Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 22:13

Raté, l'écrivain? En tout cas pas Mary Dollinger, qui a écrit le tout petit ouvrage "Journal désespéré d'un écrivain raté", qui porte bizarrement son titre puisque, plutôt que d'un journal (avec des dates et des éléments personnels voire intimes), c'est d'une véritable nouvelle, voire d'un petit roman qui a tout d'un grand (à la façon de Yasunari Kawabata, auteur japonais, dûment cité), qu'il s'agit.

Deux lignes directrices guident le lecteur à travers ce tout petit livre. Celle qui vaut son titre au livre est la plus personnelle: c'est la relation des liens parfois houleux que peut entretenir un écrivain aspirant à être édité avec ses futurs éditeurs. La voie est apparemment royale: un homme à la voix ténébreuse et au style séduisant l'appelle pour lui dire que c'est OK, qu'on va l'éditer. Le hic? A un moment donné, cependant, l'interlocuteur de l'écrivain annonce que le contrat d'édition sera un contrat participatif. L'auteur dramatise la chose, brièvement - la brièveté d'un coup de tonnerre. Patatras! C'est qu'il est difficile d'entrer dans la forteresse des écrivains publiés par une maison d'édition à compte d'éditeur (pour reprendre une image de
Georges Flipo dans "Le Vertige des auteurs"), et que cette pénétration ne saurait éviter un océan de lettres de refus.

La narratrice de ce récit en est consciente. Plutôt que de larmoyer sur les rebuffades des éditeurs, elle pose une hypothèse à laquelle tout aspirant écrivain en mal d'éditeur a sans doute pensé un jour ou l'autre: que se passerait-il si tel monstre sacré de la littérature française d'autrefois présentait son oeuvre maîtresse à un éditeur d'aujourd'hui? L'auteur parvient ici à trouver, sans se tromper, ce qu'un éditeur d'aujourd'hui reprocherait aux grands classiques d'hier: trop longs, trop tortueux, pas assez explicites, pas le bon genre... Les auteurs d'autrefois sont donc mis en scène, confits dans la conviction de leur talent; reste que l'auteur, relatant la confrontation entre auteurs et éditeurs, va à l'essentiel - pas de description, l'essentiel passe par les dialogues. Quant aux éditeurs, on y croise des noms connus, tels Anne Carrière... ou Jacques André, qui a publié ce petit livre.

Ainsi se tresse un jeu à deux voix entre la dure réalité de l'écrivain contemporain en quête d'éditeur, toujours tenté de se demander, de rage peut-être, ou d'envie, ou simplement par un jeu d'associations libres, ce que les grands maîtres (on croise ici Honoré de Balzac, Gustave Flaubert, Victor Hugo, entre autres) auraient vécu s'ils étaient dans sa situation.

Un petit roman (75 pages) qui a tout d'un grand, donc... Grâce à une manière raffinée d'aller à l'essentiel tout en restant poétique à l'occasion, l'auteur recrée avec humour, usant d'une plume efficace et entraînante, l'univers de ceux qui aimeraient bien être écrivains. Il ne fait aucun doute que plus d'un auteur bien installé trouvera dans "Journal désespéré d'un écrivain raté" le rappel de quelques souvenirs. A recommander, donc, à tous ceux qui ont des démangeaisons au bout de la plume... et aux autres, qui ne trouveront certainement pas ce récit désespérant!

Mary Dollinger, Journal désespéré d'un écrivain raté, Lyon, Jacques André, 2007.

La blogosphère a largement parlé de ce livre, par exemple chez
Sylvie-Lectures, Keisha, Le Goût des Livres, Mots et cris, Wrath, Maijo, My Lou Book, Sylire, Des livres et des champs, Isil, Antigone, Ephémerveille, HappyFew, La Lettrine, De livres en livres, et sans doute d'autres - qu'ils n'hésitent pas à se manifester!

Le site de l'éditeur:
http://www.jacques-andre-editeur.eu/
Le blog de l'auteur: http://englishgirl.blogs.psychologies.com/

Partager cet article
Repost0

commentaires

Cécile de Quoide9 16/02/2010 12:22


Encore une auteure dont au moins 2 romans me tentent (dont celui-ci ne serait-ce que pour le titre... et la brièveté ! ;o) )


Daniel Fattore 16/02/2010 21:17


La brièveté d'un livre permet d'y goûter... et peut-être d'y prendre goût - d'où le deuxième titre... et petit à petit, on lit toute l'oeuvre!


Marie 15/02/2010 13:12


Ce roman me tenterait bien même si je me classe exclusivement dans les lectrices, certainement pas dans les écrivains en devenir. Mais je me pose toujours la questions sur les clés du succès pour
les écrivains. En 2009, j'ai lu deux livres publiés qui mériteraient d'être plus connus et qui pourtant restent dans les limbes des anonymes...


Daniel Fattore 15/02/2010 22:34


Pas de malaise - l'ouvrage peut se lire "en attendant le bus", pour reprendre le nom de sa collection; il s'adresse à chacun, même si les aspirants écrivains ne souriront pas aux mêmes endroits que
les lecteurs "purs"... Bonne lecture, en tout cas!
Et une autre question: quels sont ces deux livres de 2009 auxquels vous faites allusion, et qui mériteraient d'être plus connus?


A_girl_from_earth 14/02/2010 14:37


J'avais beaucoup aimé aussi ce court roman de Mary Dollinger, l'idée est bonne, l'humour au rendez-vous, le sujet bien traité. Très beau billet que tu lui consacres!


Daniel Fattore 14/02/2010 22:26



Merci du compliment! Je me suis pas mal amusé à le lire - c'est une prose efficace, mine de rien, et qui a sa densité sous le couvert d'un certain humour.



Nathalie 13/02/2010 18:38


Je n'ai aucune vélléité d'écrivain, mais j'aurai d'autant plus envie de parcourir ces pages sans risquer de m'y reconnaître. Un grand merci pour cette découverte.


Daniel Fattore 13/02/2010 18:48


... en plus, c'est vite lu - et ça donne un certain regard sur le monde des écrivains, mine de rien. Chaudement recommandable, donc! Bonne lecture, et merci de votre passage.


Aloysius Chabossot 13/02/2010 12:59


Bonjour,
J'ai enfin trouvé une utilité à facebook : être alerté des bons articles publiés sur les blogs ! :)
L'idée de ce roman est amusante et intriguante. Je jeterai un oeil (si c'est correctement diffusé en librairie...) Mais de mon point de vue, il faut faire montre d'un humour haut de gamme pour
illustrer ce postulat un peu "plan-plan" qui dit que les auteurs anciens ne seraient pas publiés aujourd'hui. Ca me paraît une évidence ! Poussons la logi que jusqu'au bout (des temps) et imaginons
Rabelais envoyer Gargantua chez Gallimard... Ou Villon ses poésies !
En tout cas, merci de nous faire découvrir ce genre de petits livre, peu (pas?) relayé par la grande presse !


Daniel Fattore 13/02/2010 18:15



Comme quoi l'utilité des choses se révèle parfois peu à peu...
L'idée est intéressante, en effet! On peut se dire qu'elle est assez convenue dans le milieu de ceux qui écrivent et éditent, qui se sont peut-être tous posé la même question à un moment ou à un
autre. Mais pour le grand public, je pense que la démarche est originale. Dans le même ordre d'idées, essayons aussi d'imaginer Albert Cohen envoyant "Mangeclous" à un éditeur de ce début de
vingt et unième siècle... Si l'auteur s'est cantonnée aux auteurs du dix-neuvième siècle, c'est avant tout par passion - ce qu'elle rappelle en fin de roman, à la page des remerciements.
Merci de votre passage!



Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.