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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 21:10

hebergeur imagePrécision préalable importante: je n'ai pas encore lu "La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert" de Joël Dicker. Cet article se veut donc plutôt une réflexion sur le tourbillon littéraire qu'a suscité la présence de ce roman sur les listes de papables des grands prix littéraires parisiens d'automne.

 

Ainsi donc, Joël Dicker (son site) ne sera pas le deuxième écrivain suisse romand de l'Histoire à obtenir le prix Goncourt, après Jacques Chessex en 1973 - du moins pas cette année. Les dîneurs de chez Drouant ont penché pour Jérôme Ferrari, après deux tours de scrutin. Grand bien leur fasse - mais cela éveille quelques considérations, au vu du maelström qui a agité le monde francophone des lettres ces derniers jours et ces dernières semaines, dans la foulée de la rentrée littéraire 2012. Joël Dicker a-t-il connu, aujourd'hui peu avant 13 heures, le premier échec de sa courte carrière littéraire?

 

Il n'y a pas d'échec!

Répondons d'emblée aux esprits chagrins et plumitifs imprécis qui ont titré que Joël Dicker a été "recalé", "écarté", "s'est fait doubler" au Goncourt, qui "lui aurait échappé": il n'y a eu aucun échec aujourd'hui. Ne serait-ce que parce que le rêve du doublé "Grand prix du roman de l'Académie française" - "Prix Goncourt" reste difficile d'accès. Certains pourraient dire que la littérature romande, ou l'un de ses représentants, n'a pas les reins assez solides pour assumer un si lourd honneur. Ce serait faire preuve d'un paternalisme mal placé, empreint d'une condescendance détestable - cela, même si une ombre tutélaire aussi pesante que celle d'un Jacques Chessex ne me paraît pas souhaitable.

 

Que diable, les écrivains romands ne sont pas pires que les autres! Les jurés du Goncourt ont choisi en conscience, et les remarques d'un Patrick Rambaud, certes sévères ("roman de plage"), m'ont paru, transcrites par la presse, quand même un peu constructives aussi: Joël Dicker devrait travailler mieux ses dialogues. D'autres membres de l'Académie Goncourt n'ont pas caché leur enthousiasme, à l'instar d'un certain Bernard Pivot. Tout cela signifie que la porte reste ouverte... et que c'est à l'écrivain de confirmer, dès à présent. A lui de jouer!

 

Au contraire, c'est un succès!

L'aventure Joël Dicker est d'ores et déjà un succès, que ce soit pour l'auteur lui-même ou pour les lettres romandes. Et ce, pour tout un faisceau de raisons - la première étant la placidité souriante dont Joël Dicker a fait preuve au moment de l'annonce de l'auteur primé: "Obama a été réélu, c'est le principal", a-t-il déclaré à la presse, réservant à Facebook un message philosophe: "Grâce à vous, j'ai tout gagné!". Remarqué par une critique plutôt bienveillante, l'homme a su garder la tête froide!

 

Le succès est commercial aussi: d'ores et déjà, 150000 exemplaires de "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" ont été écoulés, un chiffre qui, à mon avis, relève du jamais vu en Suisse romande, en tout cas dans le domaine de la littérature générale. Le premier succès de cette publication aura donc été de faire vendre du livre, et aussi de faire lire, ce qui est important: les échos émanant des lecteurs de "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" sont le plus souvent positifs, parfois nuancés, jamais franchement haineux. Enfin, chaque vente supplémentaire reste du pain bénit pour les éditeurs (L'Age d'Homme et De Fallois) aussi: autant que des sous dans le tiroir-caisse, cela représente le couronnement d'un certain travail. 

 

Un tel succès, à la fois commercial et d'estime, démontre que la littérature romande est capable de réussir un grand écart étonnant: savoir séduire la critique et le grand public, sans tomber dans la littérature de genre (dépréciée, forcément dépréciée, hélas...) ni verser dans la prose inaccessible car trop exigeante. Il y a là de quoi secouer le cocotier des lettres romands, qui privilégie trop volontiers l'âpre exigence littéraire, quitte à laisser le lecteur au bord du chemin - et à tirer fierté de la confidentialité un chouïa misérabiliste à laquelle il se condamne ainsi.

 

Succès également dans la mesure où, pendant une petite quinzaine, la Suisse romande a parlé de bouquins, rien que de bouquins, ou presque. Il en a été question à la télévision, tout le monde a vu Joël Dicker chez Ruquier, la presse en a fait ses choux gras, les articles de presse publiés en ligne ont eu leur lot de commentaires, volontiers passionnés - quitte à faire de l'écrivain genevois un "people". Autant dire que pendant une certaine période, tout un peuple a vibré pour son poulain, comme le pays peut le faire pour, euh, Roger Federer à Wimbledon. Le rapprochement n'est pas de moi, d'ailleurs, mais du journaliste Nicolas Maradan, de "La Liberté", fustigé pour avoir osé émettre des réserves...

 

Certains ont pu déclarer qu'une telle médiatisation a nui à l'auteur. Je n'en suis pas sûr: il y a six ans, "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell ont aussi su enthousiasmer la presse et faire chauffer le buzz, ce qui n'a pas empêché l'écrivain américain de réussir le doublé. Au contraire: selon l'écrivain et chroniqueur Antoine Bueno, le prix Goncourt serait même une confirmation d'un succès et de ventes passées, plutôt que le point de départ d'un essor commercial, comme si le livre servait le prix et non l'inverse.

 

Le chemin continue!

Fin de parcours pour Joël Dicker? La remise du Goncourt à des jours meilleurs pourrait le laisser entendre - du moins à des esprits défaitistes. Il me paraît plus positif de dire que le chemin continue pour un romancier de 27 ans qui, avec "La vérité sur l'affaire Harry Quebert", a signé son deuxième (je n'ai pas écrit second...) roman. Dans l'immédiat, l'auteur est toujours sur les listes du prix Interallié, décroché en 2010 par un autre Genevois issu de la même écurie éditoriale, nommé Jean-Michel Olivier (je parlais de ses romans et ).

 

Et pour Joël Dicker, le jackpot le plus important aura sans doute résidé dans le plaisir d'écrire et dans l'occasion d'avoir pu partager ce plaisir avec tant de monde. "Le destin de Joël est lancé", précise la critique littéraire Isabelle Falconnier, par ailleurs directrice du Salon du livre de Genève. Enfin, globalement, la littérature romande tout entière sort grandie de cette aventure qui lui confère une visibilité dont elle a un cruel besoin: elle prouve ainsi que ses écrits sont capables de séduire l'incontournable forteresse parisienne et, au vu des nombreuses traductions prévues pour "La vérité sur l'affaire Harry Quebert", qu'elle est en mesure, au seuil du vingt et unième siècle, de parler au monde entier sans complexes. Pour toutes ces raisons, il est d'ores et déjà possible de dire que Joël Dicker a donné beaucoup au petit monde des lettres romand. Et qu'à l'avenir, il faudra compter avec lui.

 

Source de la photo.

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Publié par Daniel Fattore - dans Littératures
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commentaires

mobile credit card processing 29/09/2014 10:58

I didn’t knew anything about Joel Dicker until I read the book, the truth about Harry Quebert affair. This is definitely one of my favorite novels of all time. The creativity and imagination of this talented writer is unparalleled.

Lystig 11/11/2012 16:15

je suis tentée par les deux titres de l'auteur !

Daniel Fattore 12/11/2012 19:57



Cela a l'air captivant, en effet.



Yv 10/11/2012 13:51

Je n'ai pas lu Dicker, mais j'ai lu Ferrari et j'ai beaucoup aimé, de même que ses précédents. Ce qui est désolant dans cette histoire, ce sont les propos que tiennent les goncourt-académiciens sur
tel ou tel bouquin, puisque si Dicker a été vivement critiqué, il en a été de même pour le lauréat. Seraient-ils mauvais joueurs ?

Daniel Fattore 10/11/2012 20:54



Quant à moi, il faut que je lise les deux écrivains... Dicker avait la jeunesse pour lui, mais c'est aussi un handicap: les académiciens se sont peut-être dit: "C'est prometteur, mais attendons
de voir...".

Côté critiques de la part des académiciens, nous ne sommes pas dans leur saint des saints; apparemment, ils se sont prononcés en conscience, admettant les forces et faiblesses des ouvrages en
présence et sachant, sans doute, que le roman parfait n'existe pas. Le Goncourt saluerait-il le moins mauvais roman d'une rentrée littéraire, dès lors, plutôt que le meilleur? Cela, en gardant à
l'esprit que le Goncourt ne récompense que des romans publiés par des éditeurs "nationaux", ce qui exclurait un écrivain génial mais autoédité ou publié par une maison suisse, belge, canadienne,
etc. 



Liliba 09/11/2012 12:35

Ah ces prix et tous ces bouquins des rentrées littéraires, ça devient un peu saoulant, non ?

Daniel Fattore 09/11/2012 22:42



C'est la saison... et cette année, la Suisse romande a vibré plus que d'habitude, puisque Joël Dicker, écrivain genevois, faisait partie des goncourables - c'eût été un deuxième prix Goncourt
suisse, après Jacques Chessex. Ce qui, dans mon petit coin de pays, n'est pas rien.



Hélène 08/11/2012 10:41

J'ai bien envie de le lire, mon collègue l'a commencé il dit que cela se lit très facilement...

Daniel Fattore 09/11/2012 22:39



Il paraît effectivement que ça se dévore, si j'en crois les avis que je recueille sur Internet et dans la presse; je vais donc sans doute m'y mettre prochainement.



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