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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 16:58

 

hebergeur d'imagePublié aux éditions Liberty à Neyruz, "Magies de campagne" est le premier roman de l'écrivain, artiste et sportif Claude Rossier, dit Cloros, retraité de La Poste pour faire bon poids. Sur 166 pages, il adopte la forme classique de la légende, relatant l'origine merveilleuse d'un objet villageois actuel. Forme dont il subvertit certains codes en relatant, sur le ton de l'humour volontiers potache, l'histoire d'une cuvette de toilettes aux propriétés magiques, trouvée dans les orties d'un villageois d'Amourens, taupier surnommé Pisse-Tôle.

 

 

Subversion temporelle d'abord: alors que les légendes se déroulent d'ordinaire en des temps immémoriaux et volontiers médiévaux, le propos de "Magies de campagne" trouve sa place dans les années 1950, période qui coïncide avec l'enfance de l'auteur. Il est toutefois possible de considérer que c'était déjà, vraiment, une autre époque où, en les contrées rurales que l'auteur dépeint, les voitures automobiles étaient encore une vision rare, où le prêtre avait encore voix au chapitre et où l'église constituait un lieu de rassemblement qui rythmait vraiment la vie d'un village. Eglise avec ou sans clocher, d'ailleurs, puisque c'est au restaurant du village que le lecteur cueille les premiers personnages du livre, en train de jouer aux cartes - stylisation des pouvoirs en place. Le jeu de cartes, chibre, poutze ou autre, constitue d'ailleurs l'un des éléments récurrents du récit, avec son cortège de tricheries éventées à deux francs.

 

La forme de la légende est également subvertie par l'onomastique. Personnages ou lieux, rien n'est laissé au hasard par l'auteur, qui donne à ses lieux des noms transparents (Amourens rappelle ainsi Lovens, Vitigny est le fantôme de Lentigny, et Librebourg... celui de Fribourg). En happy few qui se respecte, le lecteur fribourgeois se retrouve donc rapidement en terrain connu, voire de connivence avec de nombreux clins d'oeil. Cela, même si l'auteur est en droit de dire qu'il a tout inventé. Ou presque (Cloros dixit).

 

Ces clins d'oeil sont également présents dans les noms des personnages. Il y a un jeu de mots évidents dans Pisse-Tôle; mais d'autres noms rappellent étrangement ceux de personnalités politiques fribourgeoises actuelles. On pense à Joseph Doss, qui est le double transparent de Joseph Deiss, ancien ministre suisse devenu président du Parlement des Nations-Unies, ou à Dominique Buman, dont le nom rappelle celui de l'ancien syndic de Fribourg. Ainsi se multiplient les clins d'oeil au terroir, permettant au lecteur fribourgeois de se sentir chez lui dans cette prose.

 

Cela, d'autant plus que l'auteur sait camper ses ambiances. Il choisit un double axe de récit. Le premier, à savoir l'histoire de la cuvette de toilettes, permet quelques gags, ouvre la porte à un esprit qui évite toujours le mauvais goût (alors qu'il eût été facile d'y glisser), et fait naître un suspens auquel concourent tous les acteurs familiers de la vie villageoise: un curé aux fort terrestres ambitions nommé Le Noir, une société de jeunesse astucieuse, un café, un taupier. Tous ces gens se retrouvent également, de temps à autre (et tel est le second axe), pour des scènes de vie villageoise typiques, où la misère relative n'empêche pas la dignité: messes, jeux de cartes, rencontres avec les politiciens, accidents au creux à purin. Elles ne sont pas sans rappeler les situations peintes par un certain Albert Anker - d'autant plus que le temps semble s'être arrêté à Amourens. Si certaines descriptions paraissent un peu naïves, elles n'évincent jamais la peinture d'une certaine mentalité campagnarde, matoise et empreinte d'un solide bon sens.  

 

Et pour raconter tout cela, l'auteur a choisi de s'amuser. Le ton du roman est donc décidément ludique, avec mille jeux de mots. Il y a des calembours, des proverbes détournés, des sonorités qui se rappellent et s'opposent à propos, quelques scènes qui prêtent à sourire. Un soupçon de nostalgie affleure de temps à autre (les dialogues sont, dit l'auteur, traduits du patois, à l'exception des interventions de Rocky, le chien), mais en optant résolument pour le mot d'esprit et une posture empreinte de bonhomie et de bienveillance envers son petit univers magique, l'auteur évite le pathos et le larmoyant. Et l'on sort de cette agréable lecture avec un certain sourire: après tout, ce puits au seau percé à Amourens, existe-t-il vraiment?

 

Cloros, Magies de campagne, Neyruz, Liberty, 2008.

 

Le site de l'auteur: http://www.cloros.ch - contacter l'auteur pour obtenir le livre.

On en parle aussi sur le site de La Poste.

 

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commentaires

johnny 15/08/2014 12:39

Ma curiosité pour cet ouvrage est d'autant plus titillée qu'après avoir lu cet article je ne sais toujours pas de quels pouvoirs magiques est doté ce mystérieux "cabinet" :)

Alex-Mot-à-Mots 28/11/2010 16:29


De quoi créer de belles légendes contemporaines.


Daniel Fattore 28/11/2010 20:20



En effet! Au fond, on pourrait en créer avec n'importe quel objet intrigant dans le paysage...



liliba 28/11/2010 14:03


POur moi, la campagne n'est magique qu'en livres, parce que j'en ai soupé quand j'étais jeune et suis maintenant résolument citadine !


Daniel Fattore 28/11/2010 20:19



Ici, elle revêt un humour certain - et aussi du charme, entre curé, politiques et bonnes gens... de mon côté, j'ai toujours vécu dans de petites villes, à l'exception de six mois à Berlin.



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