

 

Les yeux et leur contexte

L'auteur ne se contente pas des lunettes pour désigner le Boucher Armani comme l'élément suspect du récit. Il y a aussi son look (donc son apparence visuelle): une mystérieuse mallette et un costume trois pièces, alors que tout le monde dans le bar porte des vêtements plus décontractés. Et puis, il doit être le seul à boire de l'eau minérale - les autres personnages étant plutôt copains avec l'alcool.

 

L'évocation de la télévision du bar elle-même est parfaitement visuelle, en ce sens que le son en est coupé. Abdel supplée à cette lacune par ses paroles, qui se réfèrent, une fois de plus, à quelque chose de visuel. Quelques dialogues viennent amener un élément auditif, quitte à ce que ça ne soit pas totalement raccord: le narrateur, par exemple, entend un murmure qui ne lui est pas adressé (le Boucher Armani parle à Françoise), alors que ça devrait être discret.

 

La nouvelle atteint un paroxysme lorsque la patronne débarque avec son fusil. Le visuel persiste, notamment avec l'insistance sur le fait que la patronne a l'oeil dans la lunette de visée; le lecteur ne comprendra qu'à la fin du récit ce qui fait bouger ladite patronne - une maîtresse femme, ce que l'auteur illustre très bien aussi. En complément, l'auteur amène d'autres éléments pour nourrir son sommet, en particulier l'urine (le narrateur se compisse de peur, ce qui suggère des images as très visuelles) et l'impossibilité, pour ledit narrateur, de prier sérieusement: manifestement, on a affaire à un athée qui a appris la religion dans sa jeunesse mais a tout oublié et se retrouve dépourvu au moment fatal. Au contraire d'Abdel, qui répète "Allah Ouakbar" sans relâche, de façon naturelle. 

 

Il y a donc plein de notations et d'effets de réel dans ce texte, et c'est ainsi que l'auteur crée un décor; mais elle sait aussi suivre un fil rouge précise, celui de l'oeil en l'occurrence, sans dévier. Cette nouvelle est parfaitement en phase avec une époque, la nôtre, où le visuel domine dans la vraie vie (nous regardons nos écrans, la télévision...). Au lecteur de retrouver cette constante visuelle tout au long d'un texte relativement dense, écrit dans un langage soigné dont le style est familier, et placé sous le patronage de Paul Valéry. Une nouvelle recommandable, à lire lorsqu'on prend les transports publics: la longueur est parfaite, le volume prend peu de place, le sujet est prenant et l'histoire est, on l'a compris, construite de manière optimale.

 

Barbara Souffir, Sukuma et le boucher Armani, Paris, Filàplomb, 2007.

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Publié par Daniel Fattore - dans Nouvelles
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commentaires

Lune 14/12/2012 13:41

Intéressante cette nouvelle !
N'oublie pas de m'envoyer un mail à unpapillondanslalune[at]gmail.com pour me dire quelle nouvelles d'ActuSF tu souhaites recevoir !

Daniel Fattore 15/12/2012 20:04



Certes!
Euh, est-il donc possible d'obtenir une nouvelle d'Actu SF? Je m'en vais voir ça.



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