Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 21:15

hebergeur imageLu par Claire, Le Rideau, Litout, Nath, Valérie Bergmann, Wrath.

Lu dans le cadre du défi Rentrée littéraire.

 

C'est mon histoire de lecteur qui m'a attiré vers le foisonnant roman "Les Patriarches", qui vient de paraître: il y a bien longtemps, j'ai lu l'un des ouvrages de Lucien Engelmajer, relatif au traitement des personnes toxicodépendantes. C'est donc à la recherche de résonances que je me suis plongé dans ce roman, le dernier d'Anne Berest, qui a déjà signé "La fille de son père" aux éditions du Seuil en 2010.

 

Quelques mots en guise de préambule: certains se souviennent du "Patriarche", nom donné à une série de centres de désintoxication disséminés dans toute la France et actifs dans les années 1970/1980, sous la direction de Lucien Engelmajer, leur chef charismatique. Et si "Le Patriarche" (au singulier) constitue un livre de présentation de l'institution écrit par son créateur, "Les Patriarches" (au pluriel), roman d'Anne Berest, représente un regard tiers sur l'institution, qui n'exclut pas la critique, au contraire. 

 

Vous l'aurez compris: il sera ici question du roman d'Anne Berest. L'auteur sait faire attendre le lecteur désireux d'arriver au coeur du sujet, en en faisant en fait la tache aveugle de son roman et l'objet de la quête de son personnage principal, Denise. Celle-ci désire en effet savoir ce qu'a fait son père en 1985: il était absent du domicile familial à ce moment-là, et peu de monde sait de quoi il retourne. Ce qui est d'autant plus étrange que pour le reste de sa vie, tout le monde a une anecdote à raconter puisqu'il s'agit d'un homme célèbre. Au surplus, tout le monde semble le connaître mieux qu'elle... sauf pour ce qui concerne 1985.

 

La célébrité du père de Denise est mise en scène de manière concrète, entre autres par un tic d'écriture qui a fait ses preuves: le namedropping. La citation de noms célèbres permet à l'auteur de dégager le monde de la hype parisienne, et en particulier du monde des arts et de leur commerce. Ce faisant, l'auteur renvoie par ailleurs une image typique liée à un certain type de drogue: ce qui se sniffe est peut-être plus clean, plus "riche" que ce qui s'injecte ou se fume. Mais cette thématique-là, elle-même, arrive assez tard dans l'ouvrage.

 

Plus tôt, c'est un milieu que l'auteur dépeint, et aussi un contexte humain qui n'a rien d'évident: le lecteur aura de quoi être un peu perdu parmi tous les personnages mis en scène par l'auteur, tantôt réels, tantôt inventés, parfois porteurs de prénoms bizarres (qui s'appellerait Klein?) et de névroses qu'ils surmontent à leur manière - des manières parfois étonnantes, comme Denise, prête à claquer une fortune pour réserver une chambre d'hôtel afin de recevoir le galeriste Gérard Rambert, un homme à la mémoire particulièrement fiable, qui, peut-être, lui parlera de son père. Quitte à se mettre dans une position financièrement délicate. C'est donc par cercles concentriques que l'auteur approche peu à peu son sujet, dont le coeur fait l'objet d'une dernière partie aux accents de reportage.

 

Cette dernière partie se veut nuancée. Elle tend à dépeindre ce qu'il y a de bien au Patriarche, mais aussi ce qui ne fonctionne pas: conflits entre pensionnaires, discipline stricte aux accents doctrinaires, soumission inconditionnelle au groupe, goût d'Engelmajer pour l'affairisme et les filles, pouvant aller jusqu'à l'abus de faiblesse. L'auteur n'occulte pas les succès du procédé; elle ne juge personne non plus. En évoquant une expérience ancienne de soins aux toxicomanes, elle laisse le lecteur avec ses interrogations, des interrogations d'une actualité brûlante à l'heure où le gouvernement français parle d'ouvrir des salles de shoot.

 

Enfin, pourquoi un pluriel au titre? Certes, il y a Lucien Engelmajer, figure tutélaire dont le surnom est "le Patriarche". Mais autour de Denise, plus d'un homme mériterait un tel surnom, à l'instar de son célèbre père Patrice Maisse, absent mais prégnant, ou de Gérard Rambert, mentor de Patrice au Patriarche,  détenteur des réponses aux interrogations de Denise.

 

L'auteur emprunte donc au réel pour recréer une trame bien à elle, non dépourvue d'esprit (la fin de la première partie, où Denise part avec un photographe pour prendre des vues de ronds-points, ne manque pas de sel) mais marquée par la gravité de son sujet: la toxicomanie dans les milieux de l'art, les manières de s'en sortir et, au-delà, la tentative d'élucider un secret de famille bien gardé. Cela, dans le contexte précis des années 1980, marquées par la présidence de François Mitterrand. Un homme qui avait aussi son patriarche, ce que l'auteur des "Patriarches" n'oublie pas de noter...

 

Anne Berest, Les Patriarches, Paris, Grasset, 2012.

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Quichottine 01/11/2012 00:05

Ta critique de ce livre est passionnante.
J'ignore si je le lirai rapidement, parce que ma PAL est impressionnante, mais je vais le noter.

Passe une douce soirée, Daniel. Merci pour tout.

Daniel Fattore 01/11/2012 16:33



Merci! :-)
Cela vient de sortir, mais le sujet du "Patriarche" date un peu; j'ignore si cette institution de traitement des toxicomanes, accusée de dérives sectaires, existe encore; Lucien Engelmajer est
décédé, en tout cas. Reste que ce livre est digne d'être lu, tant il est vrai que la question des toxicomanies est d'une actualité permanente.
Passe une bonne fin de semaine!



Sophielit 31/10/2012 11:03

J'ai lu les ouvrages de sa soeur, Claire Berest, et ce roman-ci me fait de l'oeil !

Daniel Fattore 01/11/2012 20:59



... Claire Berest? J'ai dû voir son nom çà et là; je ne savais pas que c'était sa soeur, je n'avais pas fait le lien. Merci! C'est donc quelqu'un qu'il me faudra découvrir.

Bonne fin de semaine!

PS: côté lectures, je nage à présent dans Géraldine Barbe...



Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.