Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 20:32

hebergeur image

Lu par BouquineuseYv. Couverture: Casentlete.

 

Une concierge qui n'a pas la langue dans sa poche, aimerais-je ajouter! Gérard Landrot, auteur de "Tout autour des Halles quand finissait la nuit" se glisse en effet, le temps d'un roman tonique, dans la peau d'une concierge au verbe truculent qui officie aux environs des Halles, à Paris, sous l'Occupation. Le lecteur reçoit ainsi un point de vue des plus originaux et hauts en couleur sur une période sur laquelle de nombreux auteurs se sont penchés.

 

L'auteur recrée donc le regard affûté d'une concierge... et, ce faisant, fait paradoxalement montre d'un sens consommé des nuances. Mimine, la narratrice, qui s'exprime dans artifices excessifs de rythme ou de littérature, est consciente du caractère fugace de sa personnalité. Les premières phrases du roman mettent tout le monde au clair sur sa lucidité par rapport à sa condition: "Nous les pauvres, les inconnus, on est ça: trois, quatre lignes dan sl'état civil: né à, le; mort le, à. Entre ces deux petits mots, il y a une vie de pauvre, une pauvre vie." (p. 11). On ne se bourre pas le chou! Reste que le temps d'une guerre, les péripéties font que cette pauvre vie va receler suffisamment de péripéties pour composer un roman - écrit à la première personne, ce qui ajoute au caractère frais, direct et immédiat du récit.

 

L'auteur campe ici une Mimine certes pauvre, mais qui trouve toutes sortes de combines pour améliorer son ordinaire durant l'Occupation - présentée comme une période de privations et de délations parfois difficiles à comprendre, mais aussi de bonheurs dus à des concours de circonstances bienvenus. On ne rigole pas, mais on ne pleure pas tout le temps non plus, et pour dépeindre les hauts et les bas de ce vécu, le lecteur va forcément se raccrocher à l'image de ce lampadaire qui, au gré de ses propriétaires successifs, va monter et descendre dans l'immeuble dont Mimine a la responsabilité.

 

Un immeuble qui est, finalement, un personnage essentiel du roman! A telle enseigne qu'à force de côtoyer ses habitants et leur diversité, le lecteur sera à plus d'une reprise tenté de penser à "La vie mode d'emploi" de Georges Perec. Certes, l'auteur de "Tout autour des Halles quand finissait la nuit" ne va pas jusqu'à écrire un roman pour chaque appartement. Mais à travers le regard d'une concierge qui sait tout, il parvient à informer le lecteur de l'essentiel de ce qui se passe partout: tel locataire est un Juif plus ou moins notoire, la Grecque de service, active dans la fourrure, est pétée de thunes sans qu'on sache trop comment, il y a des Suisses dans le bloc et l'on ne sait pas trop ce qu'ils font à Paris plutôt que de retourner chez eux, le propriétaire est une peau de vache mais il a des combines...

 

... c'est justement le pesronnage d'Irène Goulandris, la Grecque de service (mais aussi la pourvoyeuse de plaisirs a priori inaccessibles), qui joue le rôle de pivot du récit, et paraît se situer à la source des "ennuis" que Mimine va connaître à la Libération. Sous des dehors attachants, Mimine est en effet un personnage des plus ambigus, n'hésitant pas à balancer pour survivre, sans forcément être consciente de ce qui attend les personnes balancées. Comme exemple de cette ignorance relative, le lecteur relèvera la manière dont est retracée la rafle du Vel d'Hiv, toute en ellipses étayées par des rumeurs contradictoires. Mimine est comme ça: au fond, l'essentiel, c'est de survivre.

 

Tantôt parieuse dans les tribunes chics de Longchamp, tantôt prostituée, tantôt quasi millionnaire, tantôt tondue, tantôt emprisonnée avec une vache, la figure de Mimine laisse ainsi au lecteur un goût doux-amer: c'est une figure certes attachante dans son sens de la débrouille et du bagou, mais à laquelle on a envie de mettre quelques claques afin qu'elle comprenne ce qui se passe réellement - cela, en sachant que la Seconde guerre mondiale a été une période de vécus extrêmes, où les humains ont pu se révéler dans ce qu'ils ont eu de plus ignoble ou de plus sublime. D'où, pour le lecteur, un sentiment mélangé, voire un malaise, qui n'est pas sans rappeler celui que peuvent susciter les photos d'André Zucca (auteur de la photo de la jaquette), montrant un Paris occupé, mais aussi vivement coloré (grâce à un procédé très novateur signé Agfa)... et volontiers joyeux.

 

Gérard Landrot, Tout autour des Halles quand finissait la nuit, Paris, L'Editeur, 2011. Photo de la jaquette: Antré Zucca.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Coralie 08/06/2012 15:35

Après avoir lu votre chronique, j'ai bien envie de découvrir ce livre, pour avoir le point de vue d'une "simple concierge".
Si la période de l'occupation vous intéresse, je ne peux que vous conseiller de lire Au Bon Beurre de Jean Dutourd, qui raconte le quotidien d'un couple de crémiers parisiens qui profitent d'une
situation dramatique pour faire fortune, sans ressentir le moindre scrupule : eux aussi disent vouloir simplement s'en sortir... quitte à dénoncer, voler, changer de bord dès que le vent tourne !

Daniel Fattore 08/06/2012 22:15



... une concierge qui n'a pas la langue dans sa poche! Essayez, c'est un bon souvenir de lecture pour moi.

Quant à "Au bon beurre", je l'ai lu il y a bien longtemps - avec délices également! De Jean Dutourd, j'ai également lu et relu "Le Déjeuner du lundi", qui fait figure de Nouveau Roman avant
l'heure. Il faudrait que je revienne à cet écrivain!



Choupynette 17/03/2012 15:25

je ne partage pas l'enthousiasme de certains lecteurs, même si j'ai bien apprécié cette lecture. le point de vue de la concierge lambda est pas mal, cela change des récits de résistants/collabos.
Le roman m'a fait un peu penser au film de Jugnot, Monsieur Batignolle.

Daniel Fattore 17/03/2012 20:02



Je n'ai pas vu le film "Monsieur Batignolle"... mais je retiens de ce livre un point de vue original et haut en couleur, dont l'auteur a su constituer un style. Dans ce sens, c'est
enthousiasmant!



Yv 28/10/2011 14:42


C'est vrai que par moments, on a envie de la prendre entre quatre zyeux Mimine et de lui dire qu'elle fait n'importe quoi sans réfléchir aux conséquences !


Daniel Fattore 29/10/2011 23:30



Vrai! Tout en sachant que nous n'avons pas le même point de vue qu'elle... et qu'elle a vécu à une période où il fallait avant tout sauver sa peau, à tout prix.



Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.