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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 19:53

PhotobucketLu par Miss Orchidée,

 

Lu dans le cadre du défi Safari littéraire.

 

On pourrait croire qu'il s'agit d'un livre "bonne mine", aux tonalités optimistes rappelant "Les Constellations du hasard" de Valérie Boronad, lorsqu'on l'ouvre, lorsqu'on en lit les premières pages. Ce n'est que peu à peu qu'on en découvre le versant dramatique, révélateur de la destinée humaine forcément difficile d'un homme déraciné. Cet homme, c'est Thomas Coulibaly, personnage central du roman "Traverser l'oubli" de Sophie Lucet, paru l'an dernier aux éditions du Seuil et prix Octave Mirbeau 2010, qui fait voyager son lecteur entre le Mali et la France.

 

Le titre de ce roman est explicite: le lecteur est mis en présence d'un texte sur la mémoire, une mémoire qu'on perd, qu'on retrouve, qu'on gère. Et ce, dès le début: la narratrice, qui est écrivain, décide d'explorer l'histoire d'un amnésique à la suite d'un reportage diffusé à la télévision. L'amnésique qui l'intéresse l'amène à un autre personnage: ce fameux Thomas Coulibaly. L'optimisme constitue dès lors la première respiration du roman: une collaboratrice de l'hôpital psychiatrique où Coulibaly a été interné se souvient de la manière dont il a été reconduit dans son village malien, "entre ses parents" comme disait le poète, où il a fini des jours heureux... ou pas. 

 

Le thème de la mémoire se retrouve ainsi décliné sous ses nombreux aspects. Dans la première partie, la démarche a quelque chose de répétitif: le lecteur se retrouve mis en présence de personnages qui gèrent leurs trous de mémoire (par exemple à la suite d'un ictus) ou de personnalités qui ont défrayé la chronique: tel soldat inconnu, ou les figures modernes de Piano Man et de Natascha Kampusch. Cet aspect répétitif est toutefois amoindri par le fait que les canaux par lesquels la narratrice s'en informe sont divers: journaux, télévision, documents anciens, rencontre de personnes concernées, etc. Le résultat? C'est un patchwork d'éléments où se côtoient entretiens romancés, de lettres et citations d'articles de journaux.

 

A cela vient s'ajouter, en contrepoint, une réflexion sur la folie, présentée de manière finalement classique: est fou celui qui ne se conforme pas à un certain canon, à une certaine normalité, qui peut être différente ici ou ailleurs. Reste que le personnage de Thomas Coulibaly, figure déracinée par excellence (malien, il s'est exilé en France, perd ses papiers, symboles sociaux de son identité), est présenté comme le fou de deux sociétés: celle de la France, qui n'a pas su le comprendre dès le début, et celle de son village malien, qui ne le reconnaît plus. Sa manière de s'exprimer en bambara (la langue qu'il parle au Mali) n'a du reste pas évolué pendant son séjour en hôpital psychiatrique en France. Devenu sage au village à son retour, du fait de traditions et d'un droit d'aînesse, il n'est pas très écouté pour autant.

 

Le secret de Thomas Coulibaly va vraiment se révéler dans la seconde partie, où la narratrice quitte sa première informatrice pour aller elle-même à la pêche aux informations en se rendant au Mali et en prenant contact avec le frère de Thomas. Dès lors, les trous se bouchent peu à peu. Elle recourt essentiellement à deux canaux pour ce faire. Le premier consiste à faire appel à la mémoire collective, c'est-à-dire aux souvenirs agrégés des anciens du village. Tour à tour, l'espace d'un chapitre, ceux-ci racontent la destinée de Thomas Coulibaly. Le second, c'est l'esprit de Thomas lui-même, qui vient raconter le fin mot de son histoire, les éléments les plus intimes et les plus dramatiques (amours contrariées, un patron qui déchire ses papiers, etc.), à la narratrice, qui est - rappelons-le - écrivain.

 

C'est que la figure de l'écrivain, porteur et passeur de mémoire, est également présentée. L'auteur le présente comme l'un des acteurs du travail de mémoire qu'une société peut effectuer sur elle-même, un travail plus profond, plus riche que celui que peut exécuter un archéologue (et il y en a un dans le roman), condamné à essayer de faire parler des objets pour imaginer, en termes généraux, la vie d'autrefois. L'écrivain peut-il se perdre, perdre sa mémoire même, dans sa démarche? La dernière phrase de ce roman est, à ce titre, lourde de sens: "Ecrire, c'est n'être personne?" Bonne question, que j'invite tout auteur à méditer au terme de ce roman aux multiples voix...

 

Sophie Lucet, Traverser l'oubli, Paris, Seuil, 2009.

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commentaires

orchidee 20/06/2010 13:32


J'ai lu plusieurs ouvrages de Sophie Lucet après avoir lu celui-ci ...


Daniel Fattore 20/06/2010 17:44



... je vais quant à moi retenir son nom: ses ouvrages sont sans doute tout aussi intéressants que "Traverser l'oubli"!
Merci pour votre passage par ici!



constance93 19/06/2010 23:40


j'irais plus penser qu'être auteur, c'est être quelqu'un mais la thèse soutenue par ce livre à l'air plus intéressante. de même que la façon dont elle est avancée.
d'ailleurs, le livre lui-même m'intéresse : hop, dans la LAL ! il n'y en a pas beaucoup pourtant qui me tente dans tes lectures chroniquées^^


Daniel Fattore 20/06/2010 17:45



L'idée, c'est qu'à force de raconter les histoires des autres, on peut oublier d'être soi-même. Reste que l'ouvrage est fort intéressant, en effet - et ratisse assez large autour de la question
de la mémoire et de l'oubli. Je me réjouis de connaître ton avis à son sujet!



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