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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 20:05

hebergeur imageLu par Lunazione.

Lu dans le cadre du défi Nouvelles.

Les blogs de l'auteur: Je voulais enseigner, Tchoucky Eileen.

Le site de l'éditeur: La Planète des couleurs.

 

L'internet recèle plus d'une surprise. C'est donc au fil de mes errances que je suis arrivé sur les blogs de l'écrivaine Tchoucky Eileen. C'est une personnalité qui se raconte au fil des billets, et qui écrit depuis quelque temps. Dès lors, j'ai profité d'une offre de l'éditeur et de l'auteur pour télécharger "La Pilule", une nouvelle publiée uniquement en format numérique par la maison d'édition "La Planète des couleurs". Il s'agit d'une grosse nouvelles. Ses 49 pages sont écrites en un style aisé, et l'ouvrage se lit d'une traite, facilement et avec plaisir. 

 

De quoi s'agit-il? S'ouvrant et se terminant de manière cyclique par une lettre, "La Pilule" relate l'histoire d'un homme, illustrateur de son état, qui reçoit du Ministère de l'Intérieur une pilule mortelle. Suggestion: s'il se sent à bout de forces, qu'il n'hésite pas à l'utiliser pour se suicider et faire ainsi de la place à Pôle Emploi. Problème: l'illustrateur a des périodes d'activité intense et d'inactivité totale, ce qui est le cas de plus d'un freelance, et considère qu'il est victime d'une erreur. Cela va quand même pas mal l'ébranler...

 

Assez vite, l'auteur axe son propos sur son personnage principal. Ce personnage principal est le narrateur, placé au centre de l'action - mais non nommé. Paradoxe, omission involontaire? Il convient plutôt de considérer que cet anonymat suggère qu'il manque dès le départ quelque chose à ce narrateur pour assumer entièrement sa carrure d'être humain: l'anonymat peut être vu comme une faille dont la narration va faire son miel. La narration à la première personne est par ailleurs propice à l'introspection, finement dessinée dans ce récit ponctué par les réflexions d'un narrateur en détresse, contraint de se montrer compréhensif tout en ayant besoin de compréhension à son tour. A ce titre, ses "Je comprends" réguliers résonnent comme des signaux d'alarme qui rythment le récit, en particulier certains dialogues. 

 

Jusqu'à l'issue de ce texte, l'auteur ébauche avec pertinence quelques étapes du vide qui peut naître autour d'un personnage convaincu qu'il est victime d'une erreur, placé face à ce qui se présente comme une voie sans issue: les amis qui prennent leurs distances (le personnage de Lucie), la conjointe qui cherche à prendre le contrôle comme si son homme était malade ("donne-moi la pilule, ça vaudra mieux"), et l'impossibilité de convaincre un employeur susceptible d'octroyer un CDI à un narrateur qui prend tout à coeur. Le lecteur va cependant se demander, face à une telle histoire, si le narrateur n'aurait pas pu se montrer plus pugnace et trouver une autre sortie, moins abrupte ou plus tortueuse. Cela, même s'il est invité à se montrer lui aussi compréhensif face à une détresse: l'irruption de la pilule mortelle dans la vie du narrateur va le rendre inapte à exercer son métier d'illustrateur. Une perte de statut délétère aussi, déjà que l'intermittence inhérente au métier d'illustrateur place le narrateur dans une zone grise située entre activité professionnelle et chômage.

 

Le lecteur qui a fréquenté les blogs de Tchoucky Eileen peut aussi constater que l'auteur a réparti entre ses deux personnages deux facettes de son vécu: la compagne du narrateur est enseignante, et l'on retrouve, dans certaines de ses actions telles que la correction tardive de copies, des traits de l'existence passée de l'auteur. Ce qui fait écho à l'activité d'illustrateur du narrateur. L'auteur dessine aussi, en effet, et puise dans sa propre expérience de dessinatrice des éléments qui donnent une certaine épaisseur à l'activité professionnelle du narrateur: recherches d'expressivité, erreurs de perspective, souci d'émouvoir.

 

Face à tout cela, le lecteur peut se dire que 49 pages, c'est court, et qu'il est en présence de ce qui pourrait être l'embryon d'un vaste roman. Reste qu'il y a, avec "La Pilule", de quoi s'accrocher autour d'un sujet délicat: la perte de statut qui découle de la remise en question du métier d'un être humain. Et à l'heure où une personne s'immole par le feu devant une agence de Pôle Emploi, force est de relever que "La Pilule" est un texte qui interpelle.

 

Tchoucky Eileen, La Pilule, Paris, La Planète des Couleurs, 2012.

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commentaires

outlooksetting.com 18/07/2014 12:51

This is the first time I am reading about Tchoucky Eileen. I have not read the work “The Pill” by the same author. I was wondering about the subject being handled in the write-up. I am impressed with the story line of this book. Thanks for the info.

Tchoucky 20/02/2013 14:00

Avant toute chose, merci de cette analyse poussée. Pour répondre à votre question, non, l'anonymat du narrateur n'a pas pour but de révéler une insuffisance de départ chez lui, mais de
l'universaliser, lui donner la possibilité d'être identifiable à n'importe qui.
Votre analyse ne correspond pas toujours à ce que j'avais la volonté de faire passer dans la nouvelle, mais je me garderai bien de dire sur quels points. Une fois écrit, un texte appartient à son
lecteur, et ce que vous y avez vu y est, puisque vous l'avez vu. Je le découvre simplement en vous lisant. Merci encore pour votre lecture.

Daniel Fattore 20/02/2013 21:40



Je vous en prie! Et merci de votre réponse et de vos précisions.

J'essaie effectivement toujours de trouver ce qu'il y a derrière les mots lorsque je lis, et de rendre compte de cette recherche dans mes billets... sans doute que d'autres lecteurs auront fait
une lecture différente encore de "La Pilule": peut-on s'identifier au narrateur, ou à d'autres personnages? Et comment? Chacun le vivra selon sa propre personnalité, son vécu de lecteur et
d'humain.

Il y a peut-être aussi un côté "déformation professionnelle" à cela: écrivant aussi un peu, j'essaie de plus en plus de donner du sens à certains éléments de mes textes, à trouver des voix, à
rechercher des adéquations entre la forme et le fond. Dès lors, et de même que je me demande comment dire telle ou telle chose, j'en arrive à me demander pourquoi un auteur a raconté quelque
chose de telle manière plutôt que de telle autre.

Encore une fois, merci pour ce bon moment de lecture! J'ai eu plaisir à découvrir "La Pilule", et ai été ému par vos témoignages en ligne. Je vous souhaite tout de bon, comme on dit chez nous!
:-)



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