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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 16:57

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Que dire de plus, après tant de lecteurs? J'avoue avoir l'impression que tout le monde a lu avant moi l'excellent ouvrage "La Liseuse" de Paul Fournel. Perso, je me le suis gardé au chaud pour la Fête du Livre de Saint-Etienne 2012, afin de me mettre dans l'ambiance puisque l'auteur, Stéphanois s'il en est, faisait partie des auteurs qui dédicaçaient cette année. J'ai eu la chance de discuter avec lui - et il m'a rassuré: l'Oulipo, héritage de Raymond Queneau et Georges Perec entre autres, est plus vivant que jamais. Et d'un point de vue littéraire, "La Liseuse" a pour moi des airs de manifeste, pleinement actuel à l'heure où les nouvelles technologies ouvrent de nouvelles potentialités (vous avez dit "littérature potentielle"? On est en plein dedans!) à la littérature en général, et à la poésie en particulier.

 

Au degré zéro, le lecteur découvrira dans "La Liseuse" la peinture de l'état des lieux du monde de l'édition, et en particulier de la chaîne qui va du manuscrit de l'auteur aux lecteurs. Le personnage principal est un éditeur blanchi sous le harnois, sûr de son métier, qui va être obligé de se remettre en question lorsqu'une stagiaire va lui remettre une liseuse. La stagiaire est tout à fait différente de cet éditeur. Sa couleur de peau, noire alors que l'éditeur est blanc, n'est que l'aspect le plus visible de cette différence: elle est en début de carrière alors que lui cherche à faire une fin, il est arrivé alors qu'elle a tout à conquérir... Le sexe lui-même est on ne peut plus différent. Dès lors, on associe la jeunesse à la modernité numérique et le grand âge à la tradition du papier. Et la liseuse, remise par une jeune femme à un vieil homme, fait figure d'intrusion de la modernité dans un système bien réglé depuis des lustres. Le pire, c'est que ça marche... sans quoi il n'y aurait pas de roman.

 

Confronter le vieil éditeur à une liseuse permet à l'auteur de rapprocher deux éléments que tout éloigne a priori, et de mettre en scène des séquences très concrètes d'apprivoisement réciproque. Ainsi sait-on qu'une liseuse pèse 730 grammes, indépendamment du nombre de livres qu'elle contient, et qu'elle tombe parfois en panne de jus; l'auteur dépeint du reste avec finesse les changements d'habitudes que l'éditeur est obligé d'encaisser avec cette machine moderne, qui lui est finalement imposée par sa propre hiérarchie - le fait que cette hiérarchie soit entichée de gadgets modernes donne du reste un sens bien précis de contrainte à la liseuse, métaphore d'une modernité subie, mais dont on peut tirer quelque chose pour peu qu'on s'y mette.

 

Le résultat va être un mariage générationnel entre une jeunesse parfaitement en phase avec les nouvelles technologies et un vieil éditeur qui connaît le domaine littéraire. Va-t-on dès lors se retrouver face à une flambée de modernité révolutionnaire? Pas vraiment: l'auteur préfère remettre au goût du jour des astuces littéraires bien oulipiennes, que le lecteur aguerri aura découvertes dans des ouvrages collectifs plus anciens de l'Oulipo, telles que la contrainte "S+7" consistant à remplacer chaque substantif d'un texte par le septième substantif trouvé après lui dans un dictionnaire donné. Incarnée par une bande de jeunes geeks, la nouveauté réside dans l'usage des technologies modernes pour toucher un nouveau public au moyen des trouvailles anciennes de l'Oulipo: il est question de générer de tels textes par abonnement, disponibles sur téléphone portable, sous forme de petits messages littéraires à lire dans le métro. Ainsi, l'auteur offre à la poésie, genre potentiellement bref et élitaire, un canal insoupçonné, susceptible d'atteindre le grand public. 

 

Poésie, ai-je dit... ce roman est aussi un vaste poème, construit comme tel, l'aspect ludique en plus: conformément aux explications données en fin d'ouvrage (et pourquoi pas au début?), chaque chapitre doit être compris comme un long vers d'une vaste sixtine - vers de moins en moins long du reste, comme le veut l'idée que la vie humaine s'écourte, seconde après seconde. Dès lors, on peut comprendre les "cliffhangers" placés par l'auteur entre deux chapitres comme de poétiques enjambements: de même q'un vers à enjambement n'est compréhensible qu'avec le vers qui suit, un chapitre conclu sur un "cliffhanger" n'est pleinement satisfaisant que si le lecteur lit la suite. Là, l'auteur s'amuse... Autre astuce de versification: l'auteur n'hésite pas à jouer sur les sonorités, que ce soit de manière novatrice et évidente à la fois("mon non sous mon nom") ou de façon gouleyante et classique ("un morgon qui morgonne"). Cela, sans oublier, enfin, la récurrence de pitchs de manuscrits immuables: si l'éditeur trouve ennuyeux de recevoir jour après jour des manuscrits identiques, le lecteur de "La Liseuse" comprendra que cette répétition joue ici un rôle de marquage rythmique ou de leitmotiv narquois.

 

Ce roman fait figure de manifeste de l'Oulipo au XXIe siècle, ai-je suggéré. Par l'exemple, l'auteur démontre que la jeunesse est intéressée aux jeux poétiques et qu'elle est tout à fait en mesure de les marier aux technologies modernes afin de toucher un nouveau public - et que dès lors, la poésie de demain dispose ici d'une piste à creuser. Sont-ce là les "écritures d'Internet" dont un certain Leo Scheer parlait il y a quelques années? En tout cas, l'auteur de "La Liseuse" sait, sur un fondement poétique classique, transmettre un message d'une épatante modernité. Et, accessoirement, rappeler que l'Oulipo de Raymond Queneau, auquel Paul Fournel rend généreusement hommage, est bien vivante et a encore quelque chose à dire en ce début du XXIe siècle, à l'heure des nouvelles technologies.

 

Paul Fournel, La Liseuse, Paris, P. O. L., 2012.

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commentaires

dasola 16/09/2013 20:40

Bonsoir, c'est grâce à des billets sur des blogs que j'ai eu envie de lire cette "Liseuse". J'ai beaucoup aimé le "degré zéro" de l'histoire : l'état des lieux du milieu de l'édition. C'est triste et drôle à la fois. Bonne soirée.

DF 22/09/2013 14:44

Pour ma part, j'en ai aimé les potentialités offertes par les technologies modernes: de la poésie par abonnement, c'est chouette!
Merci pour ta visite!

Cécile de Quoide9 05/12/2012 17:11

Non seulement je n'ai pas lu ce livre (ton impression est donc fausse) mais je n'en avais jamais entendu parler pas plus que de son auteur

Daniel Fattore 05/12/2012 21:22



Je ne peux que te recommander cet auteur, qui fait vivre l'OuLiPo aujourd'hui encore - et écrit rudement bien, dans un esprit parfois savoureux: "La Liseuse" parle certes de liseuses, mais aussi
de bons repas dans les brasseries parisiennes et d'un "Morgon qui morgonne" - je garde le souvenir de cette formulation qui sonne joliment à mes oreilles. D'un point de vue plus personnel,
l'auteur est de Saint-Etienne, une ville à laquelle j'ai fini par m'attacher, fête du livre et dictées obligent!



Alex-Mot-à-Mots 18/11/2012 19:13

C'est aussi une histoire d'amour bien triste, celle du personnage principal avec sa femme.

Daniel Fattore 20/11/2012 21:49



J'ai choisi de retenir plutôt certains aspects formels - qui sont assez épatants, sous des dehors discrets et dans les atours d'une histoire quand même fort belle.



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