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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 20:55

PhotobucketLu par 1001 pages,  Amanda Meyre, Aperto LibroBiBlio, CacahuèteCunéipageJennifer, KactusssLa Sardine, Pimprenelle, Sophie, Valunivers, Vanounyme et plein d'autres blogolecteurs...

 


Un thriller à la française magistral que ce troisième roman de Pierre Lemaître, "Cadres noirs", qui vient de paraître! Sur fond de fortune des requins tranchant sur la misère sociale du chômage (régulièrement ramené au rythme des informations de la radio et de la télévision), l'auteur trousse un roman riche en action, d'une redoutable précision, qu'on rechigne à lâcher tant il est captivant. L'histoire? Elle est fondamentalement simple, et pose la question suivante: "Jusqu'où seriez-vous prêt à aller pour avoir le job de vos rêves?" La réponse de l'auteur: "Loin, très loin..."

Un personnage principal complexe

Le lecteur comprend vite que le personnage principal du récit, Alain Delambre, est complexe. Il y a d'abord son caractère: manager de carrière ayant réussi dans les ressources humaines avant de se retrouver au chômage, il fait figure de vieux singe auquel on n'apprend plus à faire des grimaces. Prompt à démasquer les astuces et faux semblants de ses interlocuteurs, c'est aussi un redoutable manipulateur dépourvu de scrupules, qui n'hésite pas à utiliser tout son entourage pour arriver à ses fins - un job, du fric. Voire les deux, si possible.

 

Mais c'est aussi un chômeur de longue durée, quasi-sexagénaire trop proche de la retraite pour intéresser un employeur et trop éloigné de celle-ci pour espérer toucher une retraite anticipée. Sur l'échelle de la déchéance du cadre devenu chômeur, sa position est très précise: un appartement à finir de payer, une vie étriquée; mais on n'en est pas encore au divorce - l'amour qu'il porte à sa femme, avec tout ce qu'il veut lui offrir encore, le propulse donc encore. On pense ici aux mécanismes décrits par Jeremy Rifkin dans "La fin du travail" au sujet du chômage des cadres, généré par l'émergence des hiérarchies plates aux Etats-Unis.

 

Enfin, Alain Delambre est un homme à l'ancienne, portant en lui la conscience aiguë de sa mission de père nourricier, héritier des chasseurs préhistoriques, tenu d'assurer la santé matérielle de son ménage en lui apportant un salaire. C'est par cela qu'il s'accomplit, ce qu'il rappelle tout à la fin du livre: "En fait, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'empêcher de travailler." Un peu handicapé des sentiments, cependant, il aime sincèrement sa femme et ses filles - ce qui ne l'empêche pas de leur mentir ou de leur cacher des choses pour les ménager. On conçoit que le chômage et la déchéance relative y afférente (accepter des petits jobs, accepter de se faire botter le cul par plus con que soi) l'ont fragilisé, voire chauffé à blanc. Alain Delambre, dès lors, est prêt à tout pour un job. Vraiment tout.

La peinture des travers du management moderne

Le coeur de l'action est constitué par un jeu de rôle comme on aime en organiser pour mettre à l'épreuve les cadres dirigeants d'une entreprise; ici, il s'agit de simuler une prise d'otages, avec armes, terroristes palestiniens (ou assimilés) et tout le toutim. Alain Delambre trouve sa place dans ce jeu, et tout dégénère - tel est le propos de la deuxième partie du livre, riche en épisodes magistraux, en particulier la mise à nu d'un dirigeant catholique ultra mais adepte des sous-vêtements féminins à dentelles et froufrous, qu'il porte...

 

On l'a dit, Alain Delambre est un briscard du management et des ressources humaines. Pour sa plongée dans le bocal des requins, cependant, il a affaire à forte partie, même si ses dents sont restées longues. Pêle-mêle, le lecteur va se retrouver plongé dans des histoires de délits d'initiés, de coups tordus entre chefs, de mensonges et d'exploitation les uns par les autres, de licenciements par charrettes entières (on conçoit que ce roman a été écrit pendant la crise qui a suivi l'affaire des subprimes). Et il y a naturellement les violences, orchestrées entre autres par David Fontana, ancien militaire, qui n'hésite pas à faire usage de ses relations avec des prisonniers particulièrement musclés pour "faire passer des messages" à Alain Delambre, enfermé au terme du jeu de rôle auquel il a donné, disons, sa touche personnelle.

Un style qui va à l'essentiel
"Cadres noirs" s'ouvre et se clôt sur le ton d'une confession: "Je n'ai jamais été un homme violent", dit l'incipit. Mais très vite, le lecteur est plongé dans le coeur d'une action menée à un rythme constant et haletent, narrée de manière classiquement chronologique. C'est que l'auteur ne s'embarrasse pas de fioritures inutiles; son style est précis et va à l'essentiel. 

Il est cependant assez habile pour le travailler en fonction des circonstances. Ses dialogues claquent; et surtout, le lecteur remarquera un changement de ton entre la deuxième et les première et troisième parties. Ces dernières, narrées par Alain Delambre, sont imprégnées d'une certaine oralité, voire de brutalité par moments: on n'y va pas par quatre chemins, le lexique est parfois discrètement fleuri, la détermination perce, franche, perçante. Narrée par David Fontana, la deuxième partie sonne en revanche plus soutenu, plus propre, plus lisse aussi - le ton d'un témoin qui raconterait son affaire à une personne à respecter, un juge par exemple. Pas d'aspérité de ce côté: on est dans le camp des costards-cravates nickel.

Et c'est finalement aux méchants de l'histoire que l'auteur s'intéresse en premier lieu, au point de leur donner la parole. Le lecteur est presque obligé de prendre position, ou en tout cas à se demander s'il serait allé aussi loin qu'Alain Delambre dans sa situation - Delambre qui n'hésite pas même à manipuler l'opinion publique pour s'en assurer le soutien, en publiant des témoignages dans la presse et sous forme de livre depuis la prison où il végète. Le ministère public, entendu au tribunal, rappelle qu'aucune situation relative à l'emploi, si désespérée soit-elle, ne justifie l'usage de la violence; mais dans cette opinion, il est un peu seul et le juge ne l'entendra pas. Tout cela rappelle d'ailleurs les affaires de prises d'otages chefs par des employés, survenues l'an dernier en France. Ainsi, "Cadres noirs" se nourrit de l'actualité.

Une petite astuce n'aura pas échappé aux lecteurs attentifs: l'avocate Stéphanie Gilson (p. 68) devient Christelle Gilson (p. 225)... A cet élément mineur près, c'est donc un thriller qui fonctionne à merveille, prenant, efficace, construit avec beaucoup de finesse, qui se déroule dans un milieu où les requins mordent pour de bon. De quoi donner quelques frissons! Et, surtout, de quoi donner envie de lire autre chose de cet auteur. 

Pierre Lemaître, Cadres noirs, Paris, Calmann-Lévy, 2010. 

Livre reçu dans le cadre des partenariats Livraddict, de la part des éditions Calmann-Lévy. Je remercie cordialement ces deux organisations! Merci également à Jess, qui s'est occupée des contacts.  
Le site de l'auteur:
http://www.pierre-lemaitre.fr.  

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commentaires

céline 17/03/2010 17:36


Oups, je me suis trompée, ce n'est pas ce titre que j'attends de la part de babelio :-) Du coup, la note m'a mis l'eau à la bouche et j'ajoute "Cadres noirs" à ma PAL !


Daniel Fattore 17/03/2010 20:37


Ca arrive! De mon côté, je retiens le nom de l'auteur; "Robe de marié" fait par exemple un tabac dans la blogosphère, ce qui pourrait m'inciter à me le procurer. Et il y en a encore un autre, dont
j'oublie toujours le titre mais dont l'argument m'intéresse tout autant.
Affaire à suivre donc!


céline 17/03/2010 09:07


Tant mieux je suis impatiente !


Daniel Fattore 17/03/2010 20:37


... c'est donc un auteur très, très habile!


céline 16/03/2010 16:21


J'attends toujours ce titre dans le cadre de Babelio ! J'ai hâte de lire ce petit thriller !


Daniel Fattore 16/03/2010 22:26


Babelio l'avait aussi mis en jeu? En tout cas, c'est vraiment du tout bon; ça vaut la peine de patienter!


flof13 08/03/2010 00:21


Je n'avais pas vu ton billet, très détaillé. Moi aussi, lu dans le cadre du partenariat avec BOB, et j'ai vraiment beaucoup aimé. Ce livre m'a touchée à plusieurs reprises...


Daniel Fattore 08/03/2010 21:02


On dirait qu'il a fait l'objet de plusieurs partenariats; il n'empêche, c'est effectivement du bon thriller, calculé au millimètre près.


Véro 01/03/2010 19:49


Je rejoins les avis déjà émis concernant ta critique qui est très bien écrite. Je n'avais pas vu le changement de prénom ! Pour ma part, j'ai moins accroché à la dernière partie qu'aux deux autres
: elle m'a semblé trop rocambolesque.


Daniel Fattore 01/03/2010 21:19


Merci!
Le final est effectivement rocambolesque; d'autant plus étonnant que le personnage principal, en prison au début du chapitre, semble bien coincé! Même là, il arrive à générer de l'action.


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