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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 20:22

hebergeur imageIl y a toujours quelque chose de jouissif à se plonger dans des fonds de pile à lire particulièrement antiques et méconnus. Pour "La sombre affaire de Croix-Basse" de Norbert Sevestre, je dois avouer avoir été pris d'un dilemme cornélien: est-ce que je le lis immédiatement, ou est-ce que j'attends l'année 2030, soit celle de ses cent ans? Au diable les anniversaires ronds: c'est la semaine passée que j'ai lu cet ouvrage, non sans plaisir, dans son édition originale de 1930 toute déglinguée. Cela m'a permis de mesurer le chemin accompli par l'humanité en matière d'enquêtes et de police - et aussi de perception de certains faits de société.

 

Evidemment, l'auteur utilise les recettes de toujours pour créer le suspens. Ainsi, le télégramme qui déclenche toute l'affaire, en début de roman, en dit à la fois trop et pas assez. L'auteur est ainsi ferré: pour en savoir plus, il est obligé de continuer à lire. Dès lors, un rythme s'installe, plutôt lent pour le lectorat actuel, habitué à des récits rapides qui vont à l'essentiel - une lenteur qui concourt cependant au suspens. L'auteur ne dédaigne certes pas les descriptions bucoliques - quitte à ce qu'elles servent à camper l'ambiance, voire à la faire basculer (chapitres 4 et 7). En s'en tenant à cette lenteur, cependant, l'auteur se montre pour le moins circonspect face à une écriture plus sensible au rythme de l'action, devenue de rigueur aujourd'hui, même en dehors du genre policier.

 

Rappelons rapidement les faits: le narrateur est appelé dans sa maison de campagne par un télégramme de Zélie, fille d'Onésime Turquet, parce qu'il s'y passe des choses étranges. Peu de temps après, un cadavre est découvert dans l'étang. Qui l'a tué? Tout le monde est un peu suspect, y compris Eugène, le fiancé de Zélie, qui a un penchant avéré pour la bouteille. Tout cela se passe dans un village de pêcheurs de Normandie, non loin de Dieppe.

 

L'auteur observe à sa manière le milieu des pêcheurs - milieu rude où l'on boit, où l'on part parfois en tournée de pêche en attendant qu'une affaire louche se tasse, et où l'on meurt aussi, un peu comme dans le refrain de la "Cruelle berceuse" de Théodore Botrel. A partir de là, il fait de l'alcool (et de l'alcoolisme) l'un des moteurs de son récit, en privilégiant une approche morale de la question et en insistant lourdement sur les méfaits de la boisson. C'est par ce biais que l'auteur fait d'abord, et très lourdement, porter les soupçons sur Eugène - en laissant clairement entendre que son penchant coupable est une circonstance aggravante s'il est avéré que c'est lui le criminel.

 

Naturellement, Zélie cherche à le couvrir - ce qui amène la question des tensions entre l'intérêt sentimental et le besoin de justice, vieux ressort littéraire. Ainsi se crée une intéressante tache aveugle autour du personnage d'Eugène, comme si l'enquête piétinait autour de ce bonhomme; elle va du reste se porter sur d'autres personnages, en particulier un tandem de vagabonds aperçus par une nuit d'orage, à peu près à l'heure où le narrateur a tiré... ce qui fait aussi de lui un suspect. A titre personnel, j'avoue avoir même soupçonné Zélie: ses fièvres et délires soudains m'ont paru trop opportuns pour être honnêtes; et le fait que la police ne l'interroge jamais directement ne signifie pas qu'elle est innocente, pas plus que ses yeux de pervenche. Mais l'auteur est bien plus finaud... et le final révèle au lecteur ébahi ce que les apparences peuvent avoir de trompeur.

 

S'il connaît le métier d'écrivain policier populaire, l'auteur sait aussi exploiter les thématiques d'un romantisme éternel. Ainsi, c'est de nuit que tout se corse, alors que le narrateur entend des bruits bizarres, ce qui plonge tout le récit dans une inquiétude typique d'un certain fantastique. Et puis, il y a la maladie de Zélie, Zélie trop jolie, Zélie qui croit en Dieu - comme pas mal de monde dans ce récit, d'ailleurs. Inversement, si l'auteur joue sur le fantastique et le mystère, il sait aussi mettre en scène la rigueur scientifique, en introduisant un personnage de médecin légiste et en suggérant une réflexion de police scientifique. Mais il en fait aussi très bien sentir les limites: pourquoi la victime semble-t-elle morte à la fois de noyade, de lésions corporelles graves et par balles? En plus, boursouflée par l'eau, elle est méconnaissable. Ces limites contrastent singulièrement avec l'instinct très expressif de Croche, la chienne, auquel le narrateur prête volontiers foi.

 

Le style est classique, c'est entendu; la plume est sobre comme le narrateur sait le rester (on ne le voit guère boire). La recréation du parler des campagnards a certes vieilli (ah, les "savoir!" et "Connu! Suffit!" qui suffisent à caractériser Onésime Turquet!). Mais l'auteur sait laisser échapper quelques traits qui ont dû paraître modernes ou actuels à l'époque. Il glisse par exemple quelques anglicismes qui font figure d'audaces (il ose "dancing" et "footing") ainsi qu'une allusion à Anatole Deibler, bourreau bien connu (et personnage principal du roman historique "L'Obéissance" de François Sureau, commenté ici). Cela reste cependant suffisamment discret pour que ce roman fonctionne, à 81 ans de distance, sans qu'il faille sortir un livre d'histoire à chaque page, et, au-delà des valeurs véhiculées, sache plaire et convaincre.

 

Norbert Sevestre, La sombre affaire de Croix-Basse, Paris, Jules Tallandier, 1930.

 

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commentaires

cop 03/09/2014 11:16

Je préfère de loin lire un ouvrage "oublié" dans ce genre que de lire le dernier auteur à la mode qui souvent me déçoit. Avec les vieux livres "déglingués", même si l'histoire n'est pas à notre goût, au moins on a lu "autre chose".

Terlin 23/11/2012 18:46

Bonjour ,
Je suis à la recherche de renseignement sur Norbert Sevestre , Car je possède un roman que celui-ci a co-écrit avec Charles Le Goffidic .
Et j'aime avoir les informations concernant les auteurs que je visite .
Et malheureusement toutes mes recherches n'aboutissent que sur les deux dates de sa vie (1879 - 1945) . Cela est peu pour faire connaissance.
Je vous remercie de bien vouloir me communiquer des informations le concernant, si toutefois vous en possédez !
Au plaisir de vous lire .
Cordialement .

Daniel Fattore 23/11/2012 20:32



Bonjour et bienvenue par ici!

Difficile question que la vôtre - je ne suis pas en mesure, malheureusement, de vous aider beaucoup plus - si ce n'est de vous renvoyer à la bibliographie sur Wikipedia, mais je pense que vous
l'avez déjà trouvée.

Moi-même, j'ai trouvé mon exemplaire de "La sombre affaire de Croix-Basse" chez un libraire d'occasion, il y a peut-être vingt ans de cela, sans savoir trop de quoi il s'agissait.

Désolé de ne pas pouvoir vous aider davantage! Si je vois quelque chose, je vous ferai signe.

Meilleures salutations et bonne fin de semaine.



poker livres 02/07/2012 11:07

Plutôt septique avant d'entamé ce bouquin mais séduit sur la fin. Il y a un fond moral assez appuyé dans ce récit (foi en Dieu, alcool présenté comme foncièrement malfaisant), mais son ton
classique et l'habileté mise en oeuvre pour créer le suspens en font un récit qui fonctionne et convaincant, aujourd'hui encore.

Daniel Fattore 04/07/2012 22:46



Vous l'avez lu? Joli coup, je pense qu'aujourd'hui, ce livre ne se trouve plus dans n'importe quelle librairie. Merci pour votre visite!



Neph 09/09/2011 11:14


Oh, ce genre de lecture n'a pas son pareil ! J'adore fouiner chez les brocanteurs pour trouver des pépites dans ce goût-là !


Daniel Fattore 09/09/2011 21:19



Cela n'a pas son pareil, c'est vrai! Il fut un temps où, moins sélectif, je me suis beaucoup approvisionné chez les brocanteurs. Je devrais m'y remettre: ça permet de rédiger des billets
originaux... et de découvrir des plaisirs de lecture étonnants.
Quant à celui-ci, je le recommande, ne serait-ce que comme témoin de son époque.



Alex-Mot-à-Mots 08/09/2011 13:59


81 années après, ce roman risque de devenir un "classique" s'il ne souffre pas de cette coupure du temps.


Daniel Fattore 09/09/2011 21:23



... il faut à présent que quelqu'un l'exhume! Et qu'il y ait aussi un lectorat pour cela: l'approche de certains élément sociaux a quand même vieilli - on ne parle plus de l'alcool de la
même manière aujourd'hui qu'alors.



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