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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 22:03

hebergeur imageRoman, lu par AliceBelledenuitCanel, Cathulu, ClaraKeisha, Marilyn.  

 

Suivez l'ours, et vous passerez à côté d'une partie du roman: telle est la fallacieuse invitation soufflée par le titre du roman "L'Eté de l'ours" (The Summer Of The Bear) de Bella Pollen. Les éditions Belfond en ont publié une traduction française solidement construite par Florence Bertrand, et c'est une lecture qui en vaut la peine - d'autant plus que pour le lectorat francophone, il s'agit d'une sorte de découverte. "L'Eté de l'ours" est, en effet, le premier roman de l'auteur traduit en français.

 

C'est que les ingrédients sont nombreux et apparemment antagonistes: vie aux Hébrides contre diplomatie, guerre froide contre tentatives de vie de famille, tensions familiales contre amour entre mari et femme, loyauté familiale contre trahison d'Etat. Pour assurer une cohésion à ces éléments, l'auteur use d'un leurre, un McGuffin comme dirait l'autre: elle place un ours sur la minuscule île des Hébrides où l'action se déroule. Ours mystérieux: existe-t-il, ou pas? Personne ne l'a vu, tout le monde en parle, c'est un peu l'Arlésienne du roman. Le lecteur va être amené à s'y intéresser...

 

... et ce faisant, il s'attachera au personnage de Jamie, fils de Letty, un enfant "différent", comme qui dirait. Dans une démarche qui a tout du "show not tell", l'auteur suggère qu'il est un peu handicapé, ou attardé, sans jamais le dire franchement - ce qui entretient un certain doute chez le lecteur, mal pris entre l'idée de considérer Jamie comme un idiot ou un génie. Le refus d'une qualification qui pourrait être considérée comme dévalorisante laisse à ce personnage l'occasion d'affirmer, sans a priori, sa part de vérité - qui touche à la transcendance: et si l'ours était la réincarnation de son défunt diplomate de père? L'auteur suggère par ailleurs, çà et là, qu'une communication s'installe entre "Jamie qui, seul entre tous, a vu l'ours" et l'ours lui-même. Et puis, le lecteur ne peut s'empêcher de penser qu'un enfant et un ours, vrai ou en peluche, ça va bien ensemble. Bref, le couple fonctionne.

 

Ceux qui préfèrent un regard plus adulte délaisseront cette approche un peu trop directe pour être honnête pour essayer de répondre, page après page, à la principale question posée par ce roman: qu'est-ce qui a poussé Nicky, le fameux diplomate, à un trouble suicide? Peu à peu, se dessine ici un dilemme qui a tout de celui d'Antigone: faut-il obéir à la raison d'Etat ou donner, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, la priorité aux siens - bref, laisser parler son coeur? Dans le contexte de guerre froide qui constitue l'arrière-plan de ce roman campé dans les années 1970/80, il est assez facile à l'auteur de camper un personnage fidèle à la fois à la Couronne britannique et à sa famille - et, partant, à construire un dilemme insoluble et indicible qui touche simultanément au secret défense et au secret de famille. Lequel est le plus lourd?

 

Ce roman comporte un troisième niveau, plus fouillé encore: celui de la radiographie des rapports existant entre les membres d'une famille de cinq personnes - un père, une mère, deux filles et un garçon. Le lecteur sera ici impressionné par la différenciation faite par l'auteur entre chaque membre de la famille, mais aussi par les interactions tendues, fortes, que cela autorise, dès les premières pages du roman - qui attirent l'attention sur l'animosité de la peste Alba envers son frère Jamie, évoqué plus haut. Cela, sans oublier Georgie, apparemment plus romanesque (alors que sa soeur a les pieds bien sur terre, de manière parfois un peu trop mécanique), qui va découvrir l'amour au fil des pages. Enfin, il n'est pas évident, pour Letty, de découvrir que son Nicky de mari a, lui aussi, dû choisir entre l'Etat et les siens dans le cadre de sa mission diplomatique en Allemagne. Ces interactions, l'auteur les présente dès les premières pages en serrant tout le monde dans une antique Peugeot 404: rien de tel qu'un voyage familial en voiture pour faire ressortir la substantifique moelle des caractères de chacun des passagers.

 

Et si la guerre froide constitue le contexte planétaire de ce roman, celui-ci est également marqué, en contrepoint, par le regard très local que l'auteur porte sur les habitants d'une île. Ceux-ci sont dépeints avec le souci de leur offrir, à tous, au moins un trait de personnalité distinct: alcoolisme teinté de malice, maniaquerie comptable, complexes liés au statut de secondo, excentricités diverses, etc. C'est là que l'auteur arrive à apporter à un récit qui aurait pu être simplement dramatique une petite touche d'esprit, voire d'humour, qui apporte à ce roman une saveur particulière et unique. Le tout, sur un fond sauvage, dépeint avec un vocabulaire riche et précis, qui tranche avec l'ambiance feutrée des représentations diplomatiques.

 

Alors... préférez-vous les tanières des ours ou les ors des ambassades? Construit en plusieurs strates permettant à chaque lecteur de construire son histoire à partir d'éléments qu'il assemblera à sa manière personnelle, ce roman s'adresse à un public large; chacun devrait donc y trouver une porte d'entrée. Et puis, pour convaincre les indécis, n'oublions pas que Jamie a, au sens le plus littéral comme le plus figuré, un coeur gros comme ça.

 

Bella Pollen, L'Eté de l'ours, Paris, Belfond, 2012, traduction de Florence Bertrand.

 

Merci aux éditions Belfond et à Babelio pour l'envoi et le partenariat!

Le site de l'auteur: http://www.bellapollen.com/ 

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commentaires

keisha 06/03/2012 08:01

Non, pas lu, ce n'est pas récent je crois. Mais mon grand âge ne me permet plus d'y aller pour le jouet...Je t'accorde que pour manger rapidement à Paris, c'est pratique et pas cher.

Daniel Fattore 06/03/2012 21:25



En effet, "Tête de Turc" est un ouvrage ancien - cela doit remonter à la fin des années 1980. Mais depuis cette lecture, j'évite - en particulier à Paris, mais j'y passe plutôt en tant que
touriste désireux de découvrir quelque chose d'un peu typique - quitte à apprécier le classique steak-frites rien que pour l'ambiance.
Concernant G. Wallraff, il serait d'ailleurs intéressant que je me replonge dans les écrits de cet auteur...



keisha 02/03/2012 08:20

Voui, je savais qu'on devait à Sir Alfred l'invention du Mc Guffin (pas à une certaine chaine de restauration rapide)(quoique...^_^)

Daniel Fattore 05/03/2012 20:43



... en effet - désolé si je t'ai dit des évidences.
Et question leurres, force est de constater que la chaîne de restauration en question le pratique plutôt bien: y va-t-on pour le repas ou pour le jouet qui l'accompagne? Perso, j'ai choisi,
depuis ma lecture édifiante du livre "Tête de Turc" de Günter Wallraff - qui touche à quelques éléments concrets en la matière. L'as-tu lu?



La plume et la page 29/02/2012 12:05

Une histoire pour le moins originale!

Daniel Fattore 01/03/2012 21:37



... et riche, qui plus est. Je te conseille ce roman, vraiment bien ficelé.



keisha 29/02/2012 11:32

Mmh, beau billet (pour un roman porteur, c'est sûr!) je redécouvre le roman quelque temps après, ses mille ramifications, sa profondeur.
Un Mc Guffin , vraiment... ^_^

Daniel Fattore 01/03/2012 21:34



C'est du bon - et mon billet passe à côté de la question du deuil, pourtant essentielle dans ce roman...
On parle effectivement de "McGuffin" (terme étonnant!) pour évoquer un truc trompeur qui permet de faire avancer une intrigue - le terme est dû à Alfred Hitchcock, qui a usé du procédé: le
collier volé dans un film de voleurs, par exemple. Considéré froidement, au fond, on s'en fiche du collier; l'intérêt, c'est la manière de le retrouver, et ce que ce parcours peut révéler. Dans
"L'Eté de l'ours", plein de gens courent après un ours, animal sympa a priori, mais ce n'est qu'un prétexte pour montrer une famille en train de se reconstruire après le suicide d'un père
diplomate.



Alex-Mot-à-Mots 29/02/2012 11:15

Un roman à plusieurs niveaux de lecture, je suis preneuse (même si l'idée de départ me paraît farfelue).

Daniel Fattore 01/03/2012 21:29



L'idée de départ paraît improbable - suffisamment pour intriguer. Après, c'est un roman qui marche, solide et cohérent... et effectivement, les différents niveaux sont bien là.



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