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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 22:28

Pour son premier roman, Laurent Binet joue la carte de l’ambition et ce, à plus d’un titre. Il opte avant tout pour un format long (441 pages), alors que le premier roman se porte parfois plus léger. Nécessaire longueur, cependant, puisque le propos de l’auteur consiste à relater la vie de Reinhard Heydrich, le « bourreau de Prague », représentant du régime nazi en charge de la Tchécoslovaquie et instigateur de la « solution finale ». Plus particulièrement, c’est le point de vue des résistants que l’auteur adopte – des résistants qui organisent un attentat contre le nazi, et finiront par vendre chèrement leur peau. Période difficile à raconter : doit-on rester dans le narratif pur, au risque de devenir anecdotique ? Faut-il faire du style ? D’autres auteurs se sont déjà cassé les dents sur cette sombre époque. Le terrain est difficile…


Pour l’aborder, l’auteur de HHhH (un titre qui signifie « Himmlers Hirn heisst Heydrich » : le cerveau de Himmler – et non d’Himmler, comme l’auteur tend à l’écrire fautivement – s’appelle Heydrich) prend le parti, difficile mais pertinent, du réalisme le plus intégral. Tous ses personnages, humbles ou notables, sont authentiques et portent leur vrai nom dans le texte ; tous les lieux ont été visités par l’auteur, qui a vécu à Prague. Pourquoi inventer tout cela ? se demande l’auteur. A fortiori, pourquoi se satisfaire d’inventer des dialogues qui ne seraient que vraisemblables ? A moins d’avoir des sources sûres pour retranscrire ceux-ci, il y renonce le plus souvent.


Toutes ces options sont évidentes pour le lecteur parce que, simplement, l’auteur intervient dans le cours du récit. Ainsi donc, à un épisode historique qu’on pourrait trouver dans n’importe quelle encyclopédie et mettant en scène un nazi apparemment archétypique (« la bête blonde »), Laurent Binet ajoute une vaste réflexion sur la manière de relater l’histoire quand on est romancier, en faisant alterner chapitres narratifs historiques et chapitres de réflexion personnelle rédigés à la première personne. On voit l’auteur collecter et trier de la documentation, se renseigner auprès de personnes ; on le sent obsédé par son projet littéraire au point d’y penser jour et nuit. Une telle approche confère à ce récit une note éminemment personnelle, qui invite le lecteur à réfléchir aux mêmes questions que l’auteur, relatives à la production d’un roman.


On le devine à cette description, l’auteur structure son récit en chapitres généralement courts qui contribuent au rythme du récit. L’auteur fait preuve d’une grande maîtrise du temps de l’histoire : passant rapidement sur les années de jeunesse de Heydrich sans pour autant omettre certaines de caractéristiques originelles (en particulier sa judéité supposée), il ralentit progressivement le rythme de son propos afin de créer, imperceptiblement, une tension – celle que doivent ressentir les résistants à l’approche du moment où ils devront intervenir. Cela débouche sur les deux chapitres les plus longs du roman, sans doute les plus lents également : celui où est narré l’attentat proprement dit, pour ainsi dire dixième de seconde après dixième se seconde, et celui où les résistants, assiégés dans une église, luttent vaillamment contre les SS qui viennent les déloger.


Dans un souci d’exhaustivité, enfin, l’auteur ne recule pas devant le récit d’éléments historiques parfois difficiles à soutenir (les massacres de Babi Yar, par exemple, ou les interventions des Einsatzgruppen) et de quelques éléments qui, pour appartenir à la petite histoire plutôt qu’à l’Histoire, n’en contribuent pas moins au réalisme et à la force du tableau. Pour un premier roman, Laurent Binet s’était proposé un défi ambitieux. Il l’a relevé avec succès, avec panache même, faisant preuve de rigueur, d’humilité et d’honnêteté intellectuelle. Et l’alternance entre pages d’histoire et éléments personnels donne l’impression que le récit se construit, page après page, comme l’histoire naît du temps qui passe.


Laurent Binet, HHhH, Paris, Grasset, 2010.

Roman commenté en partenariat avec
ULIKE et les Chroniques de la rentrée littéraire.
On en parle sur Seren.Dipity, Philippe Poisson.  .
 

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commentaires

Bibliothèque multimédia 30/12/2010 11:40


Bonjour, si vous avez aimé le roman de Laurent Binet: sachez que Laurent Binet rencontrera ses lecteurs le samedi 22 janvier 2011 à 16h à la Bibliothèque multimédia de Saint-Germain-en-Laye (78,
RER A). Faites passer le message!
plus d'informations sur http://bibliotheque.saintgermainenlaye.fr


Daniel Fattore 31/12/2010 17:47



Je ne pourrai malheureusement pas me déplacer, mais merci pour l'information! Passez par ailleurs mon bonjour à M. Binet, que j'ai eu la chance de rencontrer à Saint-Etienne.
Bonne année!



coqueray patrick 07/06/2010 13:59


Bravo et MERCI tout simplement !!! Magnifique et somptueux j ai hate de retourner a Prague et d aller m entretenir avec les fantomes des parachu tistes restés dans la crypte merci MR BINET trés ému


Daniel Fattore 07/06/2010 21:32



Je vous en prie... merci de votre visite et de votre commentaire!
Le roman de M. Binet est une belle prouesse littéraire - donc un très bon livre.



Anna Blume 18/04/2010 13:29


Un excellent livre à mettre entre toutes les mains. Je me suis permise de te citer sur mon blog concernant ce livre. Cordialement, Anna


Daniel Fattore 18/04/2010 22:31



Très bon livre, en effet! Merci de la citation... et de ta visite sur mon blog! Je garde son adresse sous le coude, et y reviendrai. Bonne continuation!



Isa 07/03/2010 20:45


Malgré toutes les bonnes critiques sur ce livre je n'arrive pas être tentée. D'un autre côté c'est pas grave vu ma LAL !!!


Daniel Fattore 07/03/2010 21:41


Aïe aïe aïe... mais effectivement, c'est un style d'histoires qu'il faut aimer. Cela dit, je le recommande chaudement, en raison de l'intelligence de l'auteur dans son travail de narration. Un
jour, peut-être...?


oligue 22/02/2010 17:49


j'espère que tu sera là, à bientôt oligue


Daniel Fattore 22/02/2010 23:32


Pas sûr, puisque depuis où je suis, Paris est assez loin; mais si une possibilité se présente, pourquoi pas? En tout cas, merci de ton aimable invitation - et bon vent au spectacle!
Passe par ailleurs mon merci à Valérie Boronad, pour les heures de lecture agréables que j'ai passées "Les Constellations du hasard".
Et salutations helvétiques à toi, Oligue.


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