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5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 19:57

Un roman lu par Amanda Meyre, A propos de livresAudouchoc, ClaraColin Ducasse, Journal d'une Lectrice, Lecture EmoiMatoo, MidolaMy Lou Book, 1001 pages, Un coin de blog et d'autres encore.

En partenariat avec les Chroniques de la rentrée littéraire, Ulike et Abeline Majorel, que je remercie ici.  

 

Après avoir dressé le portrait de Zelda Fitzgerald dans Alabama Song, l’écrivain français Gilles Leroy s’attaque à un autre élément du contexte américain, plus actuel : l’ouragan Katrina, qui a détruit la Nouvelle-Orléans le 29 août 2005. Cela, à nouveau à travers les yeux d’une femme, Zola Jackson, institutrice retraitée de couleur, à laquelle il donne la parole.

 

La Nouvelle-Orléans que peint Gilles Leroy dans les 140 pages de Zola Jackson n’est pas, on s’en doute, celle de Poppy Z. Brite dans Alcool : alors que ce dernier roman montre ce que la Nouvelle-Orléans a de plus opulent voire de tapageur, celui de Gilles Leroy a pour décor le quartier populaire de Gentilly, l’un des plus fortement touchés par Katrina. Pas de dramatisation cependant, pas de scène de panique dépeinte à grands renforts d’adjectifs hyperboliques : l’auteur préfère rendre la lourdeur moite et diffuse du climat avant le cataclysme, avant de suggérer les résultats de celui-ci en relatant des choses vues : un cadavre flottant sur l’eau, une vieille femme évacuée dans un réfrigérateur reconverti en barque, etc. Lady, la vieille chienne de Zola Jackson, joue un précieux rôle de révélateur du climat. Et de ce point de vue-là, le titre de la première partie, « Un dimanche de rêve », a tout d’une antithèse.

 

Cette pesanteur se reflète dans les relations, souvent de rejet, qu’entretiennent les personnages, soit entre eux, soit avec ceux qui se trouvent hors du cadre. Noire, Zola Jackson n’est pas la bienvenue partout, d’autant plus qu’elle a eu, hors mariage, un fils… métis, brillant, trop tôt disparu, homosexuel pour faire bon poids. Métis, Caryl est rejeté des Blancs (qui le trouvent trop bronzé) et des Noirs (qui le trouvent trop clair) ; aurait-il été pleinement accepté à Harvard, où il aurait pu obtenir une charge d’enseignement ? Zola Jackson n’aime pas le petit ami de Caryl… Cela, sans compter, on l’a compris, les relations pas forcément évidentes entre les différentes couches de population. Dans ce contexte, Lady et Zola Jackson constituent un duo indéfectible ; mais lorsque le temps presse et que les moyens sont limités, faut-il encore penser aux animaux domestiques des victimes humaines de l’ouragan ?

 

Peignant une catastrophe majeure, ce roman renvoie au caractère dérisoire de l’humanité, par plusieurs biais. D’une part, l’auteur rappelle régulièrement que Dieu semble avoir atteint ici ses limites d’action ; l’être suprême est souvent insulté, en particulier par Zola Jackson. Cela fait écho à l’arrivée très attendue de George W. Bush, en hélicoptère bien sûr, car à l’instar de l’aide divine, les secours sont supposés arriver du ciel. D’autre part, les infrastructures locales (le stade, les digues) sont garanties à l’épreuve des terroristes ; mais face aux éléments naturels, elles semblent minables et renvoient à la faiblesse de toute entreprise humaine – et au caractère dérisoire du terrorisme lui-même. Dépêchée au Moyen-Orient, l’armée elle-même semble avoir mieux à faire que d’apporter son secours à ce coin du monde, présenté comme déshérité.

 

Et l’optimisme qu’on prête volontiers aux Américains, dans tout cela ? Force est de constater qu’il est également présent, malgré la dureté des événements relatés. La « fin provisoire » semble en effet plutôt heureuse pour Lady et Zola Jackson. Cette dernière se répète régulièrement qu’elle s’en sortira : après tout, elle a survécu à une autre tempête, Betsy, avec son fils alors nouveau-né.

 

Zola Jackson pose donc un regard original, dénué de tout pathos, sur une catastrophe qui a marqué les esprits. De cet événement, l’auteur brosse un tableau tendu, parfois dur, stylistiquement sobre, et toujours nimbé d’optimisme – cet optimisme qui, tel le soleil qui perce à travers les nuages, dispense l’espoir de jours meilleurs pour bientôt.

 

Le site de l’auteur : http://www.gillesleroy.net.

 

Gilles Leroy, Zola Jackson, Paris, Gallimard, 2010.

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commentaires

Missycornish 15/12/2012 23:59

Je suis entièrement d'accord avec vous, le style de Gilles Leroy est "sobre". J'ai beaucoup aimé la relation de la vieille dame avec sa chienne, tout ce qui la rattache encore à son fils comme si
elle ne pouvait le laisser mourir une seconde fois. Merci d'être passé sur le blog. Bonnes fêtes!

Daniel Fattore 16/12/2012 17:26



Merci de votre commentaire! C'est toujours sympathique de partager des avis sur des romans, même lus il y a longtemps. Je pense en effet que c'est la sobriété qui fait la force de ce roman, par
contraste: un minimum d'effets pour en dire beaucoup.

Joyeux Noël et bonne année à vous et à vos proches!



Alex-Mot-à-Mots 21/08/2010 18:13


Un roman au goût de sud américain ?


Daniel Fattore 21/08/2010 20:50



Le goût de la Louisiane, mais version tragique! C'est cependant un très beau roman et un portrait de femme réussi.



Lili Galipette 08/08/2010 20:46


Sur ma LAL depuis trop longtemps, il va se matérialiser très vite sur mes étagères...
NB: rajouter des étais sous les planches...


Daniel Fattore 08/08/2010 21:17



... une excellente lecture! Et je te souhaite bien du plaisir avec ce livre.
Quant aux étais, je pense toujours à l'école où je suis en ce moment: la bibliothèque est au premier étage, mais elle est devenue si lourde qu'il a fallu étayer la salle de cours qui se trouvait
juste en dessous au moyen de grosses structures métalliques.



Kikine 07/08/2010 13:36


Il va vraiment falloir que j'aille acheter ce livre


Daniel Fattore 07/08/2010 20:44



Ah oui, totalement! Il en vaut la peine. Bonne lecture, d'ores et déjà!
Et merci pour la visite!



Stephie 06/08/2010 21:03


Je l'ai lu à sa sortie, quelle merveille !


Daniel Fattore 06/08/2010 21:24



Très beau, en effet - je l'ai apprécié, de même que "Alabama Song". Je l'ai lu à sa sortie, mais quelques circonstances font que ce billet, gardé au frais, n'a pu paraître qu'à
présent...



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