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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 20:40

hebergeur imageLu par Sel.

 

L'Argentine est-elle un pays de traducteurs? D'apparence monolingue, il ne renvoie pas une image d'échanges permanents entre groupes linguistiques. C'est pourtant dans ce pays, le sien, que l'écrivain Pablo de Santis a imaginé un congrès de traducteurs, à peine troublé par quelques décès un peu difficiles à interpréter. Intrigue policière ou jeu de mots à la façon de Jorge Luis Borges? "La Traduction" utilise l'un pour faire avancer l'autre... à moins que ce ne soit le contraire - cela, sans oublier une histoire d'amour et de rivalité. Enigmatique récit, en vérité!

 

Cette énigme est du reste suggérée, d'emblée, par le nom du lieu où a lieu le congrès, une ville nommée Port-au-Sphinx. Sphinx, avons-nous dit? Cet animal mythologique suggère l'énigme... reflet de ce que peut être toute démarche traduisante, surtout face à un texte abstrus comme il y en a tant. Le traducteur étant volontiers un perceur d'énigmes, le rapprochement était idéal. Ce lieu est présenté par l'auteur comme éloigné de tout, et finalement improbable (1): les congressistes sont logés dans un hôtel inachevé, situé au coeur d'un projet de développement territorial avorté, au milieu de nulle part - une forme de locus (non) amoenus. Si l'on ajoute à cela la mort énigmatique de phoques tout au long du récit (sans parler de décès de congressistes), on imagine volontiers une localité plus proche de Puerto Williams que de Buenos Aires. Ce que la couverture de l'édition française de ce roman suggère.

 

L'énigme est donc double. Mais l'énigme policière est finalement secondaire, et l'auteur ne se concentre guère sur les démarches visant à trouver le coupable, se contentant d'utiliser cette donnée pour influer sur l'ambiance de son récit: le policier est peu présent, et la journaliste chargée de couvrir les événements n'est qu'une pigiste à deux balles qui aimerait bien s'imposer mais n'y parvient guère. L'auteur préfère peindre de manière plus approfondie une belle brochette de traducteurs qui, à force de se spécialiser, se perdent dans des détails qu'on pourrait croire anecdotiques. Comment, par exemple, traduire les silences? Ou rendre, par l'argot argentin, le parler de gangsters new-yorkais?

 

Ces questions semblent oiseuses au commun des mortels - et sont essentielles aux yeux des spécialistes. Ainsi l'auteur ouvre-t-il une porte sur le monde énigmatique des congrès, où l'on échange les dernières communications sur ce qu'il y a de plus improbable. Il va même plus loin, en suggérant que des chercheurs en traduction s'intéressent à des langues qui n'existent pas, à des idiomes mythiques. Comment rendre cela dans une "vraie" langue? Et qu'en pense le lecteur? De telles langues existent-elles, ou ne s'agit-il que d'affabulations à la Jorge Luis Borges? Les divagations sur les rapports entre les langues rappellent immanquablement cet écrivain, génial dès lors qu'il s'agit de distorsions du réel.

 

Et les histoires d'amour, dans tout ça? On peut toujours voir l'épouse légitime de Miguel de Blast, le narrateur, comme une métaphore de ces langues qu'on a trop traduites et qu'on connaît trop bien - et Ana, l'amante potentielle, comme l'image d'une langue séduisante ou d'un texte attrayant, mais dont il faudra apprendre la musique, dans une dynamique de conquête dont l'issue est forcément incertaine, avant de jouer de ses mystères. Plutôt que de jouer sur de telles images, même si elles sont acceptables, l'auteur préfère utiliser, comme moteur du récit, le degré zéro de l'histoire d'amour présenté comme la mise en scène d'une rivalité. Celle-ci naît entre un traducteur qui se présente comme sérieux, traduisant de manière consciencieuse d'une langue véritable à une autre non moins sérieuse, et d'autres personnages plus enclins aux élucubrations - en particulier Kuhn, organisateur du congrès, un bonhomme au tempérament de leader. 

 

Un côté Borges pleinement assumé, donc, pour ce court roman - qui aurait mérité, à mon avis, d'être un peu plus long et plus développé, même si, tout au long de ses 154 pages, il assène quelques vérités sur les langues et ouvre quelques pistes de réflexion sur le sens véritable de la traduction - qui est, bien souvent, une forme d'énigme.

 

Pablo de Santis, La Traduction, Paris, Métailié, 2004, traduit par René Solis.

 

(1) Ce qui suffit à me donner envie d'y aller...

 

 

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commentaires

E

Excellente chronique de ce roman !


D


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