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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 22:19

... ou le premier? Premier, en tout cas, Carles Casajuana l'a été un jour en décrochant le prix Ramon Llull en Espagne pour son roman "Le dernier homme qui parlait catalan", qui vient d'être traduit par Marianne Millon et d'être publié aux éditions Robert Laffont (collection Pavillons). Le propos de l'auteur, autant que son langage, sont d'or: l'intrigue minimale de son roman constitue un substrat idéal pour son propos.

Le rideau s'ouvre sur une scène qui pourrait être celle d'un roman à suspens: l'écrivain Balaguer, personnage principal, trouve un "indice" dans son immeuble, sous la forme d'un pot de yaourt vide. Indice troublant, puisqu'il est le dernier homme à vivre dans le bâtiment, et qu'il est assiégé par son propriétaire. On devine ici sans peine le parallèle entre "le dernier occupant d'une maison" et "le dernier homme qui parlait catalan"... qu'on verra émerger au chapitre 2, sous la plume de la réponse à l'indice - à savoir le deuxième occupant de l'immeuble, un squatter écrivain nommé Rovira.

Tout est en place pour l'affrontement... en effet, Balaguer écrit en castillan, Rovira en catalan, et ce dernier, bien que moins expérimenté que Balaguer, s'est posé plein de questions sur le rapport de l'écrivain à la langue. Et c'est là que ce roman gagne tout son intérêt: quelle langue choisir quand on est catalan? Opter pour le catalan au risque de n'être lu que par quelques rares amateurs ou choisir le castillan et se plonger dans un bain qui n'est pas le sien, au risque de perdre de la précision dans les choses dites. Balaguer ne s'est pas posé toutes ces questions, et s'y retrouve confronté de manière très directe dès lors qu'en face de lui, Rovira joue les catalanophones militants.

L'affrontement est cependant aussi une nourriture pour les deux écrivains. Le lecteur est en particulier invité à observer l'évolution des réflexions de l'écrivain Rovira en train de concevoir son récit: quel nom donner à son personnage de dernier locuteur catalan? Quel sera son métier? L'ouvrage propose ainsi un coup d'oeil sur une oeuvre en train de naître. L'oeuvre de Balaguer, en revanche, reste discrète. L'auteur prétend cependant avoir besoin de rester dans son appartement vétuste pour l'achever - alors que son copropriétaire souhaite rénover tout l'immeuble. A l'instar de la langue catalane, Balaguer fait donc figure d'assiégé... alors que, paradoxalement, il écrit en castillan. Quant au squatter, il donne l'impression de défendre une langue aussi prohibée que l'activité de squat.

Tel est le jeu de miroirs qui constitue la charpente de cet ouvrage. L'auteur met en scène un écrivain en train de rédiger un roman qui porte le même nom que celui que le lecteur est en train de lire; mais il ne pousse pas la mise en abyme jusqu'à faire du dernier homme qui parlait catalan un écrivain. Ce n'était pas nécessaire: l'exercice suffit, ainsi, à poser quelques questions fondamentales auxquelles tout auteur devrait réfléchir. Cela, sans oublier, bien sûr, la question de la mort des langues, perceptible dans la réalité catalane (peu d'inscriptions en catalan) et dans celle que Rovira crée dans le cadre de son travail d'écrivain.

Carles Casajuana, Le dernier homme qui parlait catalan, Robert Laffont, 2009, traduction de Marianne Millon.

Sur la mort des langues, lire également l'essai Halte à la mort des langues de Claude Hagège.

Le présent ouvrage a été commenté à la suite d'un partenariat organisé entre le blog Blog-o-Book, incontournable pour les blogolecteurs, et les éditions Robert Laffont. Je remercie ici ces deux organisations, une fois de plus.

Il constitue par ailleurs le sixième ouvrage (sur sept requis) de mon challenge du pour-cent littéraire, organisé par
La Tourneuse de Pages.
   

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commentaires

Erick 09/05/2010 17:25


Je suis frappé par la ressemblance avec un livre ecrit par Bernard Malamud
"the tenants" dont je viens de voir l'adaptation cinematographique.
L'auteur ne cache pas l'influence de ce roman ,même lieu ,même personnages.....etc .A signaler!!!


Daniel Fattore 09/05/2010 20:30



Voici quelque chose que je ne connais pas! Merci pour cette précision... et pour votre visite sur ce blog!



Nina 11/04/2010 09:57


J'ai adoré ce livre, c'est un sujet très original jamais lu encore, pourtant une langue est une richesse qu'il faut conserver. Le jeu entre les deux écrivains dans cet immeuble déserté est vraiment
très bien pensé, imaginé et écrit. Un écrivain dont je vais surveiller les parutions....


Daniel Fattore 11/04/2010 17:56



Sujet original, en effet! Et d'actualité en Suisse, pays plurilingue. L'auteur est effectivement un bonhomme à retenir pour des lectures ultérieures. Merci!



Nina 08/04/2010 22:15


J'ai adoré ce livre, j'ai eu du mal à le quitter !! Par contre pas facile d'en faire une chronique, il y a tellement de choses dans ce livre, et la tienne est très bien, c'est amusant de lire ce
livre en plein débat sur l'identité nationale ! moi je suis plutôt du coté de Ramon Balaguer j'aime bien aussi le fait que l'écriture de son livre passe avant tout, du coup la fin est terrible !!
Et bien il me reste à faire ma chronique....


Daniel Fattore 09/04/2010 22:03



Du bon livre en effet! Et vivant en Suisse, j'ai eu plus d'une fois l'impression que certaines questions de plurilinguisme mal vécu étaient les mêmes qu'en Espagne. Merci de votre visite!



Veronique D 15/11/2009 21:45


En gros, ces deux musées ont eu un programme fixé par décret (et non comme ailleurs en Europe de l'Ouest, propisition d'un programme scientifique soumis à une autorité administrative ou politique).
Ils ont pour mission de montrer la suprématie de la Catalogne (au sens large: pour la Préhistoire, ils utilisent l'homme de Tautavel, dans les Pyrénées orientales). Pour le musée d'art, en gros,
pour les peintures murales romanes (c'est vrai exceptionnelles) déposées sont montrées comme le summum de l'art roman en Europe, etc. Les liens sur ces musées sonr sur mon blog, pages en anglais,
catalan ou castillan.


Daniel Fattore 16/11/2009 21:40


Hum-hum, en effet - j'ai lu cette histoire sur votre blog également. Merci pour ces explications!


Veronique D 15/11/2009 16:02


Ca ye est, je l'ai lu... En plein dans les interrogations sur l'identité... A rapprocher du problème des programmes culturels des musées d'histoire et d'art de Catalogne, très discutés dans notre
milieu des conservateurs...


Daniel Fattore 15/11/2009 21:28


... C'est fort intéressant ce que vous dites là - je ne connais guère cette problématique des musées de Catalogne. Pouvez-vous m'en dire plus, s'il vous plaît?
Merci de votre visite!


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