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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 22:10

PhotobucketRoman, lu par Francis Richard, Jean-Michel Olivier, et, peut-être, quelqu'un qui a participé à la dernière opération Babelio.  

 

Etrange, le dernier roman de l'écrivain suisse Catherine Lovey? Russe? A coup sûr, on est dans un tropisme russe plutôt étonnant et original puisque cet ouvrage de 289 pages relate l'histoire de Valentine Y., écrivain suisse désireuse de rédiger un roman sur la destinée de l'oligarque russe Khodorkovski. Ce qui va l'amener à se perdre en Sibérie, aux confins des camps d'emprisonnement.

 

L'incipit, ou plus précisément le premier paragraphe du roman, est suffisamment riche et concentré pour poser l'essentiel des bases de ce roman. Dire la vérité, toute la vérité, suggère S., un autre personnage, également romancier? Il devrait savoir que cela est impossible, surtout quand on écrit un roman: l'écrivain ambitionne de recréer un réel, voire de lui donner plus de réalité qu'une dépêche d'agence de presse - quitte à mentir. Perçu comme un minable par l'entourage de Valentine Y., Khodorkovski pourrait, du coup, devenir un héros paradoxal... Valentine Y. s'efforce de se détacher de son personnage, qu'on tient absolument à lui coller sur le dos à coups d'adjectifs possessifs ("ton héros", etc.). Comme si l'écrivain pouvait être associé à son personnage! Question détachement, on peut demander aux auteurs de "La Part de l'autre" (Eric-Emmanuel Schmitt) ou "HHhH" (Laurent Binet) ce qu'ils en pensent...

 

Le roman s'ouvre donc sur des débats entre amis un peu gris au sujet de la pertinence d'écrire un roman sur l'oligarque russe Khodorkovski. Cela a un goût de visite des coulisses de la création d'un texte - un goût qui va persister tout au long du récit. Khodorkovski? Il en sera question tout au long du récit, mais la narratrice ne parviendra pas à le donner à voir à ses lecteurs - et, partant, aux lecteurs de ce roman. On peut donc le considérer comme un leurre, un MacGuffin - et, du coup, une fois oublié ce client, se concentrer sur ce que l'auteur a vraiment voulu montrer de son talent. Après tout, le but est le chemin, et vice versa.

 

Dépourvu de titre, le premier chapitre avance de manière cahotante. Au degré zéro, on peut voir là le reflet de l'ivresse des personnages mis en scène: tout le monde a un peu trop bu, tout le monde bafouille. Mais l'alcool permet, peut-être, d'accéder à un état de conscience supérieur, à la manière de n'importe quel paradis artificiel. Dès lors, les circonvolutions des personnages qui s'expriment en ce début de récit revêtent l'allure de la recherche d'une vérité supérieure, difficile à mettre en mots. Un autre élément domine d'emblée, qui persistera tout au long du récit: les obstacles que le romancier va trouver au cours de son travail. Certes, il y a les distances... mais tout un chacun présente ici ses objections personnelles face au choix de Khodorkovski, homme perçu comme peu attachant et dépourvu d'intérêt, voire dangereux, comme personnage principal d'un roman. Tout cela, mêlé d'idées plus ou moins fausses sur la Russie d'aujourd'hui. La diplomatie s'en mêlera plus tard... Seul Jonas, jeune étudiant en économie (qui peut faire figure ici de naïf révélateur de vérités), semble croire au projet de Valentine Y.

 

En Russie, cependant, ce n'est pas au vin rouge qu'on s'enivre, mais à la vodka - et c'est sur un "alcool digne de ce nom" (p. 123) que s'ouvre la deuxième partie du roman, qui revêt, du coup, l'aspect d'un écho "pour de vrai" (on est en Russie) à la première partie (qui se déroule en Suisse et prend dès lors l'aspect d'une répétition générale). Est-on pour autant au coeur du sujet? Pas tout à fait, puisque la deuxième partie se déroule à Moscou, dans la partie la plus accessible de la Russie. La narratrice ne s'est, quant à elle, pas encore dépêtrée de son réseau d'amis un peu encombrants - on pense à Jean, qui veut revoir une ex-copine russe désormais galeriste. Reste, dans cette deuxième partie, tout un tableau d'une Russie à la fois changée et intacte depuis la chute du Mur en 1989 et la fin de l'URSS en 1991.

 

La troisième partie, enfin, signifie un nouveau changement de perspective. Valentine Y. a totalement disparu, perdue en Sibérie sans doute. Jean et Ioulia se mettent à sa recherche, une recherche qui est relatée au lecteur sous forme d'échanges de courriers électroniques parfois animés - échanges épistolaires qui rappellent ceux, sporadiques, de la première partie. Une secte aura récupéré la narratrice du début, à moins qu'on ne lui ait réglé son compte après un cambriolage (première partie, p. 98 ss) qui prend des allures de manoeuvre d'intimidation. Ou, de manière plus littéraire, il est permis de supposer qu'elle a enfin atteint la vérité recherchée au sujet de son personnage de roman et en ait définitivement fait son miel. Dès lors, toute recherche devient dérisoire...

 

Etrange et étonnant roman, donc! L'auteur témoigne ici d'une belle maîtrise de la peinture des rapports interpersonnels et des changements de points de vue, qui constituent aussi un élément du rythme du récit. Autour de ce qui est effectivement un prétexte, l'auteur mène avec succès une réflexion sur l'art de l'écrivain, personnage toujours un peu à part (Valentine Y. est parfois un peu fantasque) et sur sa relation avec autrui. Cela, sans compter un certain regard sur la Russie d'hier et d'aujourd'hui.

 

Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Carouge-Genève, Zoé, 2010.

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commentaires

liliba 24/05/2010 12:48


Russe ET drôle en même temps ? Voilà qui est bien rare... et attrayant !


Daniel Fattore 24/05/2010 22:07



Drôle, à prendre au sens d'étrange également - même si certaines situations peuvent aussi prêter à rire. C'est un roman que je recommande! A noter qu'il était dans la dernière sélection
Babelio.
Ah, et en plus, c'est un roman suisse...



constance93 16/05/2010 19:03


je dois lire (si j'en ai le temps) de la littérature russe contemporaine pour le week-end prochain (je vais aux étonnants voyageurs et l'invité d'honneur est la Russie)(rah, il faut vraiment que
j'abandonne les parenthèses inombrables !).
je me disais que peut-être, celui-là... mais tu n'as pas l'air vraiment conquis. si ?


Daniel Fattore 16/05/2010 21:16



Celui-ci pourrait faire l'affaire... mais c'est un roman suisse sur la Russie. Reste qu'il est excellent, et en particulier très abouti d'un point de vue formel. Essaie de le trouver, si jamais!
Il faisait partie de la dernière sélection de Babelio.
Question parenthèses innombrables, tu pourrais peut-être t'entendre avec Philippe Jaenada, dont c'est un peu la marque de fabrique! ;-)



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