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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 22:22

Delphine Coulin a publié son roman "Les mille-vies" aux éditions du Seuil dans le sillage de la rentrée littéraire 2008. Rédigé sur le ton de l'introspection, il relate une journée de tournage dans la vie d'une actrice de cinéma prénommée Dorine, pour ainsi dire 24 heures, du matin au soir.

Il commence par la phrase "J'ouvre les yeux" - un incipit des plus pertinents pour un livre qui est consacré à la pratique de l'art cinématographique, côté mise en scène. Quelques descriptions et choses vues, des notations à la façon des scripts de cinéma (costume du moment, coupe de cheveux), la nursery de l'hôpital du Val-de-Grâce, soulignent, en cours de lecture, l'aspect visuel.

Mais l'introspection privilégie, c'est une lapalissade, le regard intérieur - et ici, c'est le regard rétrospectif qui est mis en avant. L'actrice arrive en fin d'un tournage et a déjà un bon bout de carrière derrière elle. Extérieurement, son partenaire de jeu le lui rappelle, tant à la scène que hors champ: tout en la courtisant, il la renvoie, quelque part, à son âge. Et intérieurement, ce bout de carrière donne tout son sens au titre de ce roman: mille vies, ce sont celles qu'on endosse successivement lorsqu'on joue des rôles dans plein de films, jusqu'à ne plus guère savoir où se trouve la frontière entre réel et jeu. Seule limite que l'actrice s'est fixée: ne jamais porter ses costumes de scène à la ville, même s'ils s'y prêtent. Cela ne l'empêche pas de les collectionner comme des reliques, chez elle - ce qui crée une porosité.

Il y a aussi les rôles qu'elle endosse par procuration: les répliques de films anciens ou célèbres qu'elle échange avec son partenaire, celles qu'il lui envoie à l'occasion. Et il y a aussi les rôles qu'elle se fabrique dans la vraie vie, par exemple lors d'interviews: l'un des chapitres recense les questions qu'elle n'aime pas, un autre inventorie les choses qu'elle aime, en français et en anglais, un autre encore énumère les prénoms des femmes que la narratrice a incarnées à l'écran - ce qui apporte un élément de rythme particulier au roman.

Tout est rôle, donc, tout est composition de personnages. Dès le début, du reste, le passage de la ville à la scène n'est pas présenté comme un transfert abrupt, mais comme une transition en dégradés: Dorine se maquille pour se rendre sur le lieu du tournage, tout en sachant qu'on la maquillera autrement là-bas; mais on ne saurait sortir sans le masque des produits de beauté,... costume d'un rôle à lui seul.

Et tout est dramatisation, pour peu qu'on le raconte, et dramatisation théorisée, pensée même. Par exemple, faisant réponse à l'incipit, bien en évidence car constituant un paragraphe à elle seule, la dernière phrase du roman est "Je ferme les yeux". Littéraire à souhait, porté par une langue soignée, cet ouvrage qui s'achève en mode majeur après avoir passé par de nombreuses demi-teintes et nuances dresse ainsi le portrait d'une femme à la fois une et multiple, multipliant à l'infini les perspectives, les histoires possibles, les portes ouvertes vers autre chose.

Mise à jour: on en parle ailleurs... c'est-à-dire ici:
Eireann, Malice, Clarabel, L'Ecume des Livres.

Delphine Coulin, Les mille-vies, Paris, Seuil, 2008.

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commentaires

Cécile de Quoide9 30/01/2010 18:43


Snif, je connais de - en - les livres dont tu parles même si le Vacca, beaucoup en ont parlé déjà mais je n'ai aucune envie de le lire (le pécédent si...)


Daniel Fattore 31/01/2010 19:31


... à présent que j'ai lu et aimé celui-ci, je pourrais aimer "La petite cloche au son grêle". A suivre, donc?


Alex-Mot-a-Mots 30/01/2010 16:38


Ah, le drame des actrices, qui peut dire qui elles sont vraiment. Mais pour nous aussi "je est un autre".


Daniel Fattore 31/01/2010 19:43


Effectivement - mais là, elle en joue à fond, et cela donne une impression qui est conforme au titre de ce petit roman.


Eireann Yvon 29/01/2010 15:51


Bonjour.
J'ai de bons souvenirs de ce livre et d'un recueil de nouvelles de cet auteur.
A bientôt.
Yvon


Daniel Fattore 31/01/2010 19:42


Pas tout neuf, ce livre, mais c'est une belle lecture en effet! Je suppose que le recueil de nouvelles est un peu différent...?


cjeanney 28/01/2010 20:15


ça donne bigrement envie de lire ce livre dont je n'avais pas entendu parler, merci !


Daniel Fattore 28/01/2010 21:13


Quel enthousiasme!
Merci de votre visite - et je serai très heureux de connaître votre avis sur ce livre.
A bientôt donc...


mamalilou 28/01/2010 02:45


merci pour ces partages, c'est passionnant dit comme ça.
belle mise en valeur

belle nuit à toi


Daniel Fattore 28/01/2010 21:19


Passionnant, carrément! Merci pour le compliment...
... le fait est que l'auteur m'a fait passer un bon moment, un moment qui a duré ce qu'il fallait. Si ça te tente, ça vaut la peine!
Bonne nuit à toi.


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