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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 21:21

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Monologue romanesque, lu par LizMaufilPages à pagesTioufout.

 

Tchécoslovaquie, avez-vous dit? Printemps de Prague, répression? Tel est le décor, le fond d'ambiance utilisé par Françoise Henry dans son roman "Juste avant l'hiver", prix Charles Exbrayat 2009. Celui-ci relate, sur le mode du monologue, la destinée d'Anna, jeune serveuse dans un restaurant de Prague, et de son amant, Pavel. La petite musique de la narration est en mode mineur - ce bref roman, mine de rien, ne l'est pas.

 

Du bon usage du point de vue

En privilégiant le monologue, l'auteur fait entrer le lecteur, de force, dans le personnage le plus antipathique de son récit, à savoir la patronne du restaurant - une personnalité acariâtre, aigrie même. Difficile d'y adhérer. Reste que ce personnage ouvre l'oeil, à la manière de tout chef, et sait tout sur Anna, qui constitue le véritable coeur du récit. Du fait qu'elle sait tout, même ce qu'elle ignore (et recrée, par la force des choses), le lecteur est placé dans une position de voyeur, un peu malgré lui, d'autant plus que certaines imaginations de la patronne portent sur des éléments intimes, amoureux.

 

Autre force de la narration à travers les yeux de la patronne: celle-ci s'adresse à Anna, qui est sa collaboratrice - de manière paternaliste, condamnatrice, tout ce que l'on veut - mais jamais de façona amène. L'usage du "vous" pour désigner Anna crée la distance hiérarchique, et positionne ainsi les deux protagonistes. Indirectement, ce "vous" a une autre fonction, qui n'est pas sans rappeler le "vous" de "La Modification" de Michel Butor: impliquer le lecteur ou la lectrice - qui, à force, se sent interpellé par la narratrice.

 

Amours interdites

Certes, la narratrice (la patronne, donc) considère que les amours de son personnel ne la regardent pas. Il n'empêche qu'elle s'y intéresse, et les perçoit d'un mauvais oeil. L'image que ce livre renvoie de l'amour est celle d'une des dernières révoltes possibles, sous un régime politique qui a tout d'une chape de plomb.

 

L'aigreur de la narratrice est du reste due à ses propres déconvenues amoureuses d'autrefois; elle contribue encore à donner à la relation entre Pavel et Anna un caractère illicite - caractère voulu par la patronne.

 

Cet aspect illicite, enfin, est renforcé par le recours à des moyens de communication secrets, mystérieux...

 

L'interdit de l'écrit

... et là aussi, plane l'interdit. Plusieurs messages circulent, en effet, sur un support écrit. Ils circulent dans la plus grande discrétion, voire le plus grand secret. Ainsi Tomas, destinataire d'un message d'Anna et secrètement amoureux d'elle, gardera-t-il sur son coeur une lettre qu'elle lui a remise à l'attention de Pavel. Et dans le même registre, le simple froissement du papier du premier mot doux échangé entre Anna et Pavel génère des échos de conspiration.

 

C'est que la patronne, elle le dit, a horreur des mots - et prend, dès lors, Pavel un peu en grippe, puisqu'il se dit poète. Reste un paradoxe: la narratrice est finalement celle qui dit le plus de mots dans ce roman - et, partant, se raconte le plus. De même, bien qu'honnissant le poète, elle fait elle-même oeuvre de poétesse en recréant, au fil de la narration, les éléments qui lui manquent dans l'histoire d'Anna. Mais à l'instar de la patronne, est-ce que l'écrivain crée toujours dans la joie et l'enthousiasme? Ne le fait-il pas parfois malgré lui? 

 

Héroïne romantique

Anna elle-même fait figure d'héroïne romantique, à plus d'un titre, dans ce récit. Maladive à la suite d'une fausse couche, elle relaie les thèmes romantiques de la maladie et de la mort. Et quand elle se met dans les basques de Heinrich, c'est pour se rendre à Paris, la ville des amoureux - et de nombreux touristes, qui réciproquement se rendent à Prague et apparaissent, de manière récurrente, tels des figurants. Heinrich? C'est le pianiste du restaurant... qui ne joue que des compositeurs morts, tels Bedrich Smetana ou Frédéric Chopin, hérauts de la mouvance musicale romantique, chacun à sa manière.

 

Ainsi se développe, dans un faux huis clos, l'histoire de quelques personnages confinés par les aléas de la politique. Seuls Anna et Heinrich sauront trouver leur chemin vers la sortie; quant au lecteur, il trouvera ici de quoi goûter et se laisser interpeller par une prose soignée et richement dotée de sens, mine de rien.

 

Françoise Henry, Juste avant l'hiver, Grasset, 2009.

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