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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 22:11

hebergeur imageLu dans le cadre du défi des nouvelles de Lune.

La nouvelle entière, signée Fred Bocquet, est ici.

 

Une vie humaine, c'est un certain nombre de virages importants, que vous ou moi négocions sur la base d'un destin qui nous dépasse. Et si cette vision était celle qui, par image, sous-tend la nouvelle "Le grappin m'a choisi" de Fred Bocquet? Au-delà d'une lecture littérale qui donne à ce texte une allure finalement acratopège, de nombreux indices laissent entendre que c'est à cette lumière métaphorique que cette nouvelle donne au lecteur sa pleine résonance.

 

Pour faire court, je rappelle la trame de ce court récit: celui-ci relate les vicissitudes d'une peluche à l'effigie de Ratatouille (le rat des studios Disney), depuis le moment où il est sorti d'un de ces automates de foire, dotés d'un grappin, pour attraper une peluche ou un joujou.

 

Le lecteur curieux sait que ce genre d'automate est déjà apparu dans "Les drapeaux sont éteints" (2004) d'Olivier Mathieu: dans son extrême misère, et en des pages très émouvantes (chapitre 18), le personnage de Robert Pioche, double de l'auteur, utilise son tout dernier euro pour y puiser une peluche pour sa fille, qu'il sait qu'il ne reverra plus. 

 

Sur le même motif, l'auteur de "Le grappin m'a choisi" joue une tout autre partition. Cette partition, c'est celle de la vie d'une peluche, métaphore d'une vie humaine. La construction du récit guide le lecteur dans cette direction: elle souligne les épisodes de la vie hors automate de la peluche comme des tranches aussi distinctes que les pages de certaines existences. L'animal appartient ainsi tour à tour à une tante, puis à une enfant, puis à un chien, comme un humain appartient en quelque sorte à ses indentités ou à ses employeurs successifs.

 

Il est possible de lire là une décadence dans la hiérarchie des référents (un adulte en pleine possession de ses moyens, puis un enfant qui ne parle et ne pense guère, puis un animal qui n'a pas grand-chose d'humain), écho du vieillissement de l'animal en peluche. Cela, d'autant plus que l'auteur cloisonne ces épisodes: d'une part, la peluche (qui parle et est donc dotée par l'auteur d'un certain sens de la réflexion) ne revient guère sur son passé. D'autre part, les parents de la fillette interdisent à celle-ci de toucher à la peluche à partir du moment où celle-ci échoit au chien Molosse, empêchant tout retour en arrière.

 

L'idée de la peluche de Ratatouille comme métaphore d'un destin humain est d'emblée suggérée par l'incipit et par le premier paragraphe de la nouvelle. La première phrase, "Avant, j'étais peinard.", renvoie à la relative tranquillité de l'embryon humain dans le ventre de sa mère. Impression renforcée par l'atmosphère rassurante qui règne autour de la peluche, laissée tranquille au milieu de ses semblables dans un automate qui la dépasse. Cet automate, et en particulier le grappin, fait donc figure d'image du destin, présenté comme une chiquenaude initiale à laquelle vous ne pouvez rien, qui décide de votre existence et de toutes ses vicissitudes: mise au placard, soumission à tel ou tel maître, heurs et malheurs.

 

Et puis, une vie humaine, c'est tout sauf une carrière de star de dessin animé! En mettant en scène une peluche à l'effigie d'une figure de cinéma en se proposant de la déglinguer, l'auteur sait ce qu'elle fait: détruire l'icône. Un geste d'autant plus fort que ladite icône émane de l'officine de Walt Disney, dont tous les personnages sont beaux, même le Bossu de Notre-Dame. Croirait-on encore à Ratatouille s'il avait dès le départ un oeil en moins, une queue qui se déglingue, une oreille qui ne tient qu'à un fil, comme cela apparaît en fin de nouvelle? Certes non (de même qu'on ne croirait pas à la beauté de Roméo s'il avait eu quatre incisives manquantes et un grand trou noir au milieu - à ce sujet, je vous renvoie à certaines pages magistrales de "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen). Et à ce titre, l'auteur finit le travai des studios de Walt Disney en le désenchantant. 

 

En écho, l'auteur place sous les pattes du chien une poupée Barbie en bout de course, Cendrillon fichue en l'air, pour que le chemin soit clairement balisé... Cette désacralisation systématique, en particulier celle de Ratatouille, n'est que l'image de la déchéance de n'importe quel être humain, attaqué par l'outrage irréparable et conjugué des ans et des influences extérieures. Et lorsque la gamine, ancienne propriétaire du doudou, veut jouer avec le Ratatouille dont le chien hérite et qu'on lui interdit de le faire parce que c'est sale, elle renvoie n'importe quel lecteur à son propre regard sur les vieilles choses et, plus grave, les personnes âgées: sont-elles vraiment justes bonnes pour les chiens?

 

Enfin, on pourrait gloser longuement sur l'idée qu'une existence humaine peut être illustrée par les vicissitudes d'une peluche représentant un rat de cinéma: sacrée leçon de modestie! 

 

"Le grappin m'a choisi" est donc une nouvelle qui paraîtra innocente au lecteur distrait, qui y trouvera, au mieux, un style parfaitement en phase avec le propos, recréant de manière cohérente, mine de rien, la voix et les états d'âme d'une peluche. Mais il suffit de trouver en cette nouvelle une métaphore des plus humaines pour en comprendre les plus terribles implications. Sous des airs discrets, presque enfantins, l'auteur de "Le grappin m'a choisi" s'avère donc être une fable terrible et implacable, capable de faire entrer en une incroyable résonance des éléments simples et innocents a priori.  

 

Fred Bocquet, Le grappin m'a choisi, à découvrir en ligne sur Cousu Mouche.

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Publié par Daniel Fattore - dans Nouvelles
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commentaires

Lune 03/01/2013 11:41

Bonne année à toi !
Je te rappelle que dans le cadre du JLNN, comme tu as publié ta première chronique, tu as droit à une nouvelle numérique gratuite chez ActuSF (modalités :
http://unpapillondanslalune.blogspot.fr/2012/12/jlnn-editions-actusf-faites-un-souhait.html). Communique moi ton choix par mail : unpapillondanslalune@gmail.com

Daniel Fattore 03/01/2013 17:44



Merci pour tes voeux! Je garde cette offre en mémoire, et prendrai le temps de feuilleter le catalogue... merci beaucoup!



Liliba 22/12/2012 17:42

Je vais regarder ça !

Daniel Fattore 22/12/2012 22:35



Bonne lecture!



Liliba 22/12/2012 13:27

Comme toujours, tu nous as dégoté un truc original et super intéressant !

Daniel Fattore 22/12/2012 17:03



Merci!
N'hésite pas à taper dans les "nouvelles du mois" proposées par Cousu Mouche sur le site: il y en a de fort belles. Et aussi quelques-unes de moi, difficiles à trouver ailleurs...



céline 21/12/2012 11:31

Je suis intriguée par cette nouvelle aux significations multiples. Je vais aller faire un tour sur le site !

Daniel Fattore 21/12/2012 21:06



Vas-y, fonce! Fred Bocquet est un bon auteur - mais Cousu Mouche abrite plus d'une bonne plume à l'enseigne des "Nouvelles du mois". Je te souhaite une bonne lecture et de bonnes découvertes.



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