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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 22:46

hebergeur imageAlors qu'Isabelle Aeschlimann publiait "Un été de trop" chez Plaisir de Lire, cette maison d'édition suisse romande faisait paraître "L'Aquarium", premier roman (défi!) de Cornélia de Preux. Il s'agit d'un texte court et sec, dont la qualité littéraire est d'avoir décliné ce que peut être un aquarium - et, dans cet esprit, d'avoir levé un coin du voile sur la vie dans les quartiers de villas.

 

Un aquarium à l'équilibre subtil

L'auteur a en effet compris que le concept d'aquarium est porteur, et c'est là que réside la toute grande force de ce roman. Au sens premier, il s'agit d'un récipient de verre qui accueille des poissons, et il en est question dans "L'Aquarium". Ce lieu se pose comme la métaphore de la vie d'une famille qui va, entraînée par son chef Constantin (le père, donc), vivre en autarcie pendant deux semaines dans un abri antiatomique pour ne pas perdre la face auprès des voisins: au départ, l'idée était d'aller aux îles Fidji. Enfin, l'aquarium peut aussi être vu comme le vase clos dans lequel vivent les personnages mis en scène, représentants de la classe moyenne soucieux de maintenir leur rang, si dérisoire soit-il, face au regard des autres.

 

Ce côté dérisoire est souligné de manière aussi discrète qu'efficace par la nature des objets qui entourent les personnages - à commencer par le lieu d'habitation, qui est une villa mitoyenne: on a l'impression que ceux qui y vivent sont assez riches pour devenir propriétaires, mais pas suffisamment pour se payer une maison qui leur appartienne franchement, sans mur à partager avec un voisin. Impression accentuée par le mégotage entourant le logis des personnages qui occupent le devant de la scène: si leur maison a un jardin plus petit, c'est parce qu'elle a un abri antiatomique. Piètre consolation. L'impression est confirmée, en dernier ressort, par l'onomastique: tous les voisins des Birgus portent des noms de poissons: Rotengle, Fario, Achigan, von Zingel, etc. Et si je vous dis "Birgus", vous me répondrez "Crabe". Et vous aurez raison: Constantin Birgus, sous des dehors sympathiques, a ses pinces et marche de guingois.

 

Dès lors, on l'a compris, le résumé de l'intrigue tient en un mouchoir de poche: puisque la famille de Constantin Birgus ne peut pas se payer un voyage aux îles Fidji, comme annoncé un peu à la légère à la cantonade, elle passera ses vacances dans l'abri, pour faire comme si. Il est hors de question de perdre la face! La difficulté, c'est que le père de famille, Constantin, est bien seul à vouloir jouer ce jeu-là, même s'il parvient à y embarquer tout le monde, nolens volens.

 

Quelques pistes inabouties

Toute la force de ce roman réside donc dans la peinture des aquariums qui le composent, et force est de constater que l'image est forte et impeccable. La narration a cependant ses faiblesses.

 

La plus importante est sans doute la pirouette finale du roman, qui fait bon marché du souhait légitime du lecteur de savoir ce qu'il est advenu des personnages. Un petit spoiler ici: l'action s'achève sur un tsunami que les personnages auraient dû subir - ce qui n'est pas arrivé puisqu'ils sont sains et saufs dans leur abri. On saisit le paradoxe: impossible pour la famille Birgus de sortir de son abri, frais comme une fleur, alors qu'elle est supposée avoir, dans le meilleur des cas, échappé à la mort dans une catastrophe naturelle!

 

Or, l'auteur ne relate pas la manière dont les membres de la famille Birgus s'en sortent, sachant qui plus est que le séjour familial dans l'abri n'a fait qu'exacerber les tensions inhérentes à la vie de famille. Y a-t-il eu divorce? Chacun a-t-il décidé de vivre de son côté? Toute la famille est-elle partie loin de son domicile sous une fausse identité, comme un seul homme? On n'en saura rien - moins, en tout cas, que les poissons qui évoluent dans l'aquarium familial et qui restent muets, comme il se doit pour des poissons. Le lecteur est donc privé de la réponse à la question la plus importante du dénouement: comment les otages de Constantin Birgus, à savoir sa famille, vont-ils s'en sortir?

 

Le lecteur pourra aussi se demander comment un pistolet a pu se retrouver dans cet abri antiatomique, aux mains de Constantin. Un personnage aux traits empreints de folie, qui a secoué son gosse quand il était petit... mais est aussi le père d'un enfant qui n'est pas le sien. L'arme surgit précisément dans des moments de tension intense; mais son origine reste mystérieuse: armée suisse, loisir...?

 

Des portraits réussis

Il reste que l'action est menée par les parents, comme il se doit - et que ceux-ci constituent les portraits les plus aboutis de ce roman. C'est du reste à ce prix qu'ils fonctionnent. De manière constante, est rappelée la faiblesse du caractère de Tatiana, l'épouse de Constantin, tentée en permanence de composer pour avoir la paix, y compris lorsqu'elle et sa famille s'embarquent dans l'improbable scénario monté par Constantin, son mari. Celui-ci tire son relief de cinglé de son histoire personnelle, rappelée par l'évocation des souvenirs de Tatiana; il fonctionne comme un leader malsain, portant en lui-même l'échec de son propre projet - et luttant pour retarder l'inéluctable. Qui, hélas, ne sera pas narré...

 

Quant aux enfants, ils sont caractérisés par une poignée de traits de caractère classiques eu égard à leur situation, mais qui suffisent à les rendre crédibles: un adolescent qui s'intéresse à l'ordinateur familial mais n'est pas très communicatif (il s'appelle Kevin, d'ailleurs - prénom typique du jeune geek qui s'y croit), une fille qui prétend écrire des chansons pour avoir la paix (Violette), et un fils cadet, Vladimir, si jeune qu'il est facile de le mettre dans sa poche. La dynamique fonctionne souvent dans une logique du "seul contre tous", Vladimir jouant le rôle de pont et de seul allié de Constantin dans sa folie.

 

Huis clos donc que ce premier roman, dont la force majeure est de dépeindre les fiertés dérisoires des représentants d'une certaine classe moyenne, ayant bénéficié un peu trop facilement de l'accès à la propriété et contrainte de mentir afin de tenir son rang face à un voisinage qui, par orgueil, fait pareil. Il est regrettable que l'ouvrage ne réponde pas à toutes les questions que le lecteur se pose! S'il aurait mérité d'être plus approfondi et donc un poil plus long, il a cependant l'atout d'esquisser avec adresse tout un petit monde bien actuel, ainsi que les tensions qui ne manquent pas de constituer la dynamique d'une famille, en exploitant les ressources métaphoriques de ce microcosme particulier que tout le monde connaît et qui s'appelle un aquarium.

 

Cornélia de Preux, L'Aquarium, Lausanne, Plaisir de lire, 2012.

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commentaires

Anne 04/12/2012 12:55

Ca paraît intéressant, au bout du compte ! Merci pour ce nouveau billet.

Daniel Fattore 05/12/2012 21:29



A boire et à manger - c'est malgré tout un roman habile. Concernant le défi, ce ne sera pas le dernier premier roman! :-)

PS: j'ai ajouté ton blog à ma blogroll: un défi comme ça, ça crée des liens! :-)



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