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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 23:35

PhotobucketUn titre explicite pour le dernier ouvrage de la journaliste économique suisse Myret Zaki, qui vient de paraître aux éditions Favre: "Le secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale". On se souvient qu'elle avait publié, l'an dernier, "UBS, les dessous d'un scandale", livre technique, complet et fort documenté sur la banque UBS et les turbulences qui l'ont secouée dans le sillage de la crise des subprimes. Avec "Le secret bancaire est mort", Myret Zaki parle d'autres éléments autrement cruciaux à l'heure où, sous le prétexte vertueux de la lutte contre la soustraction, l'évasion et la fraude fiscales et en vue de rapatrier des fonds, on tire à vue sur le secret bancaire et sur les pays qui le pratiquent (dont la Suisse).

Qu'on se rassure: l'auteur ne prend en aucun cas fait et cause pour telle ou telle méthode permettant de mettre sa fortune à l'abri des regards indiscrets du fisc. Défendre le secret bancaire, entre autres, n'est pas vraiment son affaire. Celle-ci est beaucoup plus intéressante: l'auteur démontre qu'il y a beaucoup plus discret que le secret bancaire: les trusts anglo-saxons. Ces montages permettent à une personne riche de se dessaisir de sa fortune au profit d'un homme de confiance (trustee), tout en continuant à en profiter. Tout cela peut se faire de manière fort discrète, par exemple en passant par des places financières réputées pour leur opacité.

A qui s'adresse ce genre de produit? Là, nous parlons de très grosses choses, puisqu'en dessous de dix millions de dollars en poche, il ne vaut pas la peine d'entrer en matière. L'auteur met cela en perspective avec le secret bancaire, qu'elle présente comme une méthode qui a certes ses défauts, mais offre l'avantage (pour le contribuable avide de discrétion) d'être moins cher - de l'optimisation fiscale low-cost, en somme, pour reprendre son expression. On comprend donc qu'en s'attaquant au secret bancaire, les grandes puissances cherchent à rapatrier du menu fretin, facile à pêcher, ou de l'argent mis à l'abri d'instabilités politiques ou économiques.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dira-t-on. Mais certains trusts parviennent à cacher des milliards de dollars; on boxe donc dans une autre catégorie. Myret Zaki utilise à titre d'exemple, au chapitre 4, l'affaire Daniel Wildenstein, du nom d'un Français qui avait camouflé pas mal d'oeuvres d'art dans le cadre d'un trust; à son décès, ses enfants ont voulu se les approprier en excluant la veuve de Daniel Wildenstein de la succession - elle ne s'est pas laissé faire, d'où l'affaire. Je vous laisse imaginer le sac d'embrouilles international que l'Etat a dû démêler, à grands frais (pour le contribuable), afin de remettre son dû à chacun - y compris à lui-même. Cela en vaut-il la peine? L'auteur pose la question. 

Autre élément: l'évasion fiscale n'a même pas besoin du secret bancaire pour vivre (chapitre 3). Grâce aux trusts, la discrétion peut résider dans le secret professionnel des avocats qui y interviennent, dont le secret est très protégé dans le monde anglo-saxon. Pour se faire discret, le riche a recours à toute une panoplie d'ustensiles allant du téléphone portable indétectable à la carte de crédit Cirrus anonyme en passant par les prête-noms, les redirections habiles du courrier et les sociétés-écrans basées dans des pays improbables. Dans ce domaine, tout se passe comme s'il y avait des solutions à tous les problèmes prévisibles, voire imprévisibles, et l'auteur en dresse une typologique bien fournie. A ce régime, il est facile d'effacer toute trace, toute information en cas de revers.

Alors, la guerre contre l'évasion fiscale est-elle gagnée? L'auteur répond au contraire que le jeu du chat et de la souris avec le fisc se porte à merveille, en ajoutant que la Suisse a fait les frais ("la Suisse s'est fait avoir", a dit Myret Zaki en
interview) d'une guerre économique qui a consacré quelques puissances, dont la Chine (qui monte) et les Etats-Unis (qui comptent bien garder leur suprématie en la matière, ce dont pâtissent les pays du Sud, à partir du Mexique, qui ont toutes les peines du monde à obtenir quelque coopération de l'Oncle Sam). L'ouvrage est parfois un peu technique, mais il est bien documenté (documents en anglais, témoignages de personnes), toujours passionnant, étonnant même: qui aurait pensé à tout ce qu'on peut faire pour cacher ses sous? La conclusion du livre, pourtant attendue à la lumière de ce qui précède, résume l'enjeu: "Aujourd'hui, les trustes [...] sont devenus plus puissants que les Etats, car ils peuvent s'acheter une légalité qui leur est propre."

Myret Zaki, Le secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale, Lausanne, Favre, 2010.

Pour en savoir plus (en particulier les liens cités dans le livre):
http://www.editionsfavre.com/evasionfiscale.php
Les mordus se référeront au livre de Pierre-Yves Frei, "La Chute du secret bancaire", également aux éditions Favre.

On en parle aussi chez Francis Richard.





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commentaires

canalwin 03/10/2010 01:38


Une enquête et analyse intéressante sur les subterfuges de puissants qui échappent le plus souvent au commun des mortels.


Daniel Fattore 03/10/2010 14:58



Totalement! Et c'est révélateur: flinguer le secret bancaire ne sert à rien si l'on ne s'attaque pas à des moyens autrement efficaces pour planquer ses sous - moyens dont les Anglo-Saxons ont le
secret (c'est le cas de le dire)...



Océane 23/02/2010 21:15


je suis admirative des journalistes suisses, qui savent avoir sur leur nation un regard critique que nous ne nous autorisons guère en France... Et dans le genre information et découverte de
scandale, j'aime aussi beaucoup cet autre suisse, Jean Ziegler ! Un jour je ferais un post sur ces nombreux suisses que j'adore !


Daniel Fattore 23/02/2010 21:48


Et effectivement, avec ce livre, on apprend des choses qui font passer le secret bancaire pour un truc sympa mais à portée limitée...

Quant à Jean Ziegler, je l'ai lu un peu il y a quelques années - il a touché à pas mal de sujets, dont l'affaire des fonds juifs en déshérence. A mon humble avis, ça va un moment - d'autant que
dans la presse, il a une légère tendance à se poser en ami des dictateurs, parmi lesquels un certain campeur libyen dont on parle beaucoup ces temps-ci. Je suis donc un poil moins enthousiaste
que toi à son sujet.

En revanche, je me réjouis de lire ton futur billet sur les Suisses!


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