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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 21:16

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Lu dans le cadre du défi "Nouvelles".

 

"Ensemble, écrivons le monde selon notre point de vue." Telle est l'invitation que Cendrine Bertani, auteur ligérienne de "Entre Eve et Adam" lance à son lectorat à la fin de ce recueil de nouvelles. Et après lecture de cet ouvrage, paru aux éditions des Presses du Midi, le lecteur constate que l'auteur a rempli sa mission. Tous azimuts.

 

L'auteur s'est en effet donné pour défi, au fil des dix nouvelles de ce recueil, d'adopter à chaque fois un regard différent, coïncidant en principe avec le personnage principal, auquel elle donne la parole. Le défi est multiple: à tout le moins, il faut trouver des personnages suffisamment contrastés pour ne pas ennuyer le lecteur, et leur donner à chaque fois une voix particulière, sans pour autant se perdre. Et là, l'auteur a trouvé le juste équilibre: en jouant le plus souvent avec les registres de langage, elle parvient à donner à chaque personnage mis en scène une voix, à lui offrir un regard personnel sur le monde. Cela, tout en laissant chanter, d'une nouvelle à l'autre, sa propre musique littéraire, discrète mais indéniable, dont les traits les plus caractéristique sont un certain sens de la formule et un goût pour les rapprochements verbaux qui font mouche, qui s'affirme de manière intermittente. Ainsi a-t-on affaire, dans "Nougatine", à une grand-mère qui confesse: "La mamie gâteau devient la mamie gâteuse".

 

La première nouvelle est toujours importante dans un recueil, et dans "Entre Eve et Adam", elle donne parfaitement le ton. Elle fait parler un narrateur qui se présente de manière avantageuse comme un homme à femmes, vigile dans un magasin de lingerie féminine. L'intrigue est classique, en ce sens qu'elle met en scène un type d'arroseur arrosé, attrapé par son péché mignon. Elle se mêle cependant à la confession du personnage, qui peint ainsi son autoportrait. Le mélange s'avère réaliste, de manière d'autant plus saisissante que le ton est bien trouvé et que le narrateur - le vigile donc - n'hésite pas à interpeller le lecteur.

 

L'écriture de l'auteur flirte avec le fantastique dans la nouvelle "Je ne suis personne", qui met en scène une pédiatre dont le comportement s'altère depuis qu'elle porte un bijou africain. L'impression étrange est renforcée par un talent qui se fait jour, et qui n'est pas sans rappeler celui des disciples de Jésus après la Pentecôte: la femme mise en scène se met à parler dans une langue étrangère qu'elle n'a jamais étudiée, en l'occurrence le pulaar. Le lecteur est ainsi tiraillé entre l'empathie avec cette narratrice et un bon sens qui lui serine qu'elle est folle: qui croire, sa raison ou son livre? Dans le domaine des distorsions du mental, d'ailleurs, "Paradoxe" a aussi de quoi intriguer. Cela, sur fond de schizencéphalie... 

 

L'auteur sait aussi exploiter les ficelles classiques de la narration, celles qu'on connaît depuis l'Antiquité et qui relèvent des vicissitudes familiales. On sent venir d'assez loin le tragique épilogue de "On ne choisit pas ses parents, choisit-on sa famille?", mais le voyage en vaut la peine, une fois de plus, parce qu'il permet au lecteur de faire connaissance avec des personnages bien construits, à l'échelle d'une nouvelle, et, de façon plus concrète, de renouer avec le thème récurrent des secrets que préservent jalousement les grandes familles de province. Dans cette nouvelle comme dans d'autres, la culture générale de l'auteur se révèle, fondée sur la mythologie gréco-latine et sur l'héritage chrétien.

 

C'est donc toute une humanité française, hommes, femmes, riches, pauvres, Parisiens, provinciaux, jeunes et aînés, qui défile au gré des dix nouvelles de "Entre Eve et Adam", finement observée, parfois dans ce qu'elle a de plus rare ou de plus pointu. Et si l'auteur sait imprimer sa marque sans s'imposer, on notera quand même qu'elle a trouvé le moyen de citer son premier roman, "La Louve de Bretagne", dans un contexte de passage à la télévision. Une apparition à la Hitchcock, délicieusement culottée, qui ne manquera pas de faire sourire celles et ceux qui connaissent Cendrine Bertani - une fine plume qui maîtrise les ficelles de la nouvelle, à n'en pas douter, et que je relirai volontiers.

 

Cendrine Bertani, Entre Eve et Adam, Toulon, Les Presses du Midi, 2011. L'illustration de couverture du recueil est de la main de l'auteur.

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