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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 20:39

Afrique, continent maudit? Entre diplomates corrompus, journalistes incapables d'aller au-delà des clichés et représentants d'ONG désireux de faire leur pelote plutôt que de créer le bonheur de populations déshéritées, le roman « Déroutes » ne grandit personne - pas même les populations du continent noir. Correspondante internationale, ancienne collaboratrice du magazine suisse « L'Illustré », Laure Lugon Zugravu signe ici le roman du désenchantement de l'aide humanitaire. Fort de 168 pages, c'est un ouvrage efficace où chaque phrase, pour ainsi dire, fait mouche. Ancienne journaliste, l'auteur sait en effet aller à l'essentiel...

 

Le titre, déjà, interpelle le lecteur attentif. On peut se dire, en effet, que chaque être humain, chaque organisation se choisit une "route" qu'il va suivre, autant que possible sans dévier, en fonction de ce qui lui paraît bon. La "déroute" peut dès lors être considérée comme une déviance, une sortie de route. Ce roman n'en manque pas. Cela commence par le point de vue humain: ses personnages principaux, premiers couteaux ou acteurs principaux, ont tous une blessure dans leur existence, diffuse ou conséquence d'un fait ponctuel. On pense à Igor, qui, tout jeune, a vu sa mère mise en terre. On pense à Giulia, qui a cherché à s'extraire de sa condition modeste de « secundo » genevoise, née d’une mère italienne blanchisseuse sans avenir et d’un père alcoolique. Enfin, il y a Mike, jeune Anglais engagé au Programme alimentaire mondial (PAM - et, soit dit en passant, le nom de Jean Ziegler sera prononcé...), prisonnier d’une éducation castratrice.

 

Face à eux, le lecteur va trouver un monde qui a des côtés abominables à force d’être corrompu. Ses acteurs sont le diplomate français Vannier, qui va chercher toutes sortes de combines avec tel ministre congolais pour sauver ses intérêts personnels. Et puis, il y a Joyce, la patronne américaine de l’ONG WorldEco, personnage d’autant plus dérangeant que les ONG ont souvent une image assez favorable aux yeux du grand public. Joyce est ainsi une lesbienne de fortune (elle va se marier et avoir un enfant de la manière la plus naturelle qui soit parce que ça l’arrange, en fonction des circonstances), cupide, n’hésitant pas à tuer pour préserver ses intérêts. Ainsi fait-elle figure, entre toutes et tous, de personnage odieux. Cela, même si, à l’instar d’autres personnages, elle n’est qu’un des déçus de l’humanitaire.

 

C’est que tout ce petit monde embarque dans une intrigue plutôt éloignée des idéaux que le commun des mortels associe à l’aide au développement. L’auteur campe ainsi une histoire à scandale autour de la spiruline, sorte de plancton bleu qui est aussi un produit alimentaire miraculeux, qu’on détourne pour en faire du biocarburant. Nourrir les hommes ou les véhicules ? Force est de constater que dans « Déroutes », tout le monde n’est pas d’accord et que cela débouche sur des conflits entre coopérants.

 

Cette intrigue pourrait se suffire à elle-même. L’auteur préfère en profiter pour dresser le portrait sans concession d’une caste déconnectée du réel, celle des fonctionnaires internationaux. Giulia est ici la plus lucide des personnages ; elle seule parvient à se formuler cette paroi de verre qui la sépare de ces semblables qu’elle s’est proposé de secourir par la plume. Elle permet au lecteur de mesurer l’écart qu’il y a entre ce que l’on peut faire pour soulager la misère et l’étendue de celle-ci. Dès le début, du reste (p. 10), le lecteur se dit qu’il y a quelque chose de pourri dans ce royaume, en considérant l’inventaire à la Prévert de fonctionnaires et d’épouses délaissées à « l’alcool palliatif » (p. 31) qu’il dresse ici à l’occasion de festivités à l’ambassade. Mais elle est aussi partie intégrante du système, ce que l’auteur suggère en la montrant en train de frayer avec Mike et Gaétan, mais jamais avec les populations locales – qu’elle ne connaît donc pas intimement. Funeste endogamie…

 

Personne n’est donc innocent, dans ce récit. Mais personne n’est vraiment coupable – et personne ne sort grandi non plus. Gaétan, journaliste, meurt sous les balles d’Igor sans avoir pu dévoiler à la presse son histoire de détournement d’aide alimentaire (pas vraiment sexy d’ailleurs, la presse occidentale préférant les histoires de détournements de diamants). Gaétane et Mike finiront réunis, mais au prix de leurs idéaux : ils vont certes s’amuser à regarder grandir un enfant à la paternité incertaine, mais Mike, après avoir rêvé d’une carrière de baroudeur, est devenu scribouillard à Genève et Giulia a pu dire adieu à sa carrière de grand reporter, un enfant étant né qu’il a bien fallu prendre en charge.

 

On peut se dire que ce riche récit sera long. En bonne journaliste, l’auteur sait cependant aller à l’essentiel et faire court. C’est pourquoi « Déroutes », parangon du désenchantement, est aussi un roman bref mais d’une saisissante densité. L’auteur aimerait bien donner des bons points à Giulia, qu’elle met en avant dans son récit ; mais le lecteur perçoit, au travers de la peinture de  sa destinée, le côté dérisoire de toute destinée humaine, si grands qu’en soient les idéaux.

 

Laure Lugon Zugravu, Déroutes, Fribourg/Genève, Faim de Siècle et Cousu Mouche, 2011.

 

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 15/06/2011 20:04


Petit roman, c'est à dire ? Moins de 100 pages ?
Voilà une idée de défi....


Daniel Fattore 17/06/2011 20:34



Environ 160 pages quand même... mais personne n'en sort grandi, et ça dépote. L'auteur est journaliste et a connu tout ça d'assez près.



Valérie 13/06/2011 15:58


Sur le thème de l'Afrique et des réfugiés, je conseille Le Grand Quoi de Dave Eggers que je viens de finir et qui parle du conflit soudanais.


Daniel Fattore 14/06/2011 20:29



Je note - cela pourrait faire une bonne lecture. Merci pour le tuyau!



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