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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 22:01

hebergeur imageLu par Carlita, Cléanthe, Vénus littéraire.

Lu pour le défi Premier Roman.

Blog de l'auteur.

 

Prenez quelques ingrédients innocents en soi - au hasard, le sexe tarifé, l'économie libérale et la religion. Mélangez le tout dans un esprit conforme aux philosophies qui animent aujourd'hui les ressources humaines. Vous obtiendrez un cocktail explosif. Ce mélange, l'écrivain Charles Robinson l'a réussi avec son roman "Génie du proxénétisme", paru aux éditions du Seuil en janvier 2008, lauréat du Prix Sade la même année. Cela ne nous rajeunit pas, mais le service proposé est adapté à tous les âges... et à tous les sexes. Donc allons-y franchement.

 

Le titre est accrocheur à deux niveaux, pour ne pas dire mieux. Difficile, pour celui qui a une certaine culture littéraire, de zapper, en le lisant, le "Génie du christianisme" de Chateaubriand. Et de fait, l'auteur assume pleinement cette filiation, en reprenant à sa manière la structure de l'oeuvre de l'écrivain de Combourg. Cela est encore conforté par la "Table" conclusive (p. 231 ss), qu'il vaut la peine de lire: elle prend une résonance très particulière dans le contexte visé - qui est celui du proxénétisme, quand même.Et puis (deuxième niveau), l'auteur s'en donne à coeur joie pour faire l'éloge outrancier d'un secteur professionnel d'ordinaire décrié - ou plutôt, de l'exploiter pour dénoncer les excès d'un certain libéralisme.

 

L'auteur s'éclate donc en présentant le proxénétisme, et donc la prostitution, comme un métier d'avenir, propre à redynamiser des régions riches en personnel peu qualifié et sinistrées par la désindustrialisation. De bout en bout de son roman, l'auteur adopte le langage des consultants et spécialistes en ressources humaines pour défendre une certaine position. Et alors que ce discours passerait pour tout à fait normal si l'on était dans n'importe quel autre secteur d'activité, celui de la prostitution, par son caractère potentiellement sulfureux, met en évidence certaines outrances par un biais fort simple: dans "Génie du proxénétisme", la prostitution est considérée de bout en bout comme un métier aussi banal que la boulangerie, la fonction publique ou la mécanique auto.

 

L'auteur développe, page après page, un véritable plan commercial (euh, on parle de "business plan" aujourd'hui, pour faire moderne?) pour décrire les motivations et le fonctionnement d'un vaste bordel moderne nommé "La Cité". Il est donc question de marchés publics, de subventionnement par l'Etat (eh oui - les initiants considèrent le proxénétisme comme un créneau susceptible de contrer le chômage...), de gestion de produits (que proposer? Comment rapprocher les intérêts particuliers et le courant mainstream qui veut des filles (ou des hommes, d'ailleurs) bien calibrés? Il y a là quelques pages sympathiques), de fidélisation du personnel, de reconversions...

 

Tout est donc mis en oeuvre pour montrer que le proxénétisme et la prostitution sont des métiers comme les autres, et donc susceptibles d'être subventionnés par l'Etat et soutenus par les collectivités locales. Le lecteur se sentira sans doute choqué par cette démarche, pour des raisons qui auront trait soit à une certaine vision du corps humain, ou à des retenues émanant de la religion. En admettant que le personnel prostitué est des deux sexes (il utilise le masculin indifférencié pour parler du personnel), l'auteur évite avec art un reproche facile, celui de la prostitution perçue comme dégradante pour les femmes. Le propos de son narrateur est du reste inverse: la pratique de la prostitution est un métier qui peut vous sortir de l'ornière, et donc vous élever par le travail.On comprend qu'il y a outrance et ironie...

 

Voyeurisme? C'est là un autre écueil que l'auteur évite, en tout cas en partie - il lui arrive de se montrer scabreux, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui doit quand même en avoir pour son argent, comme n'importe quel micheton. Globalement, l'approche est clinique, entrepreneuriale, et évite donc de s'appesantir sur les détails croustillants. Au lecteur d'imaginer la suite! Cependant, l'auteur ne laisse pas ses lecteurs démunis: le livre recèle quelques scénarios pervers, quelques témoignages de prostitué-e-s heureu-x-ses de travailler pour "La Cité", de développer de nouveaux plans pour leurs clients dans un esprit d'orientation clientèle des plus étonnants, et de témoigner ensuite de ce que ladite "Cité" leur a apporté. Et vice versa.

 

En recourant à un discours usuel dans tous les secteurs professionnels usuels pour dépeindre celui, nettement plus controversé, du proxénétisme, l'auteur met en évidence le double discours des ressources humaines, placées dans une position qui les pousse à défendre les intérêts de l'entreprise tout en ménageant leur personnel, qu'il faut quand même exploiter pour faire fonctionner le système. Là, l'auteur déploie un sens peu commun de la reprise des clichés du discours des ressources humaines. A la lumière du proxénétisme, ce discours prend une teinte inédite - et comme le monde des ressources humaines se nourrit de formules, on a envie de citer plus d'une phrase de ce livre.

 

En définitive, le lecteur pourrait bien finir par être convaincu par l'idée que la revitalisation de certaines régions sinistrées pourrait passer par ce type particulier de "service à la personne". Outrancier jusqu'au bout, ce roman suggère même que cela peut marcher, même s'il y a aussi des défis à relever. Le lecteur se retrouve donc placé dans la position inconfortable de celui qui doit choisir entre "pas de prostitution parce que c'est dégradant" (donc on garde le chômage) et "ouvrons la porte au proxénétisme parce que c'est l'avenir" (mais franchement, en arriver là...). Au travers de cette vision outrancière, c'est aussi un certain libéralisme qui est dénoncé, à travers des définitions séduisantes, mais qui montrent leurs limites lorsqu'on les distord un peu.

 

Foin de théories: vous avez envie de lire un business plan sans vous ennuyer? Vous avez envie de rire un bon coup en vous positionnant d'emblée au deuxième degré, celui qui décrypte les formules toutes faites? Essayez l'ironique roman "Génie du proxénétisme", vous ne le regretterez pas.

 

Charles Robinson, Génie du proxénétisme, Paris, Seuil, 2008.

 

 

 

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commentaires

Anne 03/05/2012 20:58

J'allais presque écrire le même commentaire qu'Alex !! Et j'ajoute : merci pour ta participation au défi Premier roman, bien sûr ;-)

Daniel Fattore 08/05/2012 22:12



C'est un roman spécial, construit comme un essai mais qui, du fait de son outrance, suscite un rire grinçant - c'est une réussite littéraire.
Pour ce qui est de la participation, merci - ce ne sera sans doute pas la dernière!



Alex-Mot-à-Mots 02/05/2012 21:05

Alors toi aussi, tu participes aux mardis de Stephie...

Daniel Fattore 02/05/2012 23:55



Ce n'était pas volontaire...



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