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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 22:29

PhotobucketOn a un peu oublié l'écrivain genevois Pierre Girard (1892-1956) en ce début de vingt et unième siècle. Dommage! Heureusement, les curieux d'aujourd'hui peuvent trouver ses oeuvres dans la collection "Poche Suisse" des éditions L'Age d'Homme. C'est ainsi que je me suis procuré "Lord Algernon", un roman paru en 1925 pour la première fois, au détour d'une fête du livre tenue à Saint-Pierre-de-Clages. Constatant mon intérêt, M. Vladimir Dmitrijevic, patron de la maison mais (paix à son âme) décédé depuis, m'avait offert un deuxième titre de cet auteur, "La rose de Thuringe". Après ma lecture de "Lord Algernon", je peux vous dire, amis lecteurs de ce blog, que je garde cet auteur en mémoire comme un écrivain digne d'intérêt.

 

Le premier chapitre de ce roman plante le décor avec efficacité, constituant une scène d'exposition parfaite. Elle évoque l'univers du voyage et annonce le monde amoureux que Lord Algernon, figure centrale du récit et jeune homme peu expérimenté, s'apprête à découvrir. Le lecteur pourrait escompter, en lisant les premières pages du récit, qu'il s'agira d'un roman de voyages à travers le monde. Mais il n'en sera rien: Lord Algernon va se contenter de quitter son Angleterre natale pour s'installer à Genève pour une durée indéfinie. Ce qui n'est déjà pas si mal puisqu'il va y vivre un autre voyage: celui de l'éducation sentimentale. Dans son caractère ambigu, que le récit révèle, une phrase de Lord Algernon, adressée à son père dans une lettre, est révélatrice: "Je vais quelque part, je ne sais pas encore où, essayer d'acquérir un peu de l'exérience dont vous trouvez avec raison que je manque." (p. 16). Le caractère formel de la lettre souligne les relations quasi hiérarchiques d'Algernon et de son père, un duc anglais.

 

Lord Algernon est un jeune homme, vierge en termes de sentiments, qui se caractérise par un penchant excessif à la réflexion et par une tendance marquée à prendre du recul par rapport à ce qu'il fait. Bref, c'est un jeune homme compliqué... ce qu'accentue encore le fait qu'il y afinalement trois femmes dans sa vie. Il y a d'abord Betty, sa cousine (ou presque), à qui il voue une affection qui relève essentiellement de l'habitude - mais enfin pourquoi pas? - c'est finalement une figure d'amante qui fait partie des meubles, si sûre qu'on n'en parle presque pas; il y a ensuite Emmeline, qui joue le rôle ingrat de brouillon sentimental à Genève et de piste alternative d'un point de vue narratif; et, enfin, il y a Anne, la femme de la vie d'Algernon, celle qu'il désire enlever, conformément à la tradition la plus romanesque - mais aussi un catalyseur: incapable de se fixer au début du récit (ce qui dénote une certaine immaturité), Lord Algernon finit par décider de "faire sa bêtise" et de foncer, d'écouter ses sentiments. Avec l'approbation de son père, qui a pourtant ses principes.

 

Sentiments? Dans les moments les plus intenses de ce roman, l'auteur sait faire chanter les violons. Porté par des sentiments dont la force lui est inconnue, Lord Algernon passe par toute une gamme d'états d'âme, rédigeant une lettre à son aimée depuis le bureau de celle-ci grâce à la complicité de la bonne, rédigeant son testament au moment où il croit mourir d'amour, etc. Et face à ce jeune homme si compliqué, Emmeline puis Anne (sans parler de Mariette, qui, en lavandière très professionnelle, sait se défaire avec élégance des entreprises d'Algernon) font montre d'une simplicité et d'un naturel étonnants. On peut lire ici l'expression métaphorique d'un homme extasié face au mystère de l'éternel féminin... un mystère qui n'en aura jamais fini d'intriguer l'homme, au sens général et masculin du terme.

 

Cette sorte de crescendo sentimental, qui finit sur une bêtise finalement bien acceptée par qui doit l'accepter, se déroule dans un monde onirique qui, flottant en permanence à quelques centimètres du sol, dépeint finement et simplement l'état amoureux. D'un point de vue stylistique, les lecteurs d'aujourd'hui penseront peut-être à David Foenkinos en découvrant l'art de la comparaison étonnante mais subtile de l'auteur; ils comprendront que la comparaison inclut une différence, puisque l'auteur de "Lord Algernon" se montre finalement simple, peintre d'un jardin extraordinaire en teintes pastel que traversent sans façon quelques instants de passion, alors que David Foenkinos aime jouer avec les complexités humaines. Enfin, côté ambiances, on ne saurait passer sous silence les innombrables références musicales de ce roman, qui constituent une "playlist" avant qu'on n'utilise ce terme éminemment moderne. Le lecteur est ainsi invité à écouter tour à tour Verdi, Puccini, Schumann, Mozart, Haydn, Haendel,... en fonction des mille et une nuances des battements de coeur de Lord Algernon.

 

Pierre Girard, Lord Algernon, Lausanne, L'Age d'Homme/Poche Suisse, 2001.

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