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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 20:09

Les secrets de famille, dans ce qu'ils peuvent avoir de plus lourd et de terrible, constituent le fonds de plus d'un récit. L'écrivain Emilie Cartier (son blog) donne son interprétation de ce sujet classique dans "Derrière la porte", sa première publication, intervenue chez l'éditeur suisse La Plume Noire et préfacée par Malia Berlioz. Il s'agit d'une longue nouvelle (une septantaine de pages) construite sous la forme d'un journal relatant une double plongée dans la folie et posant la question rituelle: en parler ou pas? Pousser la porte (du placard, par exemple, pour reprendre l'image utilisée dans le livre) pour voir derrière? 

 

Le secret de famille, l'auteur le dévoile très progressivement au lecteur, sans l'aborder de front immédiatement - une manière de dire l'hésitation qu'il peut y avoir face à sa divulgation, privilégiant le non-dit, peignant des ambiances pesantes et tendues. Le lecteur le cerne ainsi peu à peu, par exemple à travers un dessin d'enfant que la narratrice a fait à l'école.

 

Mal noté, ce dessin est du reste révélateur de la solitude foncière de la première narratrice: personne n'a vraiment compris qu'il s'agissait d'un appel au secours, ni surtout comment répondre au malaise qu'il veut révéler. Solitude également lorsque - et ce, dès le début du récit - elle est consignée dans sa chambre pour de longues heures. Cet isolement, elle le meuble avec un personnage mystérieux surnommé Bernie. Le lecteur va se demander, tout au long du récit, de qui il s'agit exactement: fantôme, alter ego, fruit de l'imagination de la narratrice? 

 

Rencontrer une psychologue peut-il constituer une issue? L'échec est programmé; mais il débouche sur la piste psychiatrique, qui ne semble pas adaptée non plus - en écho, une autre narratrice prend alors le relais, renonçant à compter les jours à ce moment, comme si son internement n'était qu'une longue période d'enfoncement sans structure circadienne.

 

Le journal est, par excellence, le genre de l'intimité, du secret même; à ce titre, il est particulièrement pertinent ici. Cette forme est par ailleurs le signe d'une introspection omniprésente, encore soulignée dans "Derrière la porte" par le grand nombre de phrases commençant par "je". Autour de la narratrice, les personnages sont ébauchés, telles des silhouettes qui passent dans sa vie. A l'avenant, le style se fait sobre; le lecteur aurait peut-être apprécié, parfois, un peu plus de profondeur dans la peinture des paysages intérieurs de la narratrice. Mais le choix d'une discrétion travaillée constitue une option judicieuse, qui évite le pathos et va à l'essentiel (certaines pages du journal tiennent en deux lignes), créant un réalisme brut et troublant qui confine aux ambiances du témoignage.

 

Alors, ouvrir la porte aux secrets de famille? "La porte la mieux fermée est celle qu'on peut laisser ouverte", dit un proverbe chinois placé en exergue, laissant le lecteur répondre lui-même, tant il est vrai qu'il n'y a pas, pour l'auteur, de réponse parfaite...

 

Emilie Cartier, Derrière la porte, Broc, La Plume Noire, 2010. Disponible sur Lulu.com, en cliquant sur la couverture. 

 

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 24/08/2010 16:25


Je crois que je me contenterai du proverbe chinois.


Daniel Fattore 24/08/2010 22:17



C'est une question d'affinités! :-)



Aliénor 24/08/2010 09:50


Quel magnifique proverbe !


Daniel Fattore 24/08/2010 22:17



De la part de l'auteur, merci...!



Stephie 23/08/2010 09:31


Je l'ai lu et chroniqué aujourd'hui, c'est rigolo. J'aime beaucoup ton billet.


Daniel Fattore 23/08/2010 23:04



Il y a de ces coïncidences...
Merci pour ton avis! J'ai aussi trouvé ton billet excellent. J'ignore s'il y a d'autres lecteurs qui ont reçu ce livre.



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