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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 19:59

nullMickael Korvin sait faire parler de lui: voilà que l'auteur du "Journal d'une cause perdue", chevalier de la suppression des accents et de la ponctuation de la langue française donc grand pourfendeur de l'Immortel Erik Orsenna, fait paraître dans "L'Express" une lettre ouverte annonçant sa candidature à l'Académie française, où il paraît vouloir tout révolutionner - dans le but, louable, de sauver la langue française. Question, dès lors, de la part du songe-creux à dix doigts que je suis: les modalités de sa démarche sont-elles pertinentes? J'émets des doutes sérieux...

 

Des propositions mal venues...

L'essentiel de la réforme orthographique suggérée par Mickael Korvin consiste en effet à supprimer les accents, la ponctuation et les majuscules. Vaste tâche,mais qui ferait tache, comme qui dirait! A cet exemple, l'on constate que l'accentuation fait sens en français, à défaut d'infléchir la musique de la langue comme elle le ferait en espagnol. On pourrait me répondre que l'on finit par s'habituer; je reste sceptique. Il existe en effet des énoncés qui nécessitent le supplément de clarté que peut apporter l'accentuation; pas besoin de chercher bien loin pour en inventer. Et puis, n'oublions pas que l'énoncé écrit doit pouvoir servir à des lecteurs parfois très éloignés, qui ne peuvent pas demander de complément d'information à l'auteur du texte.

 

La question du sens se pose aussi pour la ponctuation, au-delà de la poésie liée à son rôle de respiration dans la phrase écrite. Qui ne s'est jamais cassé la tête pour savoir s'il faut une virgule ou pas avant un pronom relatif? La nuance sémantique est bien là: "la police a arrêté tous les Chinois qui sont des voleurs", ça ne veut pas dire la même chose que "la police a arrêté tous les Chinois, qui sont des voleurs". Suggérant que tous les Chinois sont des voleurs, la deuxième manière de ponctuer risque, suivant comment, de créer un incident diplomatique...

 

Enfin, il est intéressant de constater que M. Korvin souhaite supprimer les majuscules... apparemment pour mieux les faire revenir en lieu et place des doubles consonnes. Intéressant, en ce sens qu'en marquant l'ancienne double consonne en la remplaçant par une majuscule, il remplace une difficulté par une autre, identique: pour savoir s'il faut écrire "leTre" ou "lettre", il faut bien se souvenir qu'un jour ou l'autre, il y a eu une double consonne dans ce mot. Pourquoi réformer, si c'est pour rester aussi compliqué qu'avant? Je ne m'étendrai pas sur les qualités esthétique de cette invention typographique: après tout, des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Tout au plus lui rappellerai-je enfin, pour revenir à une approche sémantique, qu'un immortel n'est pas un Immortel.

 

... et inabouties

Au-delà de quelques incohérences, force est de constater le caractère timoré d'une telle réforme, sous ses apparences hardies...

 

La langue française s'écrit en effet avec l'alphabet latin, qui n'a pas été étudié, à l'origine, pour transcrire parfaitement tous ses phonèmes. Ainsi est-on obligé de transcrire ces derniers au moyen de groupes de lettres (an, en, on, in, un). Un réformateur vraiment révolutionnaire devrait au moins avoir le courage de proposer un nouvel alphabet, parfaitement adapté! Soyons fous, osons poser la question!

 

Plus sérieusement, le code actuel permet de rendre compte des différences de prononciation d'un lieu à l'autre de la francophonie. Il existe encore des gens qui prononcent différemment "brun" et "brin"; et le N de la transcription de certaines nasalisations rappelle que certains accents méridionaux ne nasalisent pas complètement ces sons (frannchemennt!?). Une écriture purement phonétique, au contraire, ne permettrait pas de rendre compte de ces différences, sauf à développer un nouveau code... avec de nouvelles complexités pour remplacer les complexités actuelles, dans lesquelles on se sent si bien.  

 

Une génération d'analphabètes

Autre inconvénient d'une démarche aussi radicale: elle créerait une génération d'analphabètes. Que vaudrait, en effet, le système actuel, appris par des millions de gens, face à un remplaçant simplificateur? Plus rien, si ce n'est pour les philologues. L'histoire cite du reste des cas de peuples qui ont dû changer d'alphabet au cours de leur histoire, parfois sur des périodes très rapprochées, ce qui a dû impliquer quelques retours massifs sur les bancs d'école. Pas sûr que ce soit un exemple à suivre.

 

On me dira que le français est une langue compliquée. Je réponds: euh, ça dépend comment on voit les choses! Que dire du vietnamien, où chaque voyelle peut se prononcer d'une demi-douzaine de manières différentes, peu évidentes à distinguer? Ou du finnois, avec ses déclinaisons compliquées? Ou de l'anglais, dont la prononciation nécessite, pour l'allophone, un sérieux effort de désinhibition. Apprendre le français, c'est beaucoup d'efforts, comme l'apprentissage de toute langue, je l'accorde. Mais c'est aussi l'acquisition d'un système permettant d'exprimer le monde avec une grande finesse. Je ne suis pas convaincu qu'un système outrancièrement simplificateur puisse faire de même. Du coup, une simplification dévaloriserait la langue elle-même, rendue ainsi moins apte à dire le monde dans toutes ses finesses. Donc moins attrayante aux yeux d'étudiants potentiels...

 

Vers un français à deux vitesses?

En réponse, un lecteur propose d'élaborer un français écrit simplifié qui coexisterait avec le français que nous connaissons et pratiquons aujourd'hui. Pour étayer son propos, il cite le japonais - il existe d'autres langues qui ont deux ou plusieurs modes de fonctionnement. On pense par exemple à l'anglais et à son "simple english". Cela peut paraître séduisant.

 

Or, une telle démarche part d'une idée qui me paraît insultante: les allophones ne seraient pas capables d'apprendre le français tel qu'il est - ou ne sont pas assez motivés pour le faire. Non mais de quel droit ce commentateur considère-t-il ainsi les personnes qui souhaitent apprendre le français? S'il les prend pour des semi-débiles ou des velléitaires, qu'il le dise tout de suite!

 

Au-delà, c'est aussi un français à deux vitesses qui pourrait se dessiner pour les personnes de langue maternelle française elles-mêmes. Grande serait en effet la tentation d'enseigner un français simplifié dans les écoles et les classes réputées plus faibles, et de réserver le "beau langage" à une élite - méritocratique ou simplement mieux née. Alors que certains sociolinguistes considèrent déjà l'orthographe actuelle comme un marqueur social, j'ai un peu de mal à admettre qu'on en rajoute une couche.

 

De quel droit?

Enfin, il est permis de se demander si c'est bien le rôle d'un franc-tireur isolé, que semble gêner le fait de parler la même langue que Victor Hugo et Emile Zola, de venir donner des leçons d'orthographe au monde. La situation est en effet la suivante: il y a actuellement un peu plus de 200 millions de francophones dans le monde, la moitié vivant dans les pays industrialisés de l'hémisphère nord (vieillissants et à faible démographie), l'autre moitié dans des pays moins favorisés, mais où la natalité est forte. Il y a fort à parier que dans quelques dizaines d'années, c'est dans ces derniers pays que se trouveront les francophones les plus nombreux. Et que, peut-être, ce sera d'eux que viendront les leçons de français.

 

On peut dès lors se demander s'il ne vaudrait pas mieux intégrer des personnes issues des quatre coins de la francophonie aux réflexions sur l'avenir de l'orthographe, par exemple en agrandissant l'Académie française ou en lui adjoignant des correspondants (comme le font d'autres organes de régulation des langues comparables). Il y a fort à parier que ces nations, qui parfois conservent le français à la suite d'un choix mûrement pesé et réfléchi et, du coup, en connaissent la valeur, décident d'en préserver la subtile substance - ce qui ne va pas sans quelques complexités, sans doute acceptées. 

 

Est-il donc réaliste de forcer, par une révolution orthographique mal pensée et venue d'on ne sait où, un usage déjà en évolution, lente mais constante? Pour paraphraser Erik Orsenna, gageons que les francophones de bonne volonté du monde entier ont compris que l'évolution de l'orthographe est une chanson douce.

 

Et pour vous, amis lectrices et lecteurs qui m'avez suivi jusque-là, quelle serait votre réforme?

 

Source de l'image: Opinion Personnelle.

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Publié par Daniel Fattore - dans Langue française
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commentaires

Louis Gugenheim 23/04/2012 19:58

L'évolusion naturèl de la lang n'è possible qe si èl n'è pa brimé à cou de règle.

La tolérançe à la variasion ne menaçe pa l'intèrconpréension com vou pouvé le constaté (ça devièn mème façil à lir avèc l'abitude) é ça pèmètra à notre lang d'évolué.

Nou som de plu-z en plu nonbreu à pratiqé un nouvèl usaje.

www.ortograf.net

Daniel Fattore 23/04/2012 20:57



Difficile de vous lire, navré!
Par ailleurs, il me semble que vous êtes déjà venu faire la publicité de votre projet orthographique sur le présent blog...



Marie Hernut-Cingre 06/04/2012 17:03

Non en fait c'est un autre qui a écrit "dadais" je mélange les blogs anti-Korvin je suis confuse, désolée...

Daniel Fattore 06/04/2012 17:10



Je ne me serais pas permis de traiter M. Korvin de dadais. Merci de ne pas confondre, en effet.



Marie Hernut-Cingre 06/04/2012 16:56

Ce Fattorius n'a lu ni le livre de Korvin (que je viens de finir, j'ai adoré !), ni même sa lettre de candidature sur le site de l'Express. Son usage du mot "dadais" illustre d'ailleurs son
appartenance au français du passé. S'il avait lu ne serait-ce que la lettre de Korvin il comprendrait mieux. Je la trouve raisonnable. Entre autres faits, Korvin préconise l'apprentissage de la
grammaire telle qu'elle se fait aujourd'hui jusqu'en seconde. Et la simple mise en place d'un "groupe de réflexion". Alors on seul bon point au blog ci-dessus: l'idée d'intégrer les autres pays aux
décisions linguistiques de la francophonie. Le plus vite le mieux!

Daniel Fattore 06/04/2012 17:20



C'est justement sur la base de la lettre de M. Korvin, parue sur le site Internet de "L'Express", que je me suis fondé pour rédiger ce billet. Autant dire que je l'ai lue, plutôt deux
fois qu'une, à défaut d'avoir parcouru son "Journal d'une cause perdue" (je l'avoue).

Et si être un homme du passé, c'est être l'adepte d'un français régulé par des gens réfléchis et pondérés, héritage de valeur, apte à dire le monde dans toutes ses subtilités pour peu qu'on
le maîtrise un tantinet, alors j'accepte pleinement cette étiquette.



Marie 06/04/2012 15:23

Pour ma part, je suis totalement en faveur d'une évolution naturelle de la langue.
Ces idées de réforme me semblent absurdes et de nature à détruire tout ce qui fait la beauté de la langue française (évidemment, tout est affaire de goût et de couleurs, mais c'est du moins mon
sentiment personnel). Les accents et la ponctuation ne sont évidemment pas anodins ni inutiles. Il me semble que, sous prétexte de simplifier, les supprimer ne ferait que compliquer les choses et
entraver notre capacité à nous exprimer. Le choix d'un signe de ponctuation peut exprimer tant de choses! Les difficultés de la langue française s'expliquent de façon logique pour peu que l'on
revienne au latin. Une réforme arbitraire ferait perdre ce lien logique, si bien qu'il faudrait construire de nouveaux repères.
Enfin, je crois malheureusement qu'avec le langage SMS nous sommes déjà dans un français à deux vitesses. Lorsque je suis amenée à recruter, dans le cadre de mon travail, je suis horrifiée de voir
le nombre de gens, même ayant fait de longues études qui, non seulement ont une orthographe déplorable, mais sont même incapable de faire des phrases intelligibles. Plutôt que de s'attaquer à
l'orthographe, c'est le système d'éducation qu'il faudrait réformer!

Daniel Fattore 06/04/2012 17:34



En effet - et si une pédagogie soucieuse d'enseigner de manière simple suffisait à faire en sorte que le français paraisse accessible, voire facile à ceux qui veulent l'apprendre? Plutôt que de
réformer la langue, si on en réformait l'enseignement? M'est avis, par exemple, que la question des participes passés, dont on fait tout un plat, pourrait être enseignée de façon simple, par
exemple en associant certains cas similaires plutôt qu'en en faisant autant de petits cas particuliers. Repenser l'enseignement du français pourrait permettre d'améliorer sa qualité chez ceux qui
l'écrivent... par exemple, en effet, pour faire acte de candidature à un emploi.

Evolution naturelle? C'est ce que notre langue fait tous les jours; les dictionnaires tiennent compte, ensuite, des évolutions les plus pertinentes, représentatives et susceptibles de durer. Le
Robert a même intégré une partie des rectifications de 1990 il y a quelques années, et le Larousse a suivi. L'Académie française a, quant à elle, un temps de retard, dû à son mode de
fonctionnement et à l'option de s'assurer que chaque innovation linguistique a passé l'éoreuve du temps: son dictionnaire ne prétend pas être un catalogue des modes linguistiques (comme le
langage SMS).

Et effectivement, se passer des ponctuations, des majuscules et des accents signifierait se priver d'éléments porteurs de sens.

"Arbitraire", la réforme proposée? Tout à fait: c'est l'invention d'une seule personne, qui ne représente qu'elle-même - d'où ma question "de quel droit?". L'Académie française a ses
inconvénients (par exemple une certaine "peopelisation", ou une faible ouverture aux francophones non français, mais ça devrait évoluer), mais elle présente sur M. Korvin l'avantage d'être une
autorité historique de régulation de la langue, expérimentée, admise et reconnue de longue date par plus ou moins tous les locuteurs du français.



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