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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 19:20
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L'anonymat sur le web est-il un droit intangible? La question mérite d'être posée, et elle revient à présent avec beaucoup d'acuité, en particulier dans la blogosphère américaine, depuis qu'un certain Craig Mundie, stratège chez Microsoft, a proposé, dans le cadre du forum économique de Davos, de créer un "permis de conduire" pour les blogueurs. Cette idée aux accents totalitaires a d'ores et déjà trouvé un vaste écho dans la blogosphère américaine, mais aussi dans la presse: le New York Times en parle, de même que le Daily Telegraph, sous la plume de Gerald Warner.

Permis? Que diantre, il y a tellement de blogueurs qui agitent des idées certes bien fondées, mais politiquement si incorrectes, à l'exemple de la remise en question du réchauffement climatique - exemple utilisé par Gerald Warner pour étayer son propos - un propos qui n'hésite pas à comparer une éventuelle police des blogs à la pratique de censure chinoise afin de mettre un frein à la liberté d'expression qui règne sur la blogosphère.

L'approche n'est pas infondée, il faut le reconnaître: pour rendre publique une opinion, pour faire, pour ainsi dire, oeuvre de journaliste, ne faut-il pas être sensibilisé à ce métier? Des excès prenant la forme de harcèlement réalisés sous le couvert d'une démarche citoyenne, ont déjà eu des conséquences désastreuses. Par ailleurs, celui qui émet un discours public, potentiellement accessible à tout un chacun dans le monde, devrait réfléchir à ce qu'il balance en ligne: cela peut être repris, relayé, prescrit - il y a même des "blogs qui comptent". D'autre part encore, on peut poser que le blogueur ou le commentateur assume son propos en le signant de son vrai nom, directement ou non. Cette exigence est du reste la règle sur certains blogs "non-conformistes", tels
Commentaires, où les commentateurs sont explicitement priés de signer de leur vrai nom, comme l'auteur des billets. Enfin, la qualité d'une argumentation est meilleure si le blogueur, de même que le journaliste (qui a suivi une formation) sait de quoi il parle.

... et là est justement la question: faut-il poser pour principe que le blogueur ne sait pas de quoi il parle lorsqu'il se montre critique face à des faits de société? Faut-il savoir qui se cache derrière un pseudo, même si son discours fait autorité - ou poser que le discours d'un anonyme a moins de valeur que celui d'une personne qui signe de son nom? La blogosphère regorge de petits malins méconnus tout à fait en mesure de signaler, par exemple, que
Jean-Baptiste Botul, cité par Bernard-Henri Lévi dans son livre du moment, est une mystification; ces mêmes petits malins ont par ailleurs un point de vue personnel sur l'actualité, loin des jeux de pouvoir qui peuvent peser sur un journaliste travaillant pour un média ordinaire. L'anonymat leur procure, en outre, une liberté qui permet, à l'occasion, de poser les questions qui dérangent l'establishment, qu'il soit de gauche ou de droite. Bien perçus, les blogs peuvent donc jouer un rôle complémentaire aux médias traditionnels - ceux-ci peuvent même y trouver leurs scoops de demain, s'ils font leur travail de recherche, de prise de recul et de recoupement de l'information (qui, sous la pression, devient difficile).

Cela, sans compter qu'on peut se demander quel est, sur l'ensemble des blogs animés dans le monde entier, le pourcentage de blogs d'idées, politiques ou autres, susceptibles d'émettre une idée subversive ou simplement de poser les questions qui fâchent. La blogosphère est aussi constituée d'acteurs faisant de la publicité pour leur propre activité, aussi anondine que
la tenue d'un bar, celle d'un journal de voyage, l'animation d'un club de lecture ou l'annonce des concerts d'une chorale. Cela, sans oublier les milliers d'adolescents qui utilisent ce genre de support pour partager amicalement et simplement des photos d'eux, de leur petit copain, de leur famille, de leur cochon d'Inde ou de leur chien, etc. Ont-ils besoin d'un permis pour s'exprimer, pour publier leurs photos (pour autant que cela ne viole pas d'autres lois - mais c'est une autre histoire)? Les blogs d'opinion, doivent-ils se procurer un "gage de bonne opinion"? Et où se trouve la limite? Il existe plusieurs domaines que seul le poids de l'opinion dominante empêche de remettre en question - je vous laisse trouver les exemples vous-mêmes, en fonction de votre sensibilité.

L'auteur de l'article du Telegraph signale aussi qu'en tirant sur les blogueurs, on détourne l'attention d'autres éléments délictueux non moins graves et courants sur Internet depuis toujours, sous forme de sites: pédophilie, pornographie, activités criminelles (ne comptez pas sur moi pour mettre des liens...). Certes, ce genre d'acteur est fréquent sur le web; mais faut-il pour autant suspendre une fois de plus une épée de Damoclès sur la tête des acteurs intègres - ceux qui réfléchissent, ceux qui argumentent, ceux qui remettent en question à juste titre? Sachant que la contradiction est le meilleur moyen de faire avancer des théories (qui se construisent souvent "contre" la théorie précédente), l'introduction d'un "permis de bloguer" engendrerait un appauvrissement du débat, tant est présent le risque que seules les idées agréées (par l'Union européenne, le gouvernement américain, les Nations Unies, Saint Google, etc.) aient droit de cité.

Au feu, le permis de bloguer, donc! Et dehors l'attaque de l'anonymat, pour ceux qui le demandent! Ce qui n'empêche pas de mettre en oeuvre une sensibilisation aux conséquences de la publication de faits et d'opinions; celle-ci peut par exemple passer par un mode d'emploi fourni par la plate-forme blog choisie par le blogueur, ou par une meilleure connaissance des lois en vigueur dans son propre pays. Cela, nul permis de bloguer ne l'apportera à lui seul.  

Photo:
http://www.embruns.net.

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commentaires

M

Article excellent ... et flippant ... et qui m'interpelle, bien sûr. Dans mon petit blog de rien, il m'arrive de rédiger des articles à caractère informatif sur des fait politiques, économiques,
sociaux, écologiques ... Ces articles-là me demandent des heures de travail : recherches, recoupements des infos, fiabilité des infos, synthèse, rédaction, création des liens (pour ne pas engloutir
le lecteur internaute), illustrations, relectures nombreuses. Je ne le fais pas souvent, mais quand je le fais, j'aime savoir que je suis libre de le faire, et que ceux à qui j'ai à rendre des
comptes, ce sont les personnes qui viendront me lire (et peut-être réagir).
Il est certain que la fronde anti-Edvige de l'été 2008 a pris toute son ampleur sur le Net, ce qui a mené à sa disparition (et à sa ré-apparition fort discrète sous un autre nom, mais c'est un
autre sujet). Certains politiques, ou certaines associations bien-pensantes et fort moralisatrices du moment ne peuvent que voir d'un mauvais oeil l'augmentation de blogs capables de donner une
information saine, ou tout du moins, un point de vue sain sur ce qu'il se passe ou ne se passe pas autour de nous.
Merci pour cette petite pause de réflexion dans mes préparatifs pour quitter OB.
;)


D

... on se demande parfois comment on en arrive à être cité dans un truc totalement inattendu!
Personnellement, j'aime aussi me sentir libre - au risque de déplaire à certains lecteurs - y compris dans les commentaires de livres. Mais j'ai aussi eu des réactions contrastées lorsque j'ai
balancé un billet sur les paradis fiscaux...
Heureusement, il n'y a pas encore ce genre d'idée (de permis de blog, donc) dans l'air en Suisse; mais pour combien de temps? Et avec Over-Blog, je pourrais me demander de quelle juridiction je
relève. Notez que certains blogs vont se faire héberger aux Etats-Unis, où la liberté d'expression se conçoit autrement qu'en Europe.
Encore merci de tes commentaires! Et bonne continuation, avec ou sans Over-Blog.


M

Oui, billet très intéressant, bravo Daniel. D'une manière générale, pas mal de gens installés dans les "médias traditionnels" voient leur audience chuter au profit d'infos et d'analyses sur le net,
forcément ça les crispe, les choupinous, et de temps en temps ils font mine d'alerter sur les multiples et terrifiques dérapages du net... Ils me feraient presque pitié, à force :)


D

Le fait est que certains journalistes prennent un peu à la légère leur métier (qui consiste entre autres à prendre du recul et à croiser les sources)... au risque de proposer, sous couvert d'une
presse de stricte information, une presse d'opinion déguisée. Autant se balader sur des blogs qui assument clairement leur étiquette, droite ou gauche! Je suppose du reste que la blogosphère recèle
des avis fort valables, parfois émis par des personnes vraiment autorisées (scientifiques, écrivains, etc.).


L

Ah jaité sur ke sa te pléré ;-))


D

Hé hé!


L

Passionnant ! Un permis de bloguer, et puis quoi encore ? Par contre, on pourrait donner à certains blogueurs des leçons de grammaire, d'orthographe ou de bonne éducation et de savoir vivre...


D

Des cours de grammaire, d'orthographe et de savoir-vivre... on signe où?


L

Bonjour,
"Triste monde tragique" comme dirait la grande philosophe Daria que je reprends souvent à mon compte. ^^
Il existe depuis quelques jours cette plateforme que nous avons prévu d'utiliser dans notre bibliothèque pour justement sensibiliser les jeunes utilisateurs des réseaux sociaux sur les conséquences
que peuvent avoir à long terme leurs publications. le lien: http://www.2025exmachina.net/
A bientôt


D

En effet!
J'ai été jeter un bref coup d'oeil au "Serious Game" 2025 - cela m'a l'air d'une démarche plus que pertinente, et intéressante au demeurant!
A bientôt!


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